GALERIES

La nouvelle géographie des galeries new-yorkaises

Comment Chelsea s’est imposé à New York

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2017

Longtemps SoHo a rassemblé les principales galeries de New York avant d’être détrôné dans les années 2000 par Chelsea, qui regroupe près de 300 enseignes. Une domination qui risque de durer en raison de la stratégie immobilière des galeristes. Pour autant, d’autres quartiers, moins importants, trouvent plus ou moins leurs marques..

New York. Le district de Chelsea, délimité par la 10e avenue à l’Est, la 11 e à l’ouest et s’étendant essentiellement de la 18 e rue, au sud, à la 27 e rue, au nord, est désormais tellement associé à l’incroyable concentration des galeries d’art contemporain new-yorkaises que l’on pourrait presque croire qu’il en a toujours été ainsi. Pourtant, le marché de l’art new-yorkais s’est développé par déplacements dans des quartiers concentrant successivement l’essentiel des galeries de la « grosse pomme ». Dans les années 1950, le cœur du marché de l’art contemporain de la ville se situait sur la 57e rue. À partir de la fin des années 1960, SoHo a progressivement supplanté cet espace. Le quartier, alors malfamé, attira d’abord les artistes, séduits par son architecture industrielle et ses vastes lofts. Afin de s’installer près de ¬ceux-ci, la jeune Paula Cooper fut, en 1968, la ¬première à y ouvrir sa galerie ; choix particulièrement audacieux, mais qui allait se révéler très heureux. Jusqu’à la fin des années 1990, c’est ainsi à SoHo que se développa le marché de l’art new-yorkais en galeries, même si, assez rapidement, apparurent des tentatives pour lancer de nouveaux districts, comme l’East Village, dans les années 1980, dont le développement avorta rapidement.

Le déclin de SoHo et l’émergence simultanée de Chelsea sont essentiellement dus au marché immobilier. L’arrivée des artistes, puis des galeries à SoHo, séduits par des loyers d’abord peu élevés, a entraîné une gentrification du quartier qui a attiré les marques de mode et provoqué une spectaculaire hausse des baux commerciaux. Presque toutes locataires, les galeries ont alors été contraintes de s’exiler et Chelsea est rapidement devenu incontournable.

Ce district, dans sa partie située à l’ouest de la 10e avenue, apparaissait alors très ingrat, accueillant garages et entrepôts, dangereux la nuit et isolé du reste de Manhattan. Toutefois, il se caractérisait par des prix du foncier très bas pour des espaces aux vastes volumes et si les galeries parvenaient à faire masse, elles pouvaient escompter changer la physionomie du quartier et attirer les collectionneurs. En 1985, puis 1987, deux espaces non-profit (non commerciaux) venus de SoHo, The Kitchen, puis la plus importante Dia Art Foundation, y avaient ouvert leurs portes. Gagosian – on l’ignore trop souvent – s’était installé à Chelsea, sur la 23e rue, dès 1985, bien trop tôt, et il n’avait pas su amorcer un mouvement auprès de ses pairs. Ce fut un échec. Il ne revint qu’en 1999, connaissant alors un fulgurant succès.

C’est en fait Matthew Marks qui s’y établit le premier durablement. Ayant commencé dans une petite galerie en étage dans l’Upper East Side, en 1990, quand il voulut s’agrandir, les baux de SoHo étaient devenus trop chers. Il ouvrit sur la 22e rue en 1994 en achetant les murs et parvint à convaincre ses amis galeristes « stars » de SoHo, Paul Morris et Pat Hearn, de le rejoindre dans sa rue quelques mois plus tard. En 1995, Paula Cooper, elle aussi très en vue, s’installa sur la 21e rue. Les arrivées se multiplièrent dans la seconde moitié des années 1990, beaucoup de galeries étant chassées de SoHo au moment du renouvellement de leur bail. Même les galeristes longtemps réticents à s’installer à Chelsea, mal desservi par les transports en commun, ont fini par y arriver, comme David Zwirner, en 2002. Ayant appris de l’expérience de SoHo, de nombreuses galeries ont compris l’importance de posséder leur espace et l’ont acheté. Chelsea a connu une fulgurante ascension de 1998 à 2004, devenant ensuite le quartier dominant. Il n’a pas simplement remplacé les districts précédents, il a atteint une échelle sans commune mesure avec tout ce qui a préexisté. En 1996, Chelsea accueillait 12 galeries, déjà 70 à la fin de l’année 1998, 231 en 2007, 410 à la fin de 2013 (chiffres produits par les chercheurs David Halle & Elisabeth Tiso). Aujourd’hui, le nombre se situerait autour de 300.

