L’actualité vue par Pierre Théberge

Directeur du Musée des beaux-arts du Canada

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 22 octobre 1999

Spécialiste de l’art contemporain, Pierre Théberge a été directeur du Musée des beaux-arts de Montréal pendant onze ans, avant de rejoindre le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, qu’il dirige depuis 1998. Il commente l’actualité.

Votre réaction face aux mesures prises par le maire de New York, Rudolph Giuliani, à la suite de la présentation de The Holy Virgin Mary de Chris Ofili, lors de l’exposition “Sensation ! Jeunes artistes britanniques de la collection Saatchi” au Musée de Brooklyn ?
Le climat électoral a sûrement favorisé cette affaire. Le maire se serait-il énervé à ce point en dehors de cette période ? D’un autre côté, sans faire de mauvais jeu de mots, le musée a voulu faire sensation, en écrivant dans la publicité : “Cette exposition va vous faire vomir”. Si l’on provoque le public, y compris politicien, par une campagne agressive, il ne faut pas se s’étonner des réactions. À en juger par cette promotion, le Musée de Brooklyn voulait faire un “scandale”. Malheureusement, ça a débordé, et les frais d’avocats engagés pour poursuivre le maire au nom du Premier amendement de la Constitution américaine vont coûter cher. Cet amendement, qui protège la liberté d’expression, compte énormément dans la culture politique américaine ; il force les gens à prendre partie. Les débats autour de Mapplethorpe ou de Serrano en ont apporté la preuve. Les groupes religieux sont extrêmement militants, mais les musées ont également un lobby à Washington, par l’intermédiaire de l’Association des directeurs de musées. Aux États-Unis, la politique compte beaucoup plus dans le domaine culturel qu’au Canada. Tout ceci n’est pas surprenant, c’est un peu une querelle de famille. Mes collègues américains sont habitués à parler à leur sénateur, à entretenir des rapports avec leur maire. Mary Boone vient d’être arrêtée pour avoir distribué des balles de fusils comme on donne des chocolats. Cette frivolité du monde de l’art peut surprendre. C’est un droit, mais les gens peuvent réagir. Ce n’est pas nouveau : la première à Paris du Sacre du Printemps de Stravinsky a fait scandale.

Portes symboliques dans les principales villes de France, célébration sur les Champs-Elysées, à moins de 100 jours de la date fatidique, la France affûte ses armes pour le réveillon de l’an 2000. En sera-t-il de même au Canada ?
Les célébrations, pourquoi pas ? C’est bien. Mais ce n’est qu’une date, il faut relativiser : l’an 2000 concerne uniquement une partie du monde. Au musée, nous organiserons, à partir de la collection contemporaine, une exposition sur les chiffres, les nombres, la série. Une façon de signaler qu’il n’y a pas que le chiffre 2000. Évidemment, la date va être l’occasion de grandes fêtes publiques, de feux d’artifices. Mais le 31 décembre, au Canada, il fait froid. Ça va être beau mais frais ! En fait, “Cosmos”, à Montréal, était prévu pour être l’exposition majeure de l’an 2000, mais nous avons dû l’anticiper d’un an, de nombreux musées réservant leurs œuvres pour cette date. Il s’agit d’un nouveau regard sur la modernité, à travers le thème du cosmos. L’exposition va d’ailleurs venir dans une version sensiblement différente en Europe, à Barcelone, puis à Venise.

Le Musée des beaux-arts du Canada est en train de créer une fondation. Comment expliquer cette orientation d’une institution publique vers des fonds privés ?
C’est un mouvement général, qui ne fait que suivre l’exemple des grandes universités, hôpitaux ou musées américains. Les principaux musées canadiens font de même. Le but d’une fondation est de créer un fonds pour favoriser les acquisitions, les programmes d’éducation ou les expositions. Celui-ci permet de suppléer à la réduction de 20 % des contributions publiques, ces cinq dernières années, et offre également un financement plus stable, évitant d’aller tendre constamment la main vers le public. Si votre musée est en déficit, comment faire des expositions, des acquisitions ? Il faut essayer d’être rentable pour y parvenir. Cela implique des sponsors, des fonds privés, du public, et une boutique avec des catalogues et des souvenirs. Que l’argent vienne du public ou du privé, le problème est similaire. Il n’y a pas vraiment de différence, tout le monde est soupçonnable d’intérêt politique ou financier. Il y aura toujours des pressions du conseiller municipal ou de l’épouse du directeur de musée. On vit dans le monde, les musées ne sont pas sur un nuage.

Vous êtes venu à Paris pour l’exposition Daumier, co-organisée par votre musée. Quelles expositions internationales ont récemment attiré votre attention ?
L’exposition Van Dyck, que je viens de voir à Londres, me semble très importante. Elle confirme le talent d’un artiste dont la vision de l’œuvre est habituellement morcelée à travers les collections des grands musées. Ces peintures forment un ensemble joyeux, souriant, optimiste, particulièrement dans les portraits où se déploie sa manière. Il savait flatter ses commanditaires. J’ai malheureusement eu peu de temps pour voir “Chardin”, mais j’ai un très beau souvenir de l’exposition de 1979. Je vois ses natures mortes avec des lapins comme des descentes de croix, des peintures religieuses. Quant à la rétrospective Daumier, elle est sensiblement identique à celle d’Ottawa, où elle a eu un grand succès. L’accrochage favorise la compréhension d’une œuvre difficile à aborder, en raison de sa richesse et de la variété des supports : dessins, lithographies, sculptures ou peintures. On attend évidemment “le portrait du siècle”, mais c’est un cliché : Daumier est plus qu’un illustrateur, c’est vraiment un grand dessinateur. De façon semblable à Giacometti, il reprend constamment son motif, le pousse encore plus loin. Ses dessins de la vie quotidienne le montre dans son temps, dans l’instant, et constitue une œuvre qui est l’une des plus modernes du XIXe siècle. Cette modernité, au sens d’immédiateté, je l’ai également retrouvée dans les dessins d’Ingres lors de l’exposition de ses portraits à Londres, visible actuellement à New York. Il voulait sa peinture classique, mais son dessin est moderne. La présence sans intermédiaire de l’artiste devant le modèle m’a ébloui chez Ingres, au-delà du portrait de la haute société du XIXe siècle. L’aspect direct et vif de son crayon est très beau, comparable à celui de Goya.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°91 du 22 octobre 1999, avec le titre suivant : L’actualité vue par Pierre Théberge

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