Mercredi 18 septembre 2019

Peinture ancienne

La nature morte en pleine lumière

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 7 septembre 2010 - 1035 mots

Considérées par le passé comme un « petit genre » pictural, les natures mortes sont aujourd’hui d’autant plus prisées qu’elles sont sobres et dépouillées.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la peinture était classée hiérarchiquement par genres avec, au sommet, la peinture d’histoire et religieuse, devant les scènes de genre, les portraits, les paysages et enfin, reléguée au rang inférieur, la nature morte. « Malgré les amateurs qui, au cours des siècles, se disputèrent souvent les tableaux de fleurs, de fruits, d’orfèvrerie, de coquillages ou de trophées de chasse à des prix comparables ou supérieurs à ceux de la “grande peinture”, il faudra attendre le XXe siècle pour que les historiens de l’art échappent au carcan de l’académisme, qui maintenait fermement la référence à l’“honorabilité” des sujets d’étude », souligne le galeriste parisien Philippe Esteves Mendes dans un avant-propos au catalogue de l’exposition sur les natures mortes françaises et italiennes des XVIIe et XVIIIe siècles, organisée à la Galerie Mendès (Paris) en 2008-2009. Lors de cet accrochage, les amateurs ont notamment pu admirer un tableau inédit de Francesco Bona, peintre actif à Naples à la fin du XVIIe siècle-début du XVIIIe siècle : Nature morte aux chardons, citrons et roses dans un vase, œuvre importante par son état de conservation exceptionnel et la beauté de sa composition, mais encore par sa signature. Car il s’agit de la seule toile connue signée du peintre. Sa découverte va sans doute permettre la réattribution de nombreuses peintures conservées dans les collections publiques ou privées. Alors que peu de natures mortes sont signées, la certitude d’une attribution rassure l’acheteur et apporte une certaine plus-value commerciale. Mais l’état de conservation reste primordial, car « pour qu’une nature morte garde sa vibration, il faut qu’elle ait conservé sa matière, sa transparence qui vient de l’adjonction de fines couches successives de glacis ». « Si on lui enlève cela, on obtient une nature morte bien morte », insiste Pierre Étienne, directeur du département des tableaux anciens chez Sotheby’s France. « Nous examinons avec beaucoup d’attention l’exécution d’une nature morte avant de l’apprécier, la perfection technique et l’équilibre de la composition étant des critères majeurs », ajoute Elvire de Maintenant, spécialiste en tableaux anciens chez Christie’s à Paris.

Le baroque, moins apprécié
Le marché de la nature morte a beaucoup évolué. « Aujourd’hui, le rêve d’un collectionneur est d’avoir un bodegón [nature morte] de Zurbarán ou une nature morte très épurée de Chardin, observe Elvire de Maintenant. Plus une nature morte est dépouillée et sobre, plus elle plaît. » Si un tel tableau de Francisco de Zurbarán reste introuvable, les belles œuvres de Jean Siméon Chardin sont rarissimes. Une nature morte du peintre, composée d’une pièce de verre, de trois noix, d’un panier de pêches et de deux poires, s’est vendue plus de 2 millions de dollars en 1992 chez Sotheby’s à New York. Ce qui fait recette : peu d’objets représentés de manière isolée sur un fond sombre et disposés sur un même plan en bas de la composition le long du cadre, ceci sans symétrie afin de ne pas lasser le spectateur. « Ce goût correspond à une recherche de simplicité et d’émotion, de quasi-spiritualité », commente Pierre Étienne qui, dans le même genre, présentait un petit panneau de Jacques Linard, Nature morte de fleurs dans un vase en porcelaine sur un entablement (1641), le 22 juin 2010 à Paris chez Sotheby’s. Estimé 40 000 euros, le tableau est parti à 168 750 euros. Deux peintures encore plus sobres du Hollandais Adriaen Coorte (1665-1707) ont été adjugées 1,5 million d’euros, soit dix fois leur estimation haute, le 1er décembre 2009 à Amsterdam chez Sotheby’s.

Beaucoup plus riches, les compositions de Willem Van Aelst (1627-1683) n’en demeurent pas moins appréciées, car l’artiste est un virtuose dans l’art de peindre fleurs et fruits. Une de ses compositions s’est envolée à 573 500 livres sterling (870 000 euros), en juillet 1998 à Londres chez Christie’s. À partir de la fin du XVIIe siècle, les natures mortes évoluent vers des compositions luxuriantes où se multiplient les éléments, dans un style baroque. Cette peinture décorative à l’étalage fastueux rencontre moins de succès aujourd’hui et reste généralement moins cotée que les représentations plus austères, sauf pour quelques peintres très talentueux tels les Français Alexandre François Desportes (1661-1743) et Jean-Baptiste Oudry (1661-1778), lesquels ont évité de tomber dans la surabondance, ou encore le Hollandais Jan van Os (1744-1808), dont les plus belles toiles se vendent plus de 500 000 euros.

« Sobriété et modernité »

Éric Coatalem, antiquaire spécialisé en tableaux, dessins et sculptures des maîtres français du XVIIe au XXe siècle, Paris

Vous travaillez depuis quelques années sur un ouvrage consacré aux natures mortes…
Mon livre sur les natures mortes françaises à l’époque de Louis XIII devrait sortir en 2011. J’ai voulu apporter un éclairage sur cette peinture. Le dernier ouvrage de référence dans ce domaine, Le Grand Siècle de la Nature Morte en France. Le XVIIe siècle de Michel Faré (Fribourg, 1974), n’est plus d’actualité. Des réattributions s’imposaient. Mon livre, qui comporte une sélection de plus de 500 photos de tableaux signés ou monogrammés – soit une palette d’œuvres à l’attribution sûre, devrait être une base de travail pour les historiens et les amateurs de natures mortes.

Comment se porte le marché de la nature morte française du XVIIe siècle ?
Les natures mortes françaises sous Louis XIII sont des peintures rares dont les prix ont explosé ces dernières années. Le goût pour les natures mortes de grande décoration sous Louis XIV-Louis XV, dans un style rococo, s’est un peu fané au profit des représentations rigoureuses et dépouillées du XVIIe siècle. Dans cette catégorie, Louyse Moillon (v. 1610-1696) et Sébastien Stoskopff (1597-1657) sont à placer au premier plan. Leurs œuvres se négocient à partir de 200 000 euros, jusqu’à parfois atteindre plus d’un million d’euros. Mais elles restent rares. Sur la dizaine d’œuvres de la main de Louyse Moillon que j’avais réunie à ma galerie à la fin 2009, pour la première exposition jamais consacrée à cette artiste, seules deux étaient à vendre, et se sont vendues. La sobriété et la modernité de ses compositions de fruits éclairées par une douce lumière séduit aussi les amateurs d’art contemporain.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°330 du 10 septembre 2010, avec le titre suivant : La nature morte en pleine lumière

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