La photo fait sa foire

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 5 novembre 2004

Paris Photo, la foire parisienne dédiée à la photographie sous toutes ses formes,
s’ouvre du 11 au 14 novembre. La Suisse est l’invitée d’honneur 2004.

Alors que les couleurs de l’automne nous enveloppent, les agendas des esthètes et des adeptes de l’image fixe sont marqués d’une croix rouge. Chaque année, en novembre, est ouverte la chasse aux meilleurs clichés. Car ce mois est aussi devenu le « Mois de la photo » (lire p. 19) une période durant laquelle les événements liés à la photographie se propagent à travers Paris, ses musées, ses centres d’art et ses galeries. Et la ville, qui a beaucoup fait pour le développement du médium, se voit même couronnée cette année du glorieux titre de « Capitale internationale de la photographie »… Paris Photo arrive donc à point. La foire initiée en 1997 par Rik Gadella, un ancien galeriste d’origine néerlandaise, signe cette année sa huitième édition. Avec le Carrousel du Louvre en guise d’écrin, cette foire internationale de photographie a gagné en prestige d’année en année au point d’être aujourd’hui considérée comme la meilleure au monde. Son principal atout : sa dévotion totale au médium, quelles que soient les générations, les styles – du documentaire à la photographie dite « plasticienne » –, les techniques, les périodes et les genres. Photographie ancienne, classique ou contemporaine, argentique, albuminée ou numérique... si Paris Photo est une petite foire par sa taille, elle couvre la photographie sous toutes ses coutures avec un souci de qualité qui s’aiguise un peu plus tous les ans. Son rayonnement a depuis longtemps dépassé les frontières hexagonales et elle accueille de plus en plus de galeries, tout en maintenant un haut niveau de qualité.

Enseignes américaines en nombre
La Suisse est l’invitée d’honneur de cette édition, qui renouvelle par ailleurs son grand intérêt pour la photographie ancienne et documentaire, tout en renforçant encore son ouverture sur le contemporain. Reflet de la scène artistique actuelle autant que désir de ne pas omettre les jeunes générations.
Les pionniers de la photographie restent en bonne place avec la Galerie Hans P. Kraus Jr. (New York) qui montre des épreuves rares sur papier albuminé signées Adolphe Braun. Entre dessin et gravure, les raretés se poursuivent avec William Henry Fox Talbot et son empreinte de lacet directement reportée sur le papier photo. La photographie moderne sera représentée par des classiques tels Henri Cartier-Bresson, Walker Evans ou le récemment disparu Helmut Newton et ses photographies de femmes sublimes. La Galerie 1900-2000 rend hommage au surréalisme avec Dora Maar, Man Ray, Molinier, ou Kertész. Le reportage humaniste des années 1950, l’école américaine de la rue dans les années 1960, la photographie subjective… tous ces différents courants ne seront pas non plus oubliés.
Parmi les 92 galeries et les 13 éditeurs présents, on compte 74 % d’exposants étrangers venus de 16 pays différents, représentant pas moins de 500 artistes. Pour la première fois, les galeries américaines, 17 en tout, figurent comme les plus nombreuses de cette sélection, suivies de près par les allemandes. Coté nouveautés, la Londonienne Scout Gallery, mais aussi de toutes jeunes galeries de New York comme la prometteuse Yossi Milo ou Marvelli font leur entrée dans la foire. Elles viennent s’ajouter à l’ensemble de galeries renommées de Chelsea, ainsi Gitterman – qui présente l’œuvre d’un Français des années 1920, Jean Moral, et sa promenade amoureuse en marinière sur la plage. La galerie Janet Borden (New York) montrera quant à elle plutôt le visage de l’ennui bourgeois international à travers différents intérieurs et leurs occupants, un one-woman show signé Tina Barney. Signalons également la participation d’une galerie italienne et, plus rare encore, d’une jeune enseigne iranienne (Silk Road, Téhéran), qui vient avec les portraits voilés de Shadi Ghadirian, mais aussi des clichés plus documentaires comme ceux d’Omid Salehi ou de Yalda Moaiery. De l’Afrique et du Moyen-Orient jusqu’en l’Asie en passant par les pays nordiques, toutes les nationalités et continents sont représentés… Une opportunité de pouvoir porter son regard sur le monde et d’en extraire une vision globale. Entre art et photojournalisme, Simon Norfolk (Martin Kudlek, Cologne) nous entraîne en Afghanistan, en Irak et dans d’autres territoires marqués par la guerre. Rip Hopkins nous emmène lui en Ouzbékistan. Frank Breuer, Chris Shaw, Stephen Gill font également partie de cette vague documentaire.
Le Japon se dévoile toujours un peu plus avec les Polaroïds de Nobuyoshi Araki, la série des « Love Hotel » de Kyoichi Tsuzuki, les sereins paysages de Hiroshi Sugimoto (Picture Photo Space, Osaka) ou les photographies de mode très en vogue de Izima Kaoru, avec ses jeunes femmes qui prennent des allures de cadavres abandonnés dans des scènes cinématographiques.

