Mercredi 19 décembre 2018

Négociations germano-russes

La restitution du trésor de Priam est "inéluctable"

L’analyse du conservateur allemand Klaus Goldmann

Le Journal des Arts

Le 1 septembre 1994 - 2034 mots

Depuis la fin de la Seconde Guerre, on considérait que le \"trésor de Priam\" avait disparu. Or les précieuses collections de Schliemann ont été acheminées par avion de Berlin à Moscou, le 9 juillet 1945, et sont entreposées depuis au Musée Pouchkine. Irina Antonova, directrice du Musée Pouchkine, envisagerait d’exposer l’ensemble des œuvres début 1996. Mais pour les Allemands, la restitution du trésor semble inéluctable, même si la commission de restitutions des biens culturels n’est pas encore parvenue à un accord.

BERLIN - Lorsque la guerre éclata en septembre 1939, les plus grands chefs-d’œuvre du musée de Pré- et Protohistoire de Berlin – dont le "trésor de Priam" – furent emballés dans trois caisses "clouées, ficelées et scellées" qui gagnèrent la chambre-forte. En novembre 1941, les caisses furent déménagées dans l’une des salles spécialement aménagées pour la protection des trésors des musées dans la Flakturm Zoo.

Cette "tour antiaérienne du Zoo" était une installation militaire dotée d’épais murs de béton prévus pour résister aux attaques aériennes, et destinée à accueillir la population civile. Les trésors des musées berlinois entreposés en cet endroit n’y subirent aucun dommage. À la mi-mars 1945, devant la poussée de l’Armée Rouge, Hitler ordonna de transporter une grande partie des collections ainsi protégées dans des galeries de mines situées à l’ouest de l’Elbe.

Les documents berlinois sur les pièces alors déménagées vers ce qui allait devenir "l’Ouest" sont malheureusement incomplets. C’est la raison pour laquelle on a longtemps été dans l’incertitude sur les objets de la Flakturm Zoo  qui furent réquisitionnés après la capitulation par la "commission des trophées" soviétique et emportés en U.R.S.S.

Du côté occidental, en 1945, les Alliés tirèrent de leur cachette les collections qui y étaient entreposées, pour les concentrer dans des Collecting Points protégés ; en 1956 et 1957, ils remirent toutes les œuvres d’art ainsi récupérées à la "fondation" chargée des musées d’État de Berlin-Ouest (Stiftung Preußischer Kulturbesitz). Or le "trésor de Priam" – entre autres – ne s’y trouvait pas.

La collection Schliemann est rendue sans le "trésor de Priam"
Quelque temps plus tard, en 1958 et 1959, sur décision du conseil des ministres de l’U.R.S.S., environ 1,6 million de "biens artistiques" saisis par l’Armée Rouge à Berlin, et dans la zone d’occupation soviétique, furent restitués à la R.D.A. : il ne fallait pas que la "grande guerre patriotique" de 1941-1945 fût salie par ces mêmes pillages que l’on avait précisément reprochés aux Allemands. Les biens artistiques et culturels rapatriés d’U.R.S.S. furent alors répartis entre les différents musées de la R.D.A.

Il fallut toutefois attendre 1963 pour qu’un nouveau musée de Pré- et Protohistoire fût aménagé à Berlin-Est. Il reçut 575 caisses d’objets archéologiques revenus de Léningrad, dont presque 4 500 pièces de la "collection d’antiquités troyennes" d’Heinrich Schliemann – mais sans les bijoux et objets précieux du "trésor de Priam".

Toutefois, avec la politique de glasnost  inaugurée par Gorbatchev, certaines rumeurs anciennes se transformèrent rapidement en certitudes : en 1958/1959, l’Union Soviétique n’avait nullement rendu tous les biens culturels et artistiques confisqués à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

Le débat sur la prétendue disparition du "trésor de Priam" se trouva relancé en avril 1991, lorsque K. Akinsha et G. Kozlov publièrent dans le magazine américain Artnews un article sur les caches secrètes où se trouvaient encore, en U.R.S.S., des objets d’art pillés en Europe centrale et orientale. Ils mentionnaient nommément le "trésor de Priam" et d’autres biens culturels de premier rang qui auraient gagné Moscou dès 1945.

Les deux auteurs publièrent ensuite leurs sources en septembre 1991 : leur comparaison avec les archives du musée de Berlin ne fit que confirmer la véracité des documents provenant de Russie. Selon ces derniers, un inventaire sommaire avait été fait le 17 juin 1945, en russe, pour trois caisses d’objets précieux immatriculées MVF 1 à 3.

