Samedi 24 février 2018

Entretien

L'actualité vue par Christian Caujolle, directeur artistique de Photo Phnom Penh

« Établir un questionnement sur l’image globale »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 8 décembre 2009

Christian Caujolle, directeur artistique de Photo Phnom Penh, revient sur la genèse du festival et sur l’actualité de la photographie

Né en 1953, Christian Caujolle a été journaliste et rédacteur en chef chargé de la photographie à Libération. Il a créé en 1986 l’agence VU’, puis, en 1998, la galerie VU’ qu’il a dirigée jusqu’en 2006. Il est le directeur artistique de Photo Phnom Penh (PPP), festival de photographie qui se tient dans la capitale cambodgienne jusqu’au 21 décembre. Christian Caujolle commente l’actualité.

Comment est née l’idée d’organiser un festival de photos à Phnom Penh ?
L’idée revient à Alain Arnaudet, directeur du centre culturel français du Cambodge, qui avait été administrateur des Rencontres d’Arles. En arrivant à Phnom Penh, il a eu envie de créer un festival. Il m’a demandé d’en assurer la direction artistique, et j’ai dit « oui » tout de suite. Je suis venu au Cambodge pour la première fois en 1993, et au milieu des années 1990, j’animais un atelier au centre culturel français où nous avons créé un labo photo. C’était le seul endroit où l’on pouvait tirer du noir et blanc à Phnom Penh. Il y a une demande au Cambodge, mais on ne peut trouver ici pratiquement aucun livre de photos. Il y a donc de quoi faire.

Les autorités cambodgiennes participent-elles, d’une manière ou d’une autre, au festival ?
Elles ne participent pas au financement. Symboliquement, le ministre de la Culture a toujours été présent aux vernissages. Cette année, les Cambodgiens prennent un risque, puisque nous pouvons exposer à l’Académie royale des beaux-arts pour la première fois et y organiser des soirées de projection. Cette école a besoin de s’ouvrir et nous espérons pouvoir y créer un département de photographie. Mais nous avons besoin, pour ce projet, de l’aval du ministère cambodgien de la Culture.
Le plus gros apport vient des services culturels de l’ambassade de France via le centre culturel. CulturesFrance a soutenu davantage le festival cette année, tout comme ses homologues suédois, allemand, suisse… Nous avons ensuite des partenaires privés, qui vont de la téléphonie à Total, mais aussi à la mise à disposition de lieux. L’absence d’espaces d’exposition est l’un des problèmes centraux. Cette année, nous avons aussi lancé l’opération « Intersection ». Six photographes européens travaillent avec six photographes cambodgiens. La Communauté européenne a financé ce projet. Nous avons besoin de davantage d’argent sans atteindre des budgets colossaux. Les expositions, comme celles organisées dans le marché central ou sur des bateaux, vont être vues par plusieurs dizaines de milliers de personnes. Mais elles sont coûteuses.

Comment s’est construite la programmation ?
Le critère est un échange Europe-Asie. Les Cambodgiens ont besoin de voir ce qui se passe ailleurs. Je n’expose pas de grands noms de la photographie historique. Cartier-Bresson, Robert Frank, Kertesz : leur accès à travers les livres est plus important. Dans les expositions et les projections, nous montrons le travail d’artistes de leur âge. Le Cambodge est un pays très jeune. Au début, je rencontrais des gens qui étaient encore traumatisés par la période des Khmers rouges. Aujourd’hui, je commence à travailler avec une génération très étonnante, qui a moins de 25 ans. Ce festival tombe à point nommé. Cette génération a décidé de créer le nouveau Cambodge ; elle ne veut pas oublier les Khmers rouges, elle subit encore cette période, mais elle a décidé d’aller de l’avant. On le voit du côté de jeunes photographes comme Sovann Philong, dont le père a été enlevé à l’âge de 2 ans.

Philong participe à « Intersection ». Comment s’est monté ce programme ?
Il travaille avec un jeune Français, Jean-Robert Dantou. Nous avons donné à chaque groupe un thème : « l’intérieur » pour eux. Ils ont décidé de travailler pendant une semaine sur une famille cambodgienne. À la fin, nous garderons vingt-quatre photos de chacun pour une projection. Ils peuvent partager ensemble des choses, se remettre en cause et apprendre.

Comment ont été formés ces photographes cambodgiens ?
Sur le tas. Le passage de quelques photographes français ou anglais dans les années 1990 a suscité des vocations. Philong et Pha Lina se sont débrouillés pour rencontrer Mak Remissa qui leur a prêté du matériel. Nous avons créé le studio Image au centre culturel où ils ont suivi un workshop. Tous les quatre – Lim Sokchanlina, Pha Lina, Sovann Philong et Uy Nousereimony – exposent cette année dans le festival. Nous ne sommes pas des missionnaires. Au Cambodge, il n’y a pas de culture visuelle. Il y a de la sculpture, des œuvres en trois dimensions. Il y a eu Angkor et les temples, puis la télévision thaïe et coréenne. Les Cambodgiens ont une énorme difficulté à lire le second degré. Nous avons aussi mis en place des visites d’écoles dans les expositions pour environ cinq cents collégiens, qui doivent écrire sur ce qu’ils ont vu. Dans le cadre du festival, « La nuit de l’année » est aussi importante, puisqu’elle accueille des familles qui viennent regarder les écrans de projection.

