Mercredi 17 octobre 2018

La société française a besoin « d’une réforme drastique et sans état d’âme du service public »

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1996 - 1819 mots

Un entretien avec Yves Michaud, qui quitte la direction de l’École nationale supérieure des beaux-arts

Le JdA  : Pourquoi partez-vous ?
Yves Michaud : Parce que j’ai dirigé l’École nationale supérieure des beaux-arts (ensb-a) pendant six ans, que j’ai réalisé les réformes entreprises et que je ne veux pas devenir un administrateur à vie de la culture. C’est passionnant d’être directeur d’une grande école d’art, mais je ne veux ni me prendre pour un créateur ni terminer en notable. Les administrateurs à perpétuité de la culture finissent par croire qu’une circulaire a une qualité littéraire  Je préfère retrouver mon poste de professeur de philosophie à Paris I.

Quel bilan tirez-vous de votre action depuis 1989 ?
Cela paraît prétentieux de le dire, mais le bilan est positif. L’école a été entièrement équipée ou rééquipée, le cursus a été redéfini, avec l’établissement d’une sélection à l’entrée, d’excellents professeurs y enseignent soit comme invités soit comme permanents. Tout ceci se traduit par une forte reconnaissance internationale. Cela va même mieux que le public et les autorités françaises ne le soupçonnent. Le démarrage dans le domaine de l’hypermédia est bon. Il y a enfin un programme de travaux de mise en sécurité pour les bâtiments, qui restent quand même en pitoyable état.

Et le côté négatif  ?
D’abord, à titre personnel, de m’être fait une « mauvaise réputation ». En France, rénover ou innover passe pour diabolique. Cela dit, ça commence à se tasser – juste quand je pars. Mais je n’allais pas rester uniquement pour qu’on m’aime.

Plus sérieusement, ce qui est négatif  : l’école des beaux arts, fonctionne sur un modèle de grande école. Ça la rend vulnérable face aux effectifs pléthoriques des écoles d’architecture qui occupent le même site et sont en très mauvais état. L’ensb-a est mieux équipée, elle fonctionne bien, mais elle est en infériorité démographique. Elle peut vite devenir une proie pour les démagogues de l’enseignement au rabais – il y en a beaucoup, notamment à la Direction du patrimoine, qui exerce désormais la tutelle des écoles d’architecture.

D’autre part, il faudra très vite veiller au renouvellement des équipements : l’obsolescence est incroyablement rapide dans tous les domaines. Cela posera de gros problèmes d’argent par temps de restrictions budgétaires. J’ai beaucoup sollicité l’aide des mécènes et des entreprises, et ce n’est pas une ressource assurée. L’avenir financier est sombre.

Quels conseils donneriez-vous à votre successeur ?
Faire fonctionner ce qui existe et qui a trouvé son rythme, veiller au renouvellement et aux initiatives en s’appuyant sans démagogie sur les enseignants et les étudiants – il y a des gens bien et neufs –, et surtout, axer son projet d’école sur une politique résolument européenne. Il faut que les Français cessent de croire que le monde se limite à leur Hexagone chéri. Tout se joue désormais ailleurs que dans l’Hexagone, en particulier à l’échelle de l’Europe. Ma force a été de choisir d’emblée cette référence européenne en me moquant éperdument du Landerneau parisien, de l’Académie, des énarques et des dîners en ville.

Quels sont les atouts et les faiblesses du système français d’éducation artistique ?
Il ne faut pas faire de l’auto-flagellation. Des atouts, il y en a de très réels. D’abord, une bonne acceptation sociale au nom de l’impératif culturel. Ce qui fait que les écoles d’art, nationales ou municipales, sont comparativement mieux loties que les universités. Une structure pédagogique plutôt bonne, héritage de la réforme de 1974 – que l’ensb-a n’avait pas connue – ; beaucoup d’artistes de qualité ayant une grande expérience de l’enseignement. Les faiblesses, il y en a aussi. En vrac  : les corporatismes français, la maladie de la titularisation, de la production de statuts uniformes ; plus gravement, une lente dérive vers le modèle de l’université au moment même où celle-ci est en crise, sous prétexte que les écoles d’art dispensent un enseignement supérieur de l’art.