À partir du milieu des années 2000, des tensions ont commencé à apparaître à Chelsea, le quartier s’embourgeoisant toujours davantage avec la construction impensable autrefois d’immeubles résidentiels de grand luxe. De nouveaux quartiers ont entendu rivaliser plus fortement avec Chelsea. Le Lower East Side a pu sembler constituer une alternative et continue encore à remplir cette fonction. Plus inattendu, peut-être, l’Upper East side, quartier hyperchic, renforce depuis quelque temps son lustre pour les galeries d’art contemporain. Buschwick, un temps perçu comme nouvelle Mecque de l’art contemporain pouvant détrôner Chelsea, s’affirme plutôt comme un terrain pour les galeries émergentes, ou n’apparaît plus guère que comme territoire où développer un second espace en plus d’une localisation davantage centrale, dans Manhattan.

Williamsburg a également été un feu de paille, les potentialités que le quartier semblait contenir pour rivaliser avec Chelsea s’évanouissant à partir de 2004. Le Flower District semble déjà constituer une perspective révolue, Harlem n’est guère qu’une promesse.

Une structure contemporaine toute puissante
L’offre actuelle à Chelsea est bien sans égale. La liste des galeries qui s’alignent les unes après les autres côté nord de la 24e rue Ouest entre les 11e et 10e avenues donne le tournis : Gagosian (avec presque un tiers de la rue !), Mary Boone, Pace (son deuxième espace), Luhring Augustine, Andrea Rosen (qui a annoncé sa fermeture), Matthew Marks, Metro Pictures, Barbara Gladstone, Marianne Boesky puis… Boesky East (! ), enfin, Bryce Wolkowitz, seule galerie quelque peu en retrait. À Chelsea, la testostérone coule à flot, poussant chacun des quatre géants à développer un « giga espace » dans une rue différente de ses concurrents, qu’il a donc marquée de son empreinte : Gagosian a ainsi créé le premier espace, alors gigantesque et sans égal, sur la 24e rue, à l’angle de la 11e avenue. Pace, longtemps son principal rival, a investi la 25e rue.

Ayant connu une formidable montée en puissance au cours des dernières années, David Zwirner et Hauser & Wirth n’ont pu manquer de se fixer à Chelsea pour mieux étendre leur territoire, simultanément dans l’espace géographique de l’art contemporain et sur le marché. Hauser & Wirth a d’abord investi une immense piste pour patins à roulettes sur la 18e rue, puis vient de gagner les anciens locaux du Dia sur la 22e rue, sur cinq étages. David Zwirner a fait construire, en 2013, un magnifique immeuble de cinq étages aussi, sur la 20e rue. À chaque fois, il ne s’agit que de leur adresse principale, chacun des quatre géants du marché de l’art possédant des espaces dans d’autres rues de Chelsea et/ou de New York, mais aussi dans d’autres villes !

L’hégémonie de Chelsea va-t-elle durer ? Assurément. C’est que, contrairement à SoHo, les grandes galeries possèdent leurs espaces – ici superbes – et n’ont aucun intérêt à quitter un quartier dont l’offre est aussi dense, ce qui attire collectionneurs et conseillers en arts. De surcroît, leur simple adresse les qualifie comme faisant partie des meilleures structures contemporaines. Chelsea vaut de l’or.

À lire
l’ouvrage de référence de David Halle et Elisabeth Tiso, New York’s New Edge Chicago & London, Chicago University Press, 2014.
Légende Photo :
Le quartier de Chelsea qui s'étend dans l'ouest de Manhattan Photo : Jim Sanders

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°484 du 8 septembre 2017, avec le titre suivant : La nouvelle géographie des galeries new-yorkaises

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