PPP s’inscrit-il dans une politique de multiplication des festivals photo partout dans le monde, et en Asie en particulier ?
Beaucoup de festivals font de l’actualité culturelle mais sans véritable enjeu. Maintenant que le statut de la photographie a été établi, il faut se poser la question de leur sens. Il faut passer à une autre étape, il y a des formules qui s’usent. Je travaille ainsi sur un projet à São Paulo, au Brésil. Je crois beaucoup à quelque chose qui va établir un questionnement sur l’image globale, à travers une tension entre des dispositifs dans l’espace public et des expositions plus muséales. La photographie a une souplesse que n’ont pas d’autres médiums. Mais il y a encore beaucoup d’endroits dans le monde où des festivals, dans une forme classique, ont un sens pour mener des actions pédagogiques. C’est le cas au Cambodge, mais aussi en Thaïlande. La photographe Françoise Huguier va lancer une biennale au Laos, à Luang Prabang. À Phnom Penh, il n’y aura jamais plus d’une vingtaine d’expositions. En revanche, que la ville devienne, dans la région, un lieu important et fédérateur pour la photographie, je commence à l’entrevoir.

À Paris, la vente de photos de presse qui devait être organisée par Auction Art a été annulée par décision de justice à la demande de Magnum (lire p. 25). Qu’en pensez-vous ?
C’est une affaire complexe. Magnum a raison, parce que ce sont des images déposées au magazine, qui devait payer des droits de reproduction à chaque publication. Le vendeur n’était donc pas propriétaire des objets. Mais on trouve aussi, dans les archives, des tirages payés par le magazine à l’occasion de commandes. Dans ce cas-là, c’est un peu plus compliqué. Cela résume une petite histoire de la photographie et de sa perception par le milieu de la presse. Jusqu’au numérique, il y a toujours eu confusion entre l’image photographique et son support. En allant plus loin, que signifie la décision d’un photojournaliste de s’installer sur le marché de l’art ? Je répondrais par la boutade de Cartier-Bresson : « Je ne sais pas si la photographie est un art, mais je sais que des artistes utilisent la photographie. » C’est vrai dans de nombreux domaines, notamment négligés comme la publicité des années 1920-1930. On le voit à Beaubourg dans l’exposition « La subversion des images ». En fait, je trouve surtout lamentable que certains pensent qu’il suffit d’agrandir et de numéroter ses tirages pour en faire des œuvres d’art. Les icônes ne sont pas toujours le fait d’artistes, mais celui d’un instant où se rencontrent une individualité forte et un moment de l’histoire. On a toujours considéré Capa comme un grand artiste. Au regard de ses images sur la guerre d’Espagne, Centelles a produit un travail beaucoup plus intéressant. En l’occurrence, je poserai la question de l’artiste. De manière plus globale, le passage au mur est souvent très complexe. Et même rarement satisfaisant.

Justement, qu’est-ce qui a poussé l’agence VU’ à ouvrir une galerie ?
Cela a toujours été un rêve. Dès le début, j’ai affirmé que c’était une agence de photographes, d’auteurs, et j’ai essayé de créer le champ le plus large possible. La galerie n’a pas pour vocation d’exposer tous les photographes de VU’. Certains ont un travail qui a sa place sur les murs d’une galerie et dans des collections privées ou muséales. J’ai le sentiment d’avoir fait avancer des choses quand, par exemple, Beaubourg a acheté un ensemble d’Anders Petersen. La galerie a été montée pour cela. Si la situation a été difficile pour l’agence, la galerie a toujours réussi à s’autofinancer.

Quelles expositions vous ont marqué récemment ?
Il y a différentes choses, comme l’installation remarquable du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. J’adore « Fellini » au Jeu de paume, alors que je craignais le pire. Dans un autre genre, « La subversion des images » [au Centre Pompidou] est accompagnée d’un catalogue exceptionnel. Mais je me demande s’il n’y a pas un peu trop d’œuvres dans l’exposition… Je me suis ennuyé à « Soulages » alors que je l’adore. J’ai l’impression que les toiles se tuent et je ne suis pas convaincu par son idée de les accrocher dans l’espace. Enfin, l’exposition d’Annette Messager à la galerie Marian Goodman [Paris] est impeccable.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°315 du 11 décembre 2009, avec le titre suivant : L'actualité vue par Christian Caujolle, directeur artistique de Photo Phnom Penh

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