Vendredi 23 février 2018

« Le Palais de Tokyo sera notre vaisseau amiral »

L'actualité vue par Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication

Le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, dévoile sa politique pour l’art contemporain, la photo et les musées.

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 6 juillet 2010

Après avoir dirigé pendant un an la Villa Médicis, à Rome, Frédéric Mitterrand a succédé à Christine Albanel au ministère de la Culture le 24 juin 2009. Art contemporain, photographie, musées, histoire de l’art, Frédéric Mitterrand dévoile sa politique et commente l’actualité.

Les architectes, pour la deuxième phase du projet du Palais de Tokyo, à Paris, viennent d’être désignés. Il s’agit de Lacaton et Vassal. Ce dossier est-il l’une de vos priorités ?
Oui, j’y attache beaucoup d’importance. Lorsqu’Olivier Kaeppelin travaillait sur ce projet, j’étais à la Villa Médicis et j’en avais beaucoup parlé avec lui. Je crois toujours aux gens qui ont du désir. J’étais là le jour où il a su que cela allait marcher. En tant que ministre, je continue à le soutenir. La conception du projet est très pertinente. Elle s’inscrit dans la valorisation de toute une étape de la création contemporaine, qui n’avait pas sa place encore à Paris. Le lieu est emblématique, d’une qualité extraordinaire. Je l’ai visité à deux reprises et j’ai pu en mesurer les potentialités. Nos deux architectes ont très bien compris ce que l’on pouvait y faire. C’est un cas heureux, où il y a une réflexion à la fois sur le contenant et le contenu. Nous avons aussi réussi, depuis un certain temps, à dégager 15 millions d’euros pour assurer les travaux et le fonctionnement. Le reste viendra d’un fonds de dotation étroitement associé au projet.

En quoi ce projet est-il important pour vous ?
Il manque un chaînon entre les grandes expositions patrimoniales, qui sont organisées par le Centre Pompidou, le Grand Palais, et toute une génération d’artistes qui ne sont pas suffisamment montrés. Olivier Kaeppelin va être le patron et c’est à lui que va être confiée la réflexion générale sur la politique à mener dans ce lieu. J’ai une règle, qui est de ne pas intervenir. Je lui fais confiance.

La « Force de l’art » est une autre manifestation qui soutient les artistes français. La dernière édition de cette triennale a été assez décriée. Quel est son avenir ?
Je suis très favorable à une nouvelle « Force de l’art ». Elle donne un coup de projecteur à la création contemporaine. D’une édition à l’autre, il peut y avoir des appréciations discordantes, des succès publics plus ou moins importants. J’ai demandé à mes équipes de finaliser un projet pour septembre. Je souhaite que l’on travaille de manière plus résolue avec les FRAC [Fonds régionaux d’art contemporain], les centres d’art et même les écoles. J’inciterai les commissaires et les structures en région à travailler le plus possible en synergie.

La prochaine édition aura-t-elle encore lieu au Grand Palais ?
En 2012, il y aura une superposition entre la « Force de l’art » et « Monumenta ». L’édition aura lieu au Palais de Tokyo qui deviendra notre vaisseau amiral. Nous y concentrerons les opérations essentielles. Et nous allons tenter d’y monter une ou deux opérations de préfiguration dès l’automne.

Et « Monumenta » ?
J’ai à la fois une très grande satisfaction et un problème avec « Monumenta ». L’aspect exceptionnel de l’événement passe très bien auprès du public ; il contribue à la notoriété des artistes et à leur rayonnement international. La prochaine édition accueillera Anish Kapoor. Mais cela coûte cher. Je voudrais que l’on essaye d’augmenter la part des financements privés. Il faut que sa production pèse moins sur la dépense publique afin qu’elle puisse être reportée sur les aides à la plus jeune génération en France.

Vous avez parlé du Palais de Tokyo comme d’un vaisseau amiral, mais il y a également toute une flottille de centres d’art et de FRAC, inquiets aujourd’hui. Comment réagissez-vous à la tourmente qui frappe le Centre d’art de Kerguéhennec (Morbihan) ?
Ce centre d’art dépend largement de l’autorité du conseil général. Les acteurs sont en conflit. J’en ai parlé avec le sénateur Ivan Renar [PCF]. Je ne souhaite pas m’immiscer dans un problème de politique locale. La seule manière dont je puis intervenir est d’aider les parties à trouver un consensus. Je ne vois pas pourquoi l’exemple de Kerguéhennec entretiendrait l’inquiétude auprès des autres structures. Sur les FRAC, notre tutelle est largement partagée avec les conseils régionaux et, bientôt, avec les villes en raison des nouveaux lieux qui vont apparaître dans l’avenir. Les FRAC sont un élément essentiel de la politique de l’État dans le domaine de l’art contemporain. Avec les FRAC de deuxième génération, je souhaite parvenir à créer de véritables synergies avec les centres d’art et les écoles. Des expériences existent, comme en Lorraine autour du Centre Pompidou-Metz ou en Languedoc-Roussillon. Il faut les encourager.

Et du point de vue budgétaire ?
L’État assumera les responsabilités qu’il a prises. En complément, comme je l’ai dit, il faut aussi trouver de nouvelles sources de financement.

