Mercredi 24 octobre 2018

La question des restitutions resurgit

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 23 juin 2006 - 922 mots

L’ouverture du Musée du quai Branly relance le débat sur la restitution à leur pays d’origine du patrimoine de ces cultures. Un problème que l’institution parisienne aborde avec pragmatisme.

Récupérez-les tous et faites l’Histoire là d’où ils viennent. » Tel est le message laissé par un visiteur dans le livre d’or de l’exposition « Hazina (1) : traditions, échanges et transitions en Afrique de l’Est », à Nairobi (Kenya), qui présente un ensemble de trésors africains, parmi lesquels des pièces provenant du British Museum, à Londres (jusqu’au 31 septembre). Organisée au Musée national du Kenya et financée par l’institution britannique, cette exposition a été conçue par l’ethnographe kenyan Kiprop Langat, laissé libre d’explorer les réserves du musée londonien. Pour certains volés sous l’empire colonial, ou « empruntés » pour étude et jamais restitués, ces objets ne retrouvent leur terre d’origine que temporairement. D’après Neil McGregor, directeur du British Museum, la question de la restitution n’est plus d’actualité. « Les problèmes de propriété sont liés à l’idée qu’un objet ne peut appartenir qu’à un lieu. Mais cela n’est plus vrai », a-t-il déclaré dans son discours inaugural de l’exposition. Pour sa part, Kiprop Langat assurait au quotidien The East African du 11 avril que les musées occidentaux disposaient de structures d’accueil supérieures et que les objets y étaient non seulement mieux entretenus, mais plus accessibles que dans les musées africains. Cette déclaration a provoqué un tollé dans la communauté locale, d’autant qu’elle rappelle l’argument utilisé depuis des décennies par le British Museum, décidé à conserver les frises du Parthénon, acquises dans des conditions douteuses par lord Elgin en 1801 (2).

À nouveau musée, nouvelle politique
Après plusieurs siècles de politique coloniale, les tensions entre les partisans de la restitution, pour raisons éthiques, et leurs opposants, qui invoquent des problèmes de conservation, vont croissantes. Le XXIe siècle devrait pourtant être celui de l’amende honorable, ce même à contrecœur. L’Éthiopie n’a-t-elle pas attendu soixante-huit ans avant de récupérer l’obélisque d’Axoum, saisi par les armées de Mussolini en 1937 ? Ce climat de retour aux sources est l’un des grands défis que devra relever le Musée du quai Branly. Les équipes du musée le savent : dès l’ouverture, les attentes sur le plan international seront grandes. C’est pourquoi le Quai Branly affiche sa volonté de transparence et de dialogue, motivée par le respect des cultures. À nouveau musée, nouvelle politique : prévaut aujourd’hui le besoin de se démarquer d’ancestrales institutions qui rechignent à laisser filer leurs trésors (3). Lors du recensement des collections, les pièces à provenance dite délicate, résultant par exemple d’expéditions coloniales punitives, ont été identifiées. Le musée prendra en considération chaque requête, et les dossiers seront défendus au cas par cas – au vu de l’immense diversité des ethnies, une politique unique de restitution étant difficilement applicable.
Ces dernières années ont connu une recrudescence de demandes de restitution, mais le souci éthique se heurte souvent aux intérêts financiers. Yuri Rogers Milligan, directeur des relations publiques de l’université de Hampton (Virginie, États-Unis), justifiait ainsi la lenteur de l’université américaine à rendre une statue Kikango, d’une grande valeur spirituelle, volée à son propriétaire kenyan aujourd’hui défunt : « Il ne s’agit pas d’un jeu de la propriété, mais de trouver l’endroit idéal. Ces objets sont inestimables. » « Inestimables » financièrement pour le musée ou « inestimables » sentimentalement pour la famille du propriétaire ? La question vaut également pour le British Museum, qui acceptait de rendre à la Tasmanie deux sachets de restes humains aborigènes, utilisés comme talismans et volés en 1838 à leurs propriétaires, en déclarant de manière équivoque que l’importance de la requête australienne dépassait tout « autre intérêt public ».

Une décision politique
Les compromis existent pourtant : au mois de mars, le Musée ethnographique de Stockholm restituait un totem dérobé dans les années 1920 par le consul suédois Olof Hansson à la Haisla First Nation, une tribu de Colombie-Britannique. Les négociations ont duré douze ans, le musée suédois exigeant que l’objet soit parfaitement conservé. Or la tribu d’Haisla voulait ériger le totem à son emplacement originel, au bord de la rivière Kitlope. Un accord fut obtenu lorsque la tribu proposa en échange un totem identique, gravé par le descendant du sculpteur du totem spolié.
Gardiens du patrimoine, les conservateurs du Quai Branly imposeront à toute demande de restitution les mêmes conditions que pour un prêt : comment l’objet sera-t-il conservé ? le taux d’humidité et la lumière seront-ils contrôlés ? les vitrines seront-elles adéquates ?… Par ailleurs, les enjeux financiers du marché de l’art primitif sont devenus tels qu’une partie des requêtes pourrait être motivée par l’appât du gain – certains objets de culte, une fois désacralisés, perdent toute valeur spirituelle. Mais la décision finale ne reviendra pas au Quai Branly : « Le musée étant dépositaire d’une collection d’État, seul un vote du Parlement pourra décider ou non d’une restitution », explique Séverine Le Guével, responsable des relations internationales du musée. Toute décision de restitution sera donc politique.

(1) Mot Swahili pour « trésors ».
(2) Alors qu’Athènes prépare son nouveau musée de l’Acropole, suffisamment sophistiqué pour accueillir les précieuses frises en marbre, l’argument du « mieux chez nous que chez vous » ne sera bientôt plus valide.
(3) Pour se protéger, quelques grands musées internationaux (le Musée du Louvre, le Metropolitan Museum of Art [New York], le Musée de l’Ermitage [Saint-Pétersbourg]) ont inventé le concept du « musée universel », et se sont, à ce titre, autoproclamés détenteurs d’un patrimoine inaliénable (lire le JdA no 161, 20 décembre 2002).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°240 du 23 juin 2006, avec le titre suivant : La question des restitutions resurgit

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