L’art et la manière d’enseigner

Des artistes professeurs témoignent de leur expérience

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 27 mars 2008

Poursuivant parfois la tradition académique des ateliers, les écoles d’art ont su faire évoluer la place des artistes dans l’enseignement en lui donnant un rôle central. À l’université comme dans les écoles de beaux-arts, rencontre avec trois artistes enseignants autour de leur expérience.

“La place des artistes dans une école d’art est capitale et centrale ; cela évite de creuser l’écart entre l’enseignement et l’actualité artistique. Il faut permettre aux étudiants de multiplier les outils et les rencontres pendant leur formation”, explique Corinne Le Néün, directrice de l’École nationale des beaux-arts de Bourges. En charge de l’École nationale des beaux-arts de Lyon, Yves Robert partage cette opinion, estimant qu’il est “opportun que les équipes pédagogiques soient hétérogènes, intégrant des personnes qui ont des raisons sociales en dehors de l’institution aux côtés d’autres, inscrites plus durablement dans la pratique de l’enseignement”. Indispensable à la formation des élèves, le statut d’artiste enseignant peut toutefois s’avérer complexe. Comment trouver un équilibre pour laisser aux élèves un champ libre, en dehors de l’œuvre de ces professeurs ?

Professeur associé à l’Université-Paris I, au Centre d’arts plastiques de la rue Saint-Charles où les artistes sont de plus en plus rares dans l’équipe pédagogique, Éric Rondepierre semble peu concerné par cette question : “La plupart des élèves ignorent mon travail. Il y a une approche et un comportement différents à l’université ; ce n’est pas une pratique d’atelier comme aux beaux-arts. Je fais trois heures de cours, et c’est fini pour les élèves jusqu’à la semaine suivante”. Héritée de l’enseignement académique, la notion d’“atelier” est aujourd’hui variable d’une école à l’autre. Le système adopté par l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris est un des rares à perpétuer l’attachement des élèves à un atelier dirigé par un artiste, même si cette obligation est essentiellement administrative. Nommé “chef d’atelier” en 1988, Pierre Buraglio tient à préciser, en reprenant une expression de sa jeunesse, qu’il n’y a plus de “patron”, ajoutant que, s’il lui arrive d’évoquer son travail, c’est à “titre d’expérience, jamais comme modèle”. Occupant une fonction similaire, Giuseppe Penone insiste sur l’établissement d’un dialogue à partir d’une proposition de l’élève, et non l’inverse.

Un équilibre interactif
Bien sûr, les préoccupations personnelles des artistes resurgissent. Penone défend ainsi “l’utilisation d’un matériau qui soit naturel, comme la terre, la pierre, le bois, des matières qui mettent en œuvre une technologie ancestrale”. Quant à Buraglio, adepte d’une géométrie rigoureuse, il se sent “dépassé par l’envahissement expressionniste” des productions de ses élèves, mais se réjouit de ne pas être un “Dupont qui fait des Dupond”. En choisissant comme sujet de travail pour les étudiants de licence “photographie et cinéma”, Éric Rondepierre a, lui, cédé à sa passion pour les films. Pour les deux enseignants des beaux-arts, les notions techniques ne sont guère abordées dans le cadre de l’atelier, elles sont enseignées parallèlement dans des cours prévus à cet effet. “La technique doit faire partie de l’idée ; si elle est juste appliquée pour arriver à une idée, c’est déjà une faute. Ce qui importe, c’est la nécessité émotionnelle ou intellectuelle de faire, sinon ce n’est pas la peine”, ajoute Penone. Pour des raisons matérielles, la situation universitaire est bien différente. Éric Rondepierre a choisi sur trois années des sujets propres “à faire travailler les élèves de façon très technique”. Il demande ainsi aux premières années de réaliser des livres d’artistes en se servant de la photographie. Si Corinne Le Néün souligne la générosité nécessaire au métier d’enseignant, ceux-ci trouvent aussi dans cet échange des réponses à leurs préoccupations. Giuseppe Penone, qui entretient toujours des liens “familiaux” avec les acteurs de l’Arte povera, avoue ne plus parler avec eux de son travail, chacun ayant aujourd’hui “des positions très claires qui ne sont plus discutées”. À l’inverse, il est obligé de discuter avec ses élèves : “Ils mettent en cause leurs idées, et moi je suis obligé de mettre en cause les miennes”. Pour Buraglio, si la diversité des propos des étudiants et leur caractère antinomique avec son œuvre l’ont en partie confirmé dans ses positions, il espère tout de même, alors qu’il assure sa dernière année d’enseignement, avoir été perméable à ces travaux, concluant : “sinon je serais un vieux con”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°99 du 18 février 2000, avec le titre suivant : L’art et la manière d’enseigner

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