La traduction des indications en russe correspondant à celles que l’ancien directeur du musée berlinois, le Professeur W. Unverzagt, avait données, les caisses devaient être encore scellées à cette époque. D’autres documents russes attestaient que les trois caisses contenant le "trésor de Priam" et d’autres objets précieux avaient été acheminées par avion de Berlin à Moscou, le 9 juillet 1945, pour être entreposées au Musée Pouchkine.

En décembre 1991, l’auteur de cet article a pu identifier des indications en russe – trouvées fortuitement par un collègue allemand –, comme étant les listes de colisage des véhicules militaires qui avaient assuré le transport de ces objets d’art depuis la Flakturm Zoo, en mai et juin 1945. La caisse MVF 1 – celle du "trésor de Priam" – avait été acheminée par le camion S-69-425 depuis le Zoo jusqu’à Karlshorst, point de concentration des biens culturels et artistiques raflés par l’Armée Rouge ; les caisses MVF 2 et 3, avec beaucoup d’autres, avaient été chargées sur deux autres camions.

L’armée rouge avait réquisitionné les caisses
Depuis la fin de 1991, ce qui n’était jusque-là qu’une hypothèse était donc devenue une réalité indéniable : l’Armée Rouge avait bien réquisitionné les caisses d’objets précieux de la Flakturm Zoo pour assurer leur transport jusqu’au Musée Pouchkine de Moscou.

Les documents les plus récents de cette institution, trouvés par Akinsha et Kozlov à Moscou dans les "archives centrales pour la littérature et l’art", datent de 1957 ; ils attestent que "l’or de Schliemann" était enregistré encore à cette époque comme partie intégrante des réserves spéciales de ce musée – sans que les objets eux-mêmes fussent nécessairement gardés dans le musée.

On parlait des coffres de la banque d’État ou du ministère des Finances (où se trouvaient aussi, par exemple, les trésors du Grünes Gewölbe avant leur restitution), voire d’une réserve dans la "tour de la Bière", au monastère de Zagorsk. Toutefois, le silence restait de mise dans les milieux officiels russes à propos du "trésor de Priam".

Boris Elstine confirme
Dans la "Convention de coopération culturelle entre le gouvernement de la République fédérale d’Allemagne et le gouvernement de la Fédération de Russie", signée le 16 décembre 1992, l’article 15 est ainsi conçu : "Les parties contractantes s’engagent à ce que les biens culturels disparus ou injustement détournés qui se trouveraient sur leur territoire de souveraineté soient restitués à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit". (Une clause analogue se trouvait déjà dans le traité germano-soviétique du 9 novembre 1990.)

Depuis la conclusion de la convention culturelle germano-russe, le problème du "trésor de Priam" est revenu plusieurs fois sur le tapis. Le 10 février 1993, en marge d’une réunion des "commissions de restitution" allemande et russe, le ministre russe de la Culture, J. Siderov, a reconnu pour la première fois devant U. Roloff-Momin, sénateur de Berlin chargé des Affaires culturelles, que "l’or de Schliemann" se trouvait bien en Russie et qu’il était gardé dans les coffres de la banque d’État, dans les faubourgs de Moscou.

Cette déclaration n’a pas été consignée dans le protocole des négociations de Dresde, mais, en juin de la même année, lors d’une visite officielle en Grèce, le président russe Boris Eltsine a déclaré que la Russie possédait "l’or de Schliemann", et qu’elle était disposée à le "prêter" à Athènes pour une exposition.

À la suite de la proclamation officielle de cet état de fait par le président de la Fédération de Russie, la Stiftung Preußischer Kulturbesitz, propriétaire légal du "trésor de Priam", a rassemblé les pièces du dossier en vue de faire valoir ses droits et de récupérer son bien. La documentation comporte la liste complète des objets emballés en 1939 dans les caisses MVF 1 à 3, ainsi que les illustrations des objets précieux accompagnant "l’or de Schliemann" dans les caisses 2 et 3, c’est-à-dire l’ensemble d’objets d’art parvenu au Musée Pouchkine en 1945.

Cet inventaire détaillé, accompagné d’autres listes d’œuvres d’art confisquées en Allemagne, a été remis à la partie russe lors de la première session de la commission germano-russe pour les musées, les 27 et 28 octobre 1993 à Berlin. L’ensemble a été imprimé et publié sous le titre Schliemanns Gold und die Schätze Alteuropas (L’or de Schliemann et les trésors de la vieille Europe).

