Directeur du Frac Bourgogne et président de l’ANDF

L’actualité vue par Emmanuel Latreille

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 17 mars 2000

Emmanuel Latreille est directeur du Fonds régional d’art contemporain (Frac) Bourgogne, à Dijon, et président de l’Association nationale des directeurs de Frac (ANDF). Il commente l’actualité.

Alfred Pacquement vient d’être nommé à la tête du Musée national d’art moderne. Quel est votre point de vue sur ce retour d’un spécialiste de l’art contemporain à Beaubourg ?
Évidemment je me réjouis, pour Alfred Pacquement et pour tous les professionnels de l’art contemporain qui apprécient sa connaissance de l’ensemble des institutions françaises et son attention aux artistes. Il est important que, face aux suspicions dont fait l’objet l’art contemporain en France depuis quelques années, de véritables personnalités engagées dans la création actuelle dirigent les outils d’un renouveau attendu de la scène parisienne. Ceci dit, je dois ajouter que, pour ma part, j’ai aimé cette période de fermeture temporaire du Centre Pompidou, parce qu’il me semble qu’elle a contribué à ce que certaines relations nouvelles s’établissent entre le Musée national d’art moderne et de nombreuses institutions dans les régions. Je pense aux expositions des collections nationales que l’on a pu voir ici et là, même si l’on aurait voulu parfois les sentir plus créatives, mais aussi à la présentation à Beaubourg de collections constituées en région. J’espère que de tels échanges et partenariats vont se poursuivre, car ils sont fondamentaux pour que nous envisagions autrement nos relations au territoire dans son ensemble, et que l’on puisse échapper à cette dualité toujours contraignante de Paris et de la Province, du “centre” et de la “périphérie”. Bref, je voudrais pouvoir féliciter Alfred Pacquement d’être bientôt à la tête du plus gros Frac de France…

Beaucoup de Frac font actuellement l’objet d’attaques au niveau local. Certains proposent des rapprochements avec des musées. Quel est votre point de vue ?
Mais qui propose encore cela ? L’idée de “rapprochement” des Frac et des musées reposait sur l’idée que les Frac, en tant qu’institutions spécifiques, étaient une sorte d’“accident de l’histoire” dont il aurait été nécessaire d’assurer, après vingt ans, la normalisation en les fondant dans le modèle classique des musées. Mais les Frac ne sont pas des erreurs de la décentralisation, ce sont les institutions les plus essentielles du dispositif artistique contemporain français, parce qu’ils articulent nécessairement la dimension patrimoniale d’une part, la création d’autre part, ou, si vous préférez, la recherche (qui n’est en rien l’apanage des centres d’art), et, enfin, la relation au territoire culturel en général, c’est-à-dire aux publics. S’il y a des “attaques locales” à l’endroit des Frac, c’est probablement parce que l’État n’a pas encore su envisager ces institutions autrement que comme des “musées en puissance”, alors que les Régions, qui sont des collectivités territoriales, veulent des organismes qui jouent un rôle actif dans leur aménagement, dans le sens d’une ouverture et d’un dynamisme de service public. Je ne vois pas que le “rapprochement” du Frac de Midi-Pyrénées avec le Musée d’art moderne de Toulouse ait produit, pour le moment, quoi que ce soit de très dynamisant pour le paysage national. Quant au “rapprochement” du Frac Rhône-Alpes avec l’ancien Nouveau Musée de Villeurbanne, il a surtout conduit à ce jour à l’inquiétant licenciement du directeur du Frac. Et lorsque le directeur du Centre d’art, grand défenseur des fusions, déclare que le Frac “ne doit pas être une artothèque régionale”(Le Figaro du 7 mars), il manifeste une connaissance vraiment minimum des institutions, qui pourrait se traduire aussi par un “programme minimum” pour les Rhône-Alpins : on sait que l’Institut d’art contemporain, c’est, intra muros, deux expositions et demi par an pour l’un des plus gros budgets en région… L’Association nationale des directeurs de Frac ne peut que déplorer de telles situations. Ce qui ne veut pas dire que les Frac, les musées et les centres d’art n’ont pas de préoccupations communes, ni des choses à faire ensemble.

Des députés ont proposé que le caractère inaliénable ne soit accordé aux œuvres contemporaines des musées qu’après un délai de latence de vingt ou trente ans. Cette question s’est aussi parfois posée pour les œuvres conservées par les Frac. Qu’en pensez-vous ?
Les Frac sont presque tous gérés par le droit privé des associations de type loi 1901 et n’ont donc aucune protection juridique contre l’aliénation de leurs collections. Ce que vous me dites me conforte seulement dans l’idée, qui fait de plus en plus de chemin dans les esprits, que l’institution muséale n’est pas non plus une solution pour le statut des collections des Frac, simplement parce que les collections de la plupart des musées ne semblent inaliénables qu’en vertu d’un droit coutumier. C’est un dossier que l’on ne solutionnera pas uniquement sur le plan juridique. Il faut qu’une véritable réflexion soit conduite, par les professionnels, avec l’État et les collectivités territoriales, et cela sur deux plans : 1. En quoi la revente des œuvres peut-elle rapporter quoi que ce soit aux collectivités territoriales, alors que leur engagement financier effectif dans les arts plastiques est déjà si mince, en comparaison des autres domaines de la culture ? Les mauvaises pièces ne vaudront rien, les bonnes seront perdues pour les publics et, dans tous les cas, l’image des institutions sera écornée. 2. Est-ce que l’idée de revendre les œuvres ne révèle pas l’incapacité de notre société à les penser, à les étudier, à leur accorder un sens autre que la seule “valeur patrimoniale” ? Il me semble donc que cette séance à l’Assemblée nationale est symptomatique d’une société qui voudrait posséder à bon compte des œuvres sans les doutes qui les accompagnent, des objets sans les questions qui ont été à l’origine de leur création par les artistes : qu’on ne nous dise pas qu’il s’agit de régler les problèmes de stockage des institutions !

Une exposition vous a-t-elle particulièrement intéressée dernièrement ?
Parmi plusieurs, je citerais celle d’Alexandre Périgot, intitulée “Le plus dur c’est jusqu’à quarante ans”, qui se tient en ce moment au Centre d’art de la Ferme du Buisson, à Noisiel, parce qu’elle pose justement, de manière forte, des enjeux liés à notre “vivre ensemble”. D’ailleurs, ce centre d’art est actuellement menacé par cette vague de populisme qui se couvre derrière les mots d’ordre de la démocratisation et de la pluridisciplinarité mal comprises : dans le cas de l’exposition d’Alexandre Périgot, ceux-ci ont pris la forme d’un défilé de mode imposé par le directeur de cette scène nationale, dans les espaces de l’exposition, contre l’accord de l’artiste. Si ce ministère ne veut pas être celui du “compromis”, il serait urgent qu’il dote toutes les structures d’art contemporain de statuts solides assurant leur indépendance, qu’il donne à ses agents les règles précises de l’expertise des projets et de l’évaluation des actions, et ne permette plus à certains responsables institutionnels d’abuser de leur pouvoir et d’humilier des artistes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°101 du 17 mars 2000, avec le titre suivant : L’actualité vue par Emmanuel Latreille

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