La photo amateur entre dans la lumière

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 29 octobre 2014 - 1224 mots

Grâce à l’intérêt d’une poignée d’historiens, de marchands et de conservateurs, les photographies amateurs et anonymes engagent à une relecture de l’histoire du médium et à un redéploiement du marché.

Quand en 1994, Michel Frizot consacrait un chapitre spécifique à la photographie amateur et à la photographie anonyme dans Nouvelle histoire de la photographie (ouvrage de référence pour les historiens du médium), il œuvrait en pionnier. Vingt ans plus tard, le Mois de la photo en fait l’un de ses thèmes. Il y a peu, il aurait été inimaginable. Suscité par l’exposition « Toute photographie fait énigme » que propose Michel Frizot à la Maison européenne de la photographie (MEP), cette thématique s’impose aujourd’hui comme une évidence. « De nos jours ce sont les amateurs et les anonymes qui produisent la majorité des images diffusées dans le monde », rappelle Jean-Luc Monterosso, directeur de la MEP. « Ces images font également totalement partie désormais du marché de la photographie et de collections importantes ; elles sont aussi l’objet de réappropriations par des artistes », souligne de son côté Valérie Fougeirol, elle-même initiatrice il y a neuf ans (lorsqu’elle dirigeait Paris Photo) de l’intronisation aux côtés de la Librairie Serge Plantureux de la toute jeune galerie Lumière des Roses. Depuis, d’édition en édition, le succès de cette galerie, se mesure à la superficie de son stand au salon et à son emplacement proche du carré des poids lourds du marché.

« Dès notre première participation à Paris Photo, 70 % de ce que nous proposions s’est vendu dans la journée », raconte son créateur Philippe Jacquier. Dès la première année, le MoMA, le Centre Pompidou, le Musée d’Orsay et la BnF sont venus sur leur stand. Pour toute une nouvelle génération de conservateurs ou d’historiens de l’art, Clément Chéroux en tête, cette production d’images régénère en effet l’art contemporain et les réflexions autour de la photographie qui n’a plus besoin de démontrer qu’elle est un art. Aux Rencontres d’Arles 2011, le directeur du département photo du Centre Pompidou, auteur de Vernaculaires. Essais d’histoire de la photographie (éditions Le point du Jour), avait conçu dans cet esprit-là « From Here On » avec le publicitaire et collectionneur néerlandais Erik Kessels, le photographe Joan Fontcuberta et l’artiste Joachim Schmid. L’exposition réunissait trente-six artistes et leurs travaux réalisés à partir de photographies prises avec des portables, des caméras de surveillance ou trouvées sur Internet, sur eBay ou sur Google Street View.

La mécanique du regard
Dans « Toute photographie fait énigme », le positionnement de Michel Frizot est cependant différent. À partir de ses propres collectes menées depuis plus de trente ans aux marchés aux puces et auprès de marchands, l’historien de la photographie analyse non pas les usages de cette image  amateur ou anonyme, mais ses pratiques, et particulièrement « ce qui se passe dans le processus photographique, plus précisément dans le processus du regard » ; ajoutant préférer parler de ses photographies en termes de collectes de regards plutôt que de collections. « Cette photographie engage l’œil et ce qui va chronologiquement avant l’œil », explique-t-il. « Elle touche à des points sensibles, inconscients qui ne le sont pas par la photographie historique, classique ou moderne. Ceux qui font de la photographie aujourd’hui sont d’ailleurs passés dans un registre de production, qui est plus près de cet exercice du regard et de cette question de l’énigme que des questions d’esthétiques, qui ont prévalu avant la Seconde Guerre mondiale, ou des questions de photojournaliste qui ont dominé l’après-guerre ou encore des recherches expérimentales. » Pourquoi une photo quelconque, un portrait ou une scène étrangère à votre propre histoire personnelle ou familiale suscite-t-elle une émotion ? Qu’y voyons-nous ? Qu’est-ce qui se met en jeu entre le photographe, le photographié et le regardeur ? Ces interrogations, ces énigmes sont au cœur de son propos.