Lors de différentes interviews données fin 1993 et début 1994 par le ministre de la Culture J. Siderov et par la directrice du Musée Pouchkine, Irina Antonova, tous deux ont confirmé que l’or de Troie était bien à Moscou (JdA, n° 5). M. Siderov a déclaré qu’il avait personnellement tenu entre ses mains huit objets provenant des fouilles de Schliemann, dont quatre vases d’or ; Mme Antonova a ajouté, devant les caméras, que le fameux trésor d’Eberswald (de l’âge du Bronze), emballé en 1939 avec les objets de Troie, se trouvait aussi au Musée Pouchkine.

Des copies
Deux questions se posent alors : pourquoi, en dehors du ministre de la Culture, personne n’a-t-il été jusqu’ici en mesure de confirmer qu’il avait vu de ses yeux "l’or de Schliemann" ? Le ministre Siderov a-t-il eu vraiment les originaux en main ? Dans le protocole du 1er juillet 1958 sur "la remise des biens culturels allemands se trouvant par force en Union Soviétique", la partie soviétique s’était formellement engagée à faire exécuter des copies des frises de l’autel de Pergame et de "toute une série d’autres œuvres uniques de l’art antique", avant restitution des œuvres. Quinze objets du "trésor de Priam" avaient alors été sélectionnés à cet effet, dont les quatre récipients en or (ou plutôt en électrum). Pourquoi réaliser des copies si les originaux ne devaient pas être restitués ?

Alors que l’on a montré fin 1993 aux membres allemands de la Commission officielle des musées, à Saint-Pétersbourg, plusieurs des biens culturels qui y étaient entreposés (dont des bronzes sculptés de Troie), les portes du Musée Pouchkine sont restées fermées aux spécialistes indépendants.

Irina Antonova, toujours directrice du Musée Pouchkine en 1994, a déclaré que son musée avait obtenu les œuvres d’art confisquées aux musées allemands, sur réquisition  des Alliés et du gouvernement (de l’ex-U.R.S.S.), comme "compensations pour les pertes subies". Le Musée Pouchkine a-t-il perdu jusqu’en 1945 une seule pièce de ses collections par fait de guerre ? Il est bien connu que Moscou n’a pas été occupée par les troupes allemandes. Mme Antonova prétend fallacieu­sement que d’innombrables œuvres d’art russes ont été confisquées par les Allemands pour être vendues sur le marché international, parvenant ainsi dans les collections privées américaines.

Quelles sont ces œuvres d’art ? Pourquoi ne donne-t-on ni inventaires ni adresses ? Irina Antonova aurait-elle oublié que plus de six mille tonnes [sic] d’objets d’art ont été mises sur le marché de l’art par les autorités soviétiques à partir de 1917, et tout spécialement entre 1928 et 1938 ? Le journal moscovite Ogonek a publié dans ses numéros 6, 7 et 8 de 1989 les ventes d’œuvres d’art effectuées sur le marché occidental par ordre de Staline – dont certaines pièces de l’Ermitage !

Peu de trésors restitués ont réintégré les musées soviétiques
La majeure partie des biens culturels "mis en sécurité" par des organismes allemands durant la Seconde Guerre mondiale et provenant des territoires de "l’Est" a été restituée à l’Union Soviétique par la "commission des trophées", avec l’aval des Alliés ; la région de Munich, sous occupation américaine, a renvoyé à elle seule plus de 500 000 pièces jusqu’en 1948. Or bien peu de ces trésors semblent avoir alors réintégré les musées soviétiques qui en étaient les proprié­taires légitimes…

Les faits sont patents. Le contenu des trois caisses MVF 1 à 3 du Berliner Museum für Vor- und Frühgeschichte a été inventorié pièce à pièce sur les registres du Musée Pouchkine de Moscou, entre le 12 et le 23 juillet 1945. Les indications de l’inventaire russe concordent avec les archives berlinoises de 1939 qui ont été préservées : les trésors prétendument "perdus" sont conservés intégralement à Moscou.

Les musées d’État de Berlin n’ont rien contre l’idée de présenter d’abord cet ensemble retrouvé dans le cadre d’une grande exposition au Musée Pouchkine, avant récupération : selon certaines indications du ministère russe de la Culture, Mme Antonova aurait déjà envisagé favorablement cette solution. Les musées de Berlin sont même prêts, de ce point de vue, à aider leurs collègues russes pour faire de cette exposition une manifes­tation de première importance. Mais la restitution du "trésor de Priam" paraît désormais inéluctable.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : La restitution du trésor de Priam est "inéluctable"

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