Lundi 17 décembre 2018

La règle contre l’exception

La communauté des nostalgiques et des progressistes

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 18 avril 1997 - 957 mots

Les polémiques sur l’art contemporain n’en finissent pas de rebondir. Les questions, les amalgames, les arrières-pensées n’ont pas beaucoup évolué, et l’art d’aujourd’hui reste malgré lui le miroir d’une crise culturelle.

Adulé, spéculé, institutionnalisé, l’art contemporain connut, au cours des années quatre-vingt, une heure de gloire que, dans leur enthousiasme, beaucoup voulurent croire pérenne. Elle marqua en réalité la disparition pure et simple de la critique et de l’exercice du doute, dans les revues comme dans les galeries et les musées. Au motif que les critères de jugement étaient incertains et réputés inopérants, il était exclu, dans les faits, de s’aventurer à en émettre un seul et de se soustraire aux impératifs d’une promotion globale. Au lieu d’être considéré comme un champ ouvert et diversifié, l’art devint peu à peu un objet unifié et indifférencié auquel il s’agissait d’adhérer sans nuances. La solidarité des acteurs du milieu de l’art prit un tour caricatural et, sous la pression d’intérêts mal compris, la chapelle se transforma en fortin. C’est probablement là qu’il faut rechercher les causes profondes des polémiques actuelles, dont le sérieux n’a d’égal que la vanité : certains surent se saisir de cet objet "art contemporain", mal défini mais désormais compact, pour le vouer en bloc aux gémonies et donner libre cours à leur ressentiment1.

Amalgames
Là réside le premier paradoxe : plus la définition de l’art contemporain est floue – jusqu’à se révéler impossible –, plus il devient, d’une polémique à l’autre, une abstraction homogène sur laquelle peuvent se cristalliser des passions obscures. Les nostalgiques réitèrent selon leurs propres préoccupations des amalgames qui ne demandaient qu’à s’exprimer sur un mode négatif. L’exaltation de l’art comme une totalité et le dénigrement systématique puisent aux mêmes sources : il s’agit, dans l’un et l’autre cas, de tenir une position qui, privée des moyens d’analyse, devient nécessairement idéologique. Le contexte politique actuel (baisse des crédits de l’État, poujadisme rampant et montée de l’extrême droite) favorise plus que jamais cette dérive. Existeraient ainsi un art de gauche et un art de droite, social d’une part, élitiste de l’autre.

Peu importe qu’un tel antagonisme ne résiste pas à l’examen, sa grossièreté même sert sans aucun doute des intentions et des ambitions qui seront tenues secrètes jusqu’au jour J. Mais surtout, en le qualifiant idéologiquement et lui donnant une valeur d’usage immédiat, il contribue à intégrer l’art dans la culture, à le promettre à une assimilation qui en abstrait toute dangerosité. L’art c’est l’exception, disait à peu près Jean-Luc Godard, la culture c’est la règle. Les "progressistes" et les "réactionnaires" font à nouveau jeu égal et rejettent les uns et les autres les difficiles singularités de l’exception, dont Philippe Sollers se proposa de faire la théorie, pour privilégier des questions rhétoriques.

Tout ou rien
Jean Clair fit, il y a quelques années, l’éloge du métier comme valeur de référence, la seule à même de contenir les errances contemporaines2. L’académicien Marc Fumaroli, qui admet n’y rien connaître, lui a récemment donné entièrement raison. D’autres encore ont repris l’argument, trop heureux d’y trouver, à défaut d’une raison de vivre, une solution à tous les maux dont le siècle est accablé. La "réponse" du berger à la bergère prend un tour tout aussi grossier : la peinture ne vaut rien, n’a plus sa place aujourd’hui dans un monde dominé par l’industrie de la communication. Qu’elles proviennent du passé le plus reculé ou d’un présent idéalisé, les certitudes, brusquement, fusent de toute part. Mais hélas, Daniel Buren et Robert Ryman ont tout autant, voire plus de métier, chacun dans son genre, qu’Avigdor Arikha ou Ipoustéguy. L’argument est évidemment irrecevable.

Clé du dispositif, l’histoire elle aussi fait l’objet d’un réexamen. Mais au lieu d’envisager la possibilité d’une coexistence dialectique de plusieurs approches, les oppositions manichéennes reprennent le dessus. La modernité est niée, les avant-gardes n’ont été au mieux qu’une série de coupables erreurs ou, inversement, les réalismes ne comptent pour rien et ont toujours été l’apanage des régimes totalitaires. On retrouve la même absence de nuances quand est abordée la question des institutions. Le nostalgique ultra-libéral réclame la disparition des musées d’art contemporain et l’activiste de gauche le renforcement du soutien de l’État. Les uns et les autres donnent au musée et à l’institution une importance cruciale, qu’ils ne devraient pas avoir si l’art constituait effectivement une exception, et veulent faire croire que, sans musée, il n’y aurait plus d’art. Autrement dit, ils envisagent solidairement le musée comme un lieu de pouvoir et de propagande d’où toute contradiction serait absente. Le "débat" en cours banalise cette idée qui n’est ni de droite ni de gauche mais simplement démagogique et poujadiste.

Le droit au sens
Finalement, le but est objectivement le même pour tous et consiste à neutraliser les différences, à abolir les contradictions. Il s’agit d’exprimer, plus ou moins consciemment, une revendication absurde telle que l’a récemment libellée le ministre en exercice de l’Éducation nationale : le droit au sens. Dans la forêt de signes où erre "l’homme sans contenu"3, il est certainement rassurant de s’imaginer pouvoir disposer d’un tel droit, comme on a voulu croire que ceux dits de l’Homme mettraient un terme à la barbarie. Faut-il rappeler une telle évidence : toute la difficulté comme l’intérêt de l’art et de la littérature ne consistent pas à dire ou à donner un sens mais, en en réunissant les conditions de possibilité, à le susciter. Il faut s’attendre à ce que "l’avenir dure longtemps"4.

1. Voir Georges Didi-Huberman, "D’un ressentiment en mal d’esthétique", in L’art contemporain en question, Galerie nationale du Jeu de Paume, 1994.
2. Jean Clair, Considérations sur l’état des Beaux-arts, critique de la modernité, éditions Gallimard, 1983.
3. Giorgio Agamben, L’homme sans contenu, éditions Circé, 1996.
4. L’expression est utilisée par Charles De Gaulle et Louis Althusser.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°36 du 18 avril 1997, avec le titre suivant : La règle contre l’exception

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