Depuis plus de trente ans, Michel Frizot trouve, achète des photographies qui ne sont pas de l’ordre de l’historicité ni de l’excellence historique ou artistique. Pendant très longtemps, comme lui, ils ont été en France une petite poignée à s’intéresser à cette photographie, au premier rang desquels le marchand Serge Plantureux et François Cheval, directeur du Musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône, coproducteur de l’exposition de Michel Frizot, laquelle sera après la MEP présentée à Chalon-sur-Saône, puis au Fotomuseum Winterthur. Hommes de l’ombre, ils ont œuvré et continué d’œuvrer pour cette photographie. Pourtant, que n’a pas entendu François Cheval lorsqu’à son arrivée en 1995 à la tête du Musée Niépce (référence aujourd’hui en la matière), il a décidé d’amplifier, d’élargir la politique d’achat et de réception de ce type de productions, touchant aussi aux pratiques professionnelles du type studios de photographies, reportages industriels ou photographe ambulant. Il a effectivement essuyé les foudres de la direction des Musées de France, qui lui signifiait année après année « que ce n’est pas la mission d’un musée de la photographie de contrevenir à l’idée de l’auteur photographique, du chef-d’œuvre ». « Dans un musée dédié aux conséquences de l’invention de la photographie par Nicéphore Niépce ne pas tenir compte des pratiques photographiques, de cette relation au monde médiatisée par l’appareil : je n’aurais pas fait mon métier. », rétorque le frondeur.

Un fonds colossal, mais très prisé
Le champ à explorer est immense, mais « les sauvetages de ces fonds sont soumis aux contraintes de place », déplore Luce Lebart, responsable des collections de la Société française de photographie (SFP) et auteur dans le cadre du Mois de la photo de l’exposition « Eugène Biver, Louise Nurse », deux fonds acceptés récemment par la SFP dont celui de Louise Nurse, trouvé dans une poubelle de l’Essonne... Reste que le meilleur de ces images est difficile à trouver bien qu’ouvertes à tous les domaines aussi bien scientifiques qu’archéologiques. Approchée par l’Aipad (Association of International Photography Art Dealers) et Photo London, la galerie Lumière des Roses a décliné l’offre. « Nous sommes capables d’arriver une fois par an avec le meilleur, pas deux », précise Philippe Jacquier. Le marché n’en a pas moins évolué. L’engouement des collectionneurs pour cette photographie est visible dans les pays anglo-saxons, que ce soit avec la collection de Thomas Walther donnée au MoMA ou celle de Timothy Pruss rassemblant plus de 4 millions d’images sous le nom de The Archives of Modern Conflicts (propriété du magnat de la presse David Thomson, milliardaire canadien propriétaire entre autres de Thomson Reuters). « Les artistes de leurs côtés sont devenus les gros consommateurs et clients de cette photographie », note Emmanuelle Fructus de la galerie Un livre, une image. « Sur les marchés, les brocanteurs qui avaient ces fonds d’images, les retiennent, les vendent plus cher. Aujourd’hui aux puces de Vanves, il n’y a plus une seule photographie à 10h. » Drouot est de son côté beaucoup moins fréquenté par les marchands tandis qu’eBay est devenu une place d’échanges importants.

L’essoufflement de l’intérêt pour la photographie ancienne, couplé à sa rareté, ont de fait déplacé les regards vers cette photographie à l’histoire concomitante à celle du médium. Au delà de son attrait énigmatique, de l’émotion particulière qu’elle suscite, son prix très accessible, de 25 à 2 000 euros en moyenne, et son caractère unique participent à son succès ; non sans que ne viennent se révéler régulièrement le talent de professionnels inconnus ou de photographes amateurs telle Vivian Maier.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°422 du 31 octobre 2014, avec le titre suivant : La photo amateur entre dans la lumière

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