Histoire de l'art

L’Agneau mystique livre de nouveaux secrets

Par Isabelle Manca · Le Journal des Arts

Le 13 janvier 2020 - 646 mots

GAND / BELGIQUE

La deuxième campagne de restauration du joyau de l’art flamand des frères Van Eyck révèle des détails longtemps masqués par des repeints.

Jan et Hubert van Eyck, L'Adoration de l'agneau mystique (détail), 1432, 350 x 460 cm, huile sur bois. © Cathédrale Saint-Bavon de Gand.
Jan et Hubert van Eyck, L'Adoration de l'agneau mystique (détail), 1432, 350 x 460 cm, huile sur bois.
© Cathédrale Saint-Bavon de Gand.

Il fallait un peu jouer des coudes pour se faufiler dans l’atelier de restauration du Musée des beaux-arts de Gand, en décembre dernier. La petite pièce était, en effet, pleine à craquer de journalistes, essentiellement belges, venus assister à un événement très attendu : la fin de la deuxième phase de la restauration de L’Agneau mystique. On le sait, le chef-d’œuvre de Jan et Hubert van Eyck, achevé en 1432, a connu une histoire qui l’a hissé au rang d’emblème de la culture flamande. Sa restauration passionne logiquement les médias et la population du plat pays. D’autant que cette campagne qui devait se limiter à une consolidation et à un nettoyage de l’immense retable, pesant deux tonnes et comportant vingt-quatre panneaux, a pris une tout autre ampleur grâce aux découvertes stupéfiantes de l’équipe interdisciplinaire de l’Institut royal du patrimoine artistique (Irpa). À la surprise générale, les experts ont ainsi découvert que la couche picturale originale était recouverte à environ 50 % par des surpeints. Des ajouts, remontant pour les plus anciens au XVIe siècle, qui n’avaient pas pour fonction de dissimuler des lacunes, sauf à quelques rares exceptions près, mais de camoufler la peinture des Van Eyck pourtant en bon état. Des couches de peintures certainement appliquées pour redonner un « coup de neuf » à l’ensemble. La première phase (2012-2016) portant sur les volets extérieurs avait livré des résultats considérables. Les résultats de la seconde étape, concernant le registre intérieur inférieur, qui a duré trois ans, sont tout aussi importants.

D’heureuses réapparitions

« L’enlèvement des surpeints et des vernis oxydés nous a permis de retrouver la virtuosité extraordinaire des Van Eyck que ce soit dans la texture des vêtements, le tombé complexe des drapés, les effets de lumière ou encore la brillance des couleurs », commente Hélène Dubois, la responsable de la restauration. « Le nettoyage a restitué d’infinies nuances et une individualisation nettement plus poussée des personnages. La partie la plus spectaculaire est évidemment le panneau central dont le paysage est foncièrement différent de celui visible auparavant. Désormais, c’est un paysage qui respire,il est ensoleillé et joyeux. » Sans même parler du motif central, le célèbre agneau dont la restauration a révélé la physionomie réelle. Le surpeint grossier avait profondément altéré son apparence et même son concept théologique. Initialement son museau était plus délicat, ses oreilles plus petites, et ses yeux fixaient intensément le spectateur. Le surpeint avait accentué son caractère animal alors qu’à l’origine l’ovin avait des traits presque humains.

Le minutieux dégagement des surpeints dans le paysage a aussi réservé son lot de surprises dont la réapparition de bâtiments qui avaient disparu, à l’instar de plusieurs maisons typiquement gantoises. Cette campagne a aussi permis de mettre fin à une légende. « Dans tous les guides et livres sur le polyptyque, on raconte que la tour d’Utrecht est un ajout tardif, qu’elle n’était pas présente dans la composition originale », remarque Bart Fransen, responsable du Centre d’étude des primitifs flamands de l’Irpa. « Or, sous les surpeints, on a bien trouvé cette fameuse tour peinte par Van Eyck. »

Le retable à l’iconographie particulièrement complexe donne lieu depuis des siècles à des exégèses variées et parfois contradictoires. Certains détails ont été particulièrement glosés, à l’image de la fontaine du premier plan. « Une découverte réalisée lors du chantier remettrait largement en cause ces théories », confie Bart Fransen. « Car il se pourrait que ce motif n’était pas prévu par le peintre, mais aurait été ajouté à la dernière minute pour coïncider avec le baptême du fils du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, enfant dont le commanditaire du tableau était le parrain. Et on sait que le tableau a justement été inauguré le jour de cet événement. » Gageons que la troisième et ultime phase du chantier qui devrait débuter en 2021 apportera d’autres révélations.
 

Jan et Hubert van Eyck, L'Adoration de l'agneau mystique, 1432, 350 x 460 cm, huile sur bois. © Cathédrale Saint-Bavon de Gand.
Jan et Hubert van Eyck, L'Adoration de l'agneau mystique, 1432, 350 x 460 cm, huile sur bois.
© Cathédrale Saint-Bavon de Gand.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°536 du 3 janvier 2020, avec le titre suivant : « L’Agneau mystique » livre de nouveaux secrets

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