L'actualité vue par Dominique Perrault, architecte, Grand Prix national d'architecture en 1993

« La norme HQE va banaliser les projets »

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 18 juillet 2007 - 1500 mots

À 53 ans, Dominique Perrault est aujourd’hui l’un des architectes français les plus prolixes… à l’étranger. Sont, entre autres, en construction une université féminine à Séoul, un stade olympique de tennis à Madrid ou encore la Cour de justice des Communautés européennes à Luxembourg. À l’occasion de l’exposition intitulée « En cours » que lui consacre le Centre d’architecture Arc en rêve, à Bordeaux, il évoque quelques polémiques qui touchent en ce moment l’architecture et revient sur les problèmes auxquels il doit faire face sur le chantier du théâtre Mariinsky II, à Saint-Pétersbourg (lire le JdA no 252, 2 février 2007, p. 5).

L’exposition que vous présentez actuellement à Bordeaux dévoile dix-sept projets en chantier ou à l’étude et neuf réalisés. Peut-on exposer l’architecture et comment ?
Une exposition d’architecture est nécessairement réductrice. Elle ne peut présenter qu’un moment, qu’un fragment du processus – mais elle le montre. Elle ne doit pas non plus donner cette idée fausse que l’on peut y découvrir tous les champs de la perception tels qu’on les « vivrait » in situ. C’est une représentation d’un travail dans un lieu donné et sur des thèmes donnés. Une sorte de parfum d’architecture… L’idée qu’il faille un arsenal scénographique spécifique et démonstratif est pour moi suspecte. Cette exposition à Bordeaux est au contraire très simple. Elle n’a qu’un seul objectif : informer. On ne sait pas en France ce que fait Dominique Perrault. L’idée à travers ces « Wall Papers » – images grand format – et ces maquettes toutes à la même échelle (ce qui permet les comparaisons…) est de montrer de manière compréhensible un travail qui est à l’œuvre.

Une nouvelle norme baptisée HQE – « Haute Qualité Environnementale » – est entrée en application en France. Votre confrère Rudy Ricciotti, Grand Prix national d’architecture 2006, fustige ce « futur opium de l’urbain ». Que pensez-vous de cette norme ? Est-elle un frein à la créativité ?
La norme HQE est un vrai problème. C’est une espèce de « crétinisation » de la technique qui fonctionne sur des règles du genre : « si la façade d’un bâtiment est constituée à moitié de verre, l’autre moitié doit être en béton », ou : « un bâtiment doit être ouvert au sud et fermé au nord ». Ces petites règles pseudo-scientifiques sont véhiculées par les bureaux d’études et les âmes bien-pensantes et servent de critères de jugement à l’architecture qui va être produite. Le plus effrayant est qu’il n’y a pas actuellement en France de champ de recherche développé vis-à-vis de ces petites règles pratiques qui donnent bonne conscience. Cette absence d’expertise pose problème. À l’étranger, personne n’évoque la HQE. En Espagne, par exemple, les ingénieurs développent l’énergie solaire. En Allemagne, ils apportent des solutions techniques innovantes qui peuvent générer davantage de liberté pour l’architecture contemporaine. On ne doit pas éluder cette question de la HQE, car elle peut transformer l’architecture contemporaine, la ville et les modes de vie. Elle va normaliser les projets et surtout les banaliser. C’est une façon d’exclure poliment la modernité, tout en gardant bonne conscience.

Les travaux d’agrandissement du Théâtre Mariinsky, à Saint-Pétersbourg, ont commencé. Or, en janvier, l’État russe a rompu votre contrat avec pour effet immédiat le retrait du « suivi technique » du chantier. Griefs reprochés : « doute sur la stabilité de l’ouvrage, mesures anti-incendie insuffisantes, fautes arithmétiques dans le devis… ».  Fin février doit officiellement être nommé un « réalisateur technique » russe. De quel recours disposez-vous ? Songez-vous le cas échéant à retirer votre signature ?
Cette affaire est une mascarade. C’est une situation qui permet au client, en l’occurrence l’État russe, de dire à l’architecte étranger d’une manière relativement élégante que c’est désormais à la partie russe de prendre les choses en main. Il y a en Russie une instance appelée « expertise d’État » dont la mission est de contrôler l’ensemble des validations nécessaires à la construction d’un édifice en vue de décerner une sorte de « super permis de construire ». Celle-ci a rendu des conclusions négatives sur notre projet avec plus d’une centaine de remarques, sans nous offrir la possibilité d’y répondre comme l’autorise la procédure habituelle. La grande majorité des réponses sont pourtant contenues dans le dossier. Une autre partie des réponses est à produire. Enfin, il peut effectivement y avoir des points perfectibles. Aujourd’hui, nous évaluons le coût du bâtiment à 200-250 millions d’euros, une somme qui correspond au format d’un opéra tel qu’il pourrait être construit en Europe. La partie russe, elle, considère le montant total plus proche du double. Le plus étrange est que, d’un côté on nous pousse dehors, de l’autre on cherche à nous garder. Les autorités veulent me confier le « contrôle d’auteur », sorte de direction artistique du projet. Or toutes les conditions sont aujourd’hui réunies pour que le projet soit dénaturé, comme l’avait été, dans les années 1930, celui de Le Corbusier à Moscou… La seule vraie question est celle-ci : les Russes vont-ils mettre en place des conditions telles que l’architecte pourra revendiquer son œuvre ou pas ?