 Sans oublier le marasme du marché de l’art, qui rend problématiques les débouchés pour les élèves et inéluctable le maintien ad vitam æternam des professeurs dans les écoles faute d’autres ressources. Sans oublier non plus une tutelle pédagogique (l’Inspection générale des enseignements artistiques) plutôt nulle – à laquelle, Dieu merci, nous échappons comme établissement autonome.

Et l’enseignement de l’art dans le secondaire ?
C’est moins brillant. Un vent de démagogie souffle en provenance des autorités ministérielles comme des lobbies de plasticiens et de professeurs d’arts plastiques – quel affreux nom ! À l’étranger, tout le monde croit que nous fabriquons du plastique ! Leurs revendications horaires vont faire de l’initiation aux arts plastiques dans les lycées un cauchemar  : une heure par-ci, une heure par-là, ce qui ajoutera encore au poujadisme général des programmes scolaires. On va, une fois de plus, dégoûter les enfants, mais les politiciens pourront dire qu’ils ont fait quelque chose.

Le programme d’une école d’art est nécessairement empirique. Peut-on néanmoins envisager un modèle ?
Le programme est empirique quand il n’y a pas de mouvement dominant. Nous ne sommes plus à l’époque des avant-gardes affirmées, qui, elles-mêmes, avaient affaire à des conservatismes affirmés. Les gens du Bauhaus savaient très bien ce qu’ils voulaient – nous, aujourd’hui, moins bien. C’est, en revanche, une erreur de simuler des convictions  : cela nourrit une sorte de néo-conservatisme d’avant-garde. Cela dit, s’il n’est plus question d’agir d’après un programme, on ne va pas n’importe où. Au cours de mes voyages, j’ai toujours trouvé une grande parenté d’orientation dans les écoles de nouvelles technologies  : même souci de pluridisciplinarité réfléchie, même intérêt pour la formation théorique des étudiants, même conscience des enjeux à la fois culturels et industriels de l’art.

On ne va pas éternellement former des petits maîtres pour fabriquer des dessus de cheminées ou des vidéos projetées dans les sous-sols des musées. Walter Ben­jamin a écrit L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, qui est un éloge du cinéma industriel, en... 1936. En fait, un certain nombre d’écoles savent très bien ce qu’elles font et où elles vont. J’ai essayé de faire passer un peu de cet esprit durant ces six années. Il est comique que ce soit la vieille école des beaux-arts qui ait fait cela, alors que depuis sept ans, le fameux Centre de nouvelles technologies du Fresnoy est toujours en préfiguration...

Du point de vue pédagogique, comment considérez-vous les activités « parallèles », collo­ques, éditions, expositions ?
Chaque activité mérite un jugement différent.
Les expositions d’une école doivent s’inscrire dans le cadre d’une politique d’école, surtout dans une ville comme Paris, où l’on ne manque pas, c’est le moins qu’on puisse dire, d’expositions mais plutôt de visiteurs. J’ai donc recentré la politique d’exposition sur l’école, ses élèves, ses professeurs, ses collections - et éventuellement ses mécènes ! Cela nous a au moins évité de servir de lieu d’accueil diplomatique - encore que j’aie dû parfois céder à « d’amicales » pressions, comme on dit.