Vous avez plusieurs fois évoqué la création d’un centre dédié à la photographie à Arles. Où en est ce projet ?
Le projet avance assez nettement. La photo est un univers, et Arles en est un des continents. J’ai rencontré beaucoup de personnes issues du monde de la photo. Nous avons créé une mission au sein du ministère, qui a réuni les professionnels du domaine et dressé un plan d’actions. Nous allons créer un portail de la photographie. Par ailleurs, Arles est le grand rendez-vous international de la photo. Le projet de la Fondation Luma piloté par [la mécène] Maja Hoffmann est déjà bien engagé avec une très belle architecture conçue par Frank Gehry ; elle travaille en liaison avec le maire d’Arles qui soutient activement le projet. J’ai le sentiment que nous avançons très bien pour permettre de pérenniser l’action de la ville en faveur de la photographie tout au long de l’année.

Arles, c’est aussi les Rencontres. Jean-Noël Jeanneney, son président, semble estimer que le festival manque de financement (lire p. 25). Qu’en pensez-vous ?
Tout le monde a besoin de plus d’argent. Mais nous allons faire un effort, dès cette année, pour encourager l’éducation à l’image et par l’image.

Beaucoup de musées ont peur de devoir réduire leur programmation dans les prochaines années suite à une baisse de leurs subventions. Qu’en est-il ?
Je suis en train de réfléchir sérieusement à un plan « musées ». Je souhaite travailler sur la valorisation d’un certain nombre de petits musées en France. Ensuite, il y a les grandes institutions avec qui nous travaillons en permanence. Leurs budgets sont conséquents, même s’ils doivent, comme toutes les structures publiques, faire un effort particulier actuellement. Leur fonctionnement est assuré ; leur gestion est remarquable. Le succès de leur programmation se maintient malgré la crise économique. Celle du Louvre est un exemple pour beaucoup de musées européens. Je ne vois pas où pourrait être la source d’inquiétude.

Le Journal des Arts milite depuis des années pour la reconnaissance de l’histoire de l’art. Est-ce une spécialité que vous souhaitez promouvoir ?
Quand j’étais à la direction de la Villa Médicis, j’ai pris conscience de l’importance de l’histoire de l’art. Cela m’a toujours intéressé. En arrivant Rue de Valois, j’ai immédiatement pris contact avec l’INHA [Institut national d’histoire de l’art], dont je suis le plus fidèle allié. Pour marquer les esprits, j’ai souhaité, dès mon arrivée, que l’on organise les « Journées de l’histoire de l’art » sur le modèle des « Rendez-vous de l’histoire » à Blois. Ces journées proposeront des débats, des conférences et des ateliers autour de grands historiens de l’art, de commissaires d’expositions, d’éditeurs, et l’on y présentera aussi un salon du livre d’art, un festival du film d’art, des documentaires, des séries télévisées. Ces journées sont conçues comme un écho public au nouvel enseignement d’histoire des arts à l’école. La première édition aura lieu du 27 au 29 mai 2011 à Fontainebleau. Jean-François Hébert, directeur du château, a pris le sujet à bras-le-corps. Ce projet est piloté par l’INHA, le ministère de la Culture et le château de Fontainebleau. Mon ambition est que cet événement ait un rayonnement international. Il sera ouvert aussi bien aux spécialistes qu’au grand public.

Jean-François Hébert planche aussi sur la Maison de l’histoire de France…
Cette dernière n’est ni dans les limbes, ni oubliée. Si on décide de la faire, il faut y réfléchir énormément. En vérité, j’ai une idée, mais je ne vais pas la dévoiler tout de suite.

Et l’histoire de l’art à l’école ?
Le ciné-lycée, par exemple, conçu en partenariat avec l’Éducation nationale et France Télévisions, commencera en septembre. On y associera ensuite des films documentaires sur l’histoire de l’art. Le cinéma motive très vite. J’ai l’impression qu’il y a une véritable prise de conscience du corps enseignant pour l’histoire de l’art. Le fait qu’il y ait un référent dans chaque établissement va considérablement aider. J’ai vraiment le sentiment que nous avons avancé, même si nous n’avons pas obtenu tout ce que nous voulions. Un point de non-retour a été franchi.

Du côté du marché de l’art, deux ans après la remise du rapport Bethenod, aucune mesure concrète n’a été prise. Allez-vous enfin faire avancer les choses ?
Il y a à la fois un agenda politique, une directive européenne et le vote d’une loi par le Sénat qui va arriver à l’Assemblée nationale. Il y a l’inquiétude d’un secteur important que je prends très au sérieux. Les équipes du ministère travaillent à faire avancer un sujet qui n’est pas facile à résoudre vite. Je souhaite que l’on réfléchisse à toutes les mesures d’accompagnement pour que cela ne soit pas discriminant pour les antiquaires ou les galeries très inquiètes. Je rencontrerai d’ailleurs tous les acteurs à la rentrée.

Quelles expositions vous ont marqué dernièrement ?
« Turner », au Grand Palais, m’a beaucoup ému. J’ai aussi beaucoup aimé « Lydia D., muse et modèle de Matisse » au Musée départemental Matisse du Cateau-Cambrésis [Nord]. C’est un lieu admirable. J’ai aussi été très frappé par la rigueur et la beauté de la donation Honegger à Mouans-Sartoux [Alpes-Maritimes]. Je vais voir toutes les grandes expositions, je les aime toutes, je suis très bon public. Je trouve tout intéressant. Par ailleurs, j’ai une émotion particulière quand je suis surpris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°329 du 9 juillet 2010, avec le titre suivant : L'actualité vue par Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication

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