L’État français, lui, fait appel à la maîtrise d’ouvrage publique, notamment pour ses « Grands Travaux » culturels. Comment s’est déroulé le chantier de la Bibliothèque nationale de France (BNF) ? Que pensez-vous de la polémique actuelle autour du retard subi par les chantiers supervisés par l’Établissement public de maîtrise d’ouvrage des travaux culturels (Émoc), sous la tutelle du ministère de la Culture ?
Le chantier de la BNF fut un moment exceptionnel. Nous avons livré le bâtiment dans les délais, en cinq années de chantier, tout en réalisant une économie de 200 à 300 millions de francs de l’époque. Le coût total s’élève à 3,5 milliards de francs, soit environ 10 000 francs/m2. En clair, c’était « très vite et pas cher ». Les établissements de maîtrise d’ouvrage publique sont des structures intéressantes, car elles rassemblent les avantages du public et du privé. Le premier garantit l’éthique dans la mesure où il doit rendre compte de ce qui est fait avec l’argent public, le second les objectifs, en l’occurrence le respect d’un programme, des délais et des coûts. C’est à partir du moment où disparaît cet équilibre public-privé dans une même entité que les problèmes surgissent. Le chantier de la BNF, lui, a parfaitement fonctionné, car l’établissement public constructeur assurant la maîtrise d’ouvrage n’avait qu’un seul et unique objectif : la réalisation d’un équipement destiné à la nation tout entière. En comparaison, l’Émoc n’a pas qu’un seul objectif, c’est un maître d’ouvrage « multicarte ». Dans certains cas, je pense que l’État ne devrait pas hésiter à faire appel à une maîtrise d’ouvrage privée.

L’un des chantiers en retard supervisé par l’Émoc est celui de la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris. Elle sera pourtant inaugurée partiellement le 21 mars. Que pensez-vous de cette nouvelle entité ?
On ne peut évidemment pas être contre. Il n’y a pas un pays en Europe qui ait permis la mise en place d’un tel outil dédié à l’architecture et à la communauté des architectes, une entité qui regroupe à la fois une école, un musée, les monuments historiques et l’architecture contemporaine. En revanche, on peut discuter de sa politique tarifaire. Faire payer l’accès aux galeries contemporaines, je suis contre. Que l’on paye pour l’entrée du musée soit, mais il est du devoir de la Cité que l’accès à l’architecture contemporaine soit gratuit.

Le Centre Pompidou fête ses 30 ans cette année. Que représente-t-il pour vous ?
C’était le bâtiment en construction à côté de chez moi. En 1972, j’étais étudiant en architecture et j’habitais une chambre de bonne du côté des Halles. Je ne comprenais rien à ce qui se construisait. Je voyais des consoles métalliques, d’énormes tuyaux, c’était festif. Pour un jeune architecte, c’était une énigme en train de se bâtir. Rétrospectivement, je pense que, sans « Beaubourg », il n’aurait pu y avoir la politique des Grands Travaux de Mitterrand. Le Centre Pompidou a été l’acte fondateur de l’architecture contemporaine à Paris.

Quelles sont les expositions qui ont retenu votre attention récemment ?
Je pense d’abord à un lieu. J’ai visité récemment la Fondation d’art DIA:Beacon, au nord de New York. J’ai été ébloui par la relation entre l’environnement, l’architecture et les œuvres. Côté expositions, la monographie de Dan Flavin, en 2006, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris était très réussie. Cet édifice n’est pas un espace facile, or Flavin lui a donné une espèce de spontanéité. Il y avait une fluidité entre la liquidité de la lumière et la liquidité de l’édifice. L’exposition de Bill Viola en 2003 à la National Gallery de Londres était à mourir. Pour la première fois, ses installations vidéo entraient dans le domaine de la peinture. On ne savait plus s’il s’agissait d’une peinture ou d’une image arrêtée, d’une vidéo ou d’une peinture en mouvement. L’ambiguïté était à la fois troublante et merveilleuse. Un enchantement.

(1) 7, rue Ferrère, tél. 05 56 52 78 36, jusqu’au 29 avril.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°253 du 16 février 2007, avec le titre suivant : L'actualité vue par Dominique Perrault, architecte, Grand Prix national d'architecture en 1993

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