Les colloques doivent, aussi, faire partie de la vie de l’école, sans devenir une façade de néon. De ce point de vue, la programmation de la médiathèque, avec ses partis pris, est excellente.
Paradoxalement, c’est sur les éditions que je suis le plus dubitatif. J’ai lancé une politique d’éditions parce que nous avions un service d’éditions à faire marcher. Main­tenant, mes convictions de ci­to­yen et de directeur de collection dans le privé me font penser que l’État n’a pas à se faire éditeur.
Ou bien il publie des ouvrages vendables, et c’est de la concurrence déloyale pour le privé, ou bien il fait dans l’invendable, et c’est gaspiller l’argent public. J’ai essayé de concevoir une politique entre les deux, mais, à l’ensb-a, les salaires sont garantis quelles que soient les ventes, et les employés des éditions ont, comme les autres fonctionnaires de la maison, onze (je dis bien onze) semaines de vacances, sans compter les jours où ils ne sont pas là. Ça doit s’appeler le service public à la française... Je ne pense pas qu’il soit sensé d’avoir des éditions à ce prix-là.

La Ville de Paris ayant abandonné son projet d’école, l’ensb-a ne manque-t-elle pas de concurrence intra muros ?
J’ai, dès le départ, été favorable au projet d’une école de la Ville de Paris. D’abord, je ne comprends toujours pas pourquoi le maire de Paris fait payer par l’État l’éducation artistique supérieure de ses administrés, alors qu’à Nîmes ou à Marseille, c’est la municipalité qui finance l’école. Quand nous avons rendu plus sévères les conditions d’entrée, nous avons en partie corrigé cette aberration  : l’école redevenait plus nationale et moins « parisienne » ; la bourgeoisie des beaux quartiers n’a d’ailleurs pas manqué de s’en plaindre aux ministres successifs. En France, on est comme ça  : les nationalisations ont toujours du bon quelque part pour quelqu’un...

Sur le fond, Paris est assez grand pour qu’il y ait place pour plusieurs écoles. À New York, il doit bien y en avoir sept ou huit. L’abandon du projet de la Ville a constitué une régression. Cela dit, il ne faut pas s’hypnotiser sur Paris-Landerneau  : il y a d’excellentes écoles en France et ailleurs en Europe. Nos concurrents sont là et pas à la mairie, dont la dernière lubie a consisté à vouloir créer une classe préparatoire aux écoles nationales supérieures. Le syndrome de l’Ena, en somme... Ça ne s’invente pas ! Nous avons fait remarquer que nous ne savions pas vraiment quelle préparation donner à nos futurs élèves !

Jusqu’à quel point une école reflète-t-elle la situation artistique contemporaine ?
Une école reflète toujours la situation artistique contemporaine. C’est vrai des écoles académiques qui reflétaient la structure de l’art officiel, des écoles d’avant-garde qui reflétaient les tendances innovantes des sociétés modernes. Mon sentiment est qu’il ne faudrait surtout pas trop refléter la situation artistique française. Celle-ci se caractérise par une incroyable étatisation de l’art, qui redouble caricaturalement les méfaits de l’étatisation française. Les artistes dépendent de l’État quasiment pour tout  : pour leurs ateliers, pour leurs salaires de professeurs et, les plus malins d’entre eux pour leurs commandes publiques. Malheur à qui tombe en dehors de ce système  : il est bon pour une autre aide de l’État, le RMI.

 Le problème est qu’à un tel niveau d’engagement de l’État, on voit mal comment il pourrait se désengager sans séisme – ou sans un programme étalé de dénationalisations. Par rapport à cela, le rôle de l’ensb-a serait plutôt de former des individus autonomes et aptes à la survie, qui ne vont pas se précipiter dès leur sortie à la Délégation aux arts plastiques pour demander leur première subvention. On voit, heu­reusement, de plus en plus de jeunes artistes de ce type  : gonflés et dynamiques. Mon paradoxe aura été d’être le directeur le moins étatiste qui soit d’une grande école d’État. Ce n’est pas du tout de l’incohérence.

Les réformes que j’ai faites sont du type de ce que la société française nécessite  : une réforme drastique et sans état d’âme du service public. Qu’on le veuille ou non, il faudra y passer.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°21 du 1 janvier 1996, avec le titre suivant : La société française a besoin « d’une réforme drastique et sans état d’âme du service public »

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