Films et vidéos
Cette édition 2004 est aussi marquée par l’école finlandaise, toujours aussi active dans le paysage photographique. Pourtant, l’invitée d’honneur cette année n’est pas une cousine très lointaine de la France. La promenade à travers les stands est ponctuée par des artistes de la scène helvète qui utilisent généralement le médium photographique parmi d’autres moyens d’expression. Dans le « Project Room », une série de films et vidéos des années 1970 à aujourd’hui est programmée par le Centre culturel suisse : l’occasion de revoir avec plaisir les portraits travestis d’Urs Lüthi et les actions explosives de Roman Signer ou, plus récemment, les vidéos gothiques d’Olaf Breuning parodiant les films d’épouvante de série Z ou les clips musicaux.
Avec les photographies de la Collection du Fotomuseum Winterthour sortant pour la première fois de ce gigantesque coffre-fort bien gardé, une histoire de la photographie des années 1960-1990 se dessine à travers des artistes comme Thomas Ruff ou Lewis Baltz, mais aussi Vanessa Beecroft.
Dans la partie « Statement », huit galeries proposent chacune une exposition monographique. Le parcours commence par une révision des classiques : aucune exposition consacrée à la scène suisse contemporaine ne passe à côté de la figure tutélaire de John Armleder. Ce touche-à-tout genevois a décomplexé l’art, donné un autre statut aux objets et parodié l’abstraction géométrique. Il a surtout accompagné à travers l’activité de son ancien lieu alternatif de Genève un grand nombre d’artistes plus jeunes. Sur le stand de la galerie Susanna Kulli (Zurich), Armleder accroche une série de photos ready-made commises par d’anonymes paparazzi : des clichés de célébrités rachetés en nombre chez les antiquaires. Ailleurs, les panoramas sont légion : les paysages et architectures de Claudio Moser (Skopia), les vues enneigées d’un héritier de Walter Niedermeyer, Thomas Flechtner, ou les villes envahies par la foule de Jules Spinatsch… aucune source photographique n’est négligée. Parmi les plus jeunes, Nathalie Rebholz (Analix Forever, Genève) nous met en apesanteur avec des personnages fixés dans des situations planantes.
Si la jeune scène photographique est fortement représentée dans cette édition 2004, elle aura aussi droit à sa récompense avec le 1er Prix BMW-Paris Photo. Cinquante œuvres ont déjà été présélectionnées par le jury dont celles de Valérie Belin, Elena Dorfman, Laurence Huber, Larry Sultan, Leora Laor, Esther Haase ou Matthew Pillsbury… Avec pour thème retenu « L’une et unique », le comité de sélection offrira un prix de 12 000 euros à l’heureux lauréat le 12 novembre, à l’occasion de la nocturne de la foire.
Bref, l’édition 2004 de Paris Photo promet nombre de découvertes. Elle expérimente un nouveau temps qui tient fermement compte de ses racines historiques mais n’hésite ni à se projeter dans l’avenir ni à voyager à travers le monde. À l’image d’une photographie qui suit les variations thermiques de la société.

Paris Photo, Salon international pour la photographie

Du 11 au 14 novembre, Le Carrousel du Louvre, 99, rue de Rivoli, 75001 Paris, www.parisphoto.fr, le 11 nov. 11h-20h, le 12, 11-22h, le 13, 11h-20h, le 14, 11h-19.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°202 du 5 novembre 2004, avec le titre suivant : La photo fait sa foire

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