La longue mue du Grand Ermitage

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 3 septembre 2013 - 1477 mots

Au cœur du projet du Grand Ermitage figure la transformation de l’historique État-major général en un musée du XXIe siècle dont l’inauguration est prévue lors de la célébration des 250 ans du musée en 2014.

Des grappes de touristes chinois se dirigent d’un pas cadencé vers le Palais d’hiver dont les façades vert pistache sont hérissées d’échafaudages. De l’autre côté de la place, des palissades sont érigées le long du majestueux État-Major général planté en demi-cercle. Sous le soleil des « nuits blanches », le Grand Ermitage brille par sa discrétion. Ici, sur les bords fuyants de la Neva, au cœur de Saint-Pétersbourg, pas de pyramide, ni de star internationale de l’architecture. Ce sont deux Russes inconnus du grand public, les frères Nikita et Oleg Yavein, qui signent la pièce maîtresse du Grand Ermitage : la réhabilitation discrète des 38 000 m2 de plancher de l’aile Est d’un bâtiment de cinq étages : l’État-Major général. Quelque 800 espaces supplémentaires d’exposition qui viendront s’ajouter aux 1 200 salles déjà réparties dans quatre palais. « Grâce au Palais de l’État-Major général et à nos nouvelles réserves ouvertes au public, nous allons pouvoir montrer 60 % de nos collections, contre moins de 10 % aujourd’hui », explique Mikhail Piotrovsky, le directeur de l’Ermitage. Fondé en 1993, le cabinet d’architectes des frères Yavein, installé au cœur de Saint-Pétersbourg, avait moins de dix ans quand il a remporté, en 2002, le concours lancé sous l’égide de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, au nez et à la barbe de Rem Koolhaas. Leur ordre de mission ? Transformer en un musée du XXIe siècle un imposant édifice historique, chef-d’œuvre du néoclassicisme tardif. Construit par l’architecte italien Carlo Rossi dans les années 1820-1830, l’État-Major général fut conçu pour accueillir une partie de l’administration russe : les ministères des Affaires étrangères, des Finances et de la Guerre. Petrograd était alors la capitale de la Russie. « C’est un projet anti Koolhas », lance l’air narquois Nikita Yavein, le directeur du Studio 44, regard volontaire planté au-dessus d’un collier de barbe broussailleux. « Nous avions des visions opposées. Rem Koolhas est très fort pour rénover et réhabiliter d’anciennes usines. Mais, il est nettement moins pertinent quand il s’attaque à des palais. »

Le musée du XXIe siècle
Pourquoi un Grand Ermitage ? « Il s’agit de préparer le musée au nouveau millénaire et de rendre ses collections plus accessibles au public », explique Mikhail Piotrovsky. Assis dans son grand bureau, sous un buste de Voltaire, le directeur général du musée, perché au-dessus d’un plan de la ville, nous invite à faire le tour du propriétaire. « Sous Catherine II, les chefs-d’œuvre de l’impératrice étaient exposés dans la résidence principale, le Palais d’hiver », explique-t-il. Durant son règne, trois nouveaux palais ont été érigés sur la rive de la Neva : le petit Ermitage en 1764 pour accueillir une partie des collections qu’elle venait d’acquérir, le Vieil Ermitage et le théâtre. Le Nouvel Ermitage fut, lui, ajouté, au milieu du XIXe siècle, pour abriter les collections impériales. Ces bâtiments servaient alors à la fois de logement, de lieu de travail pour près de 1 000 personnes dont la famille impériale, mais également de lieu d’exposition des trésors de la Russie. Après la Révolution de 1917, les palais se transforment progressivement en musée. Des salles sont affectées aux collections, tandis que d’autres sont attribuées aux bureaux, aux laboratoires et aux réserves.

Afin de libérer de l’espace pour exposer les collections, l’ancien directeur de l’Ermitage, Boris Piotrovsky, le père de Mikhail, a décidé, dans les années 1980, de créer des réserves à Staraya Derevnya, un quartier situé en périphérie du centre-ville. Entrées en service en 2003 et ouvertes au public, ces réserves parmi les plus modernes au monde, abritent aussi des laboratoires de restauration et de conservation. Les salles du Palais d’hiver ainsi libérées sont aussitôt restaurées tout comme la galerie 812 dédiée à la victoire russe sur Napoléon, ainsi que la salle du Trône, où l’Empereur tenait ses audiences. Avec l’aide de Rem Koolhaas, « repêché » par le maître des lieux dont il est devenu le consultant, le Petit Ermitage est, à son tour, toiletté et des espaces d’expositions temporaires créés sous les jardins suspendus, en lieu et place des étables, manèges et réserves qui s’y trouvaient.

Le transfert de l’entrée principale du musée, initialement située sur les bords de la Neva, vers la place du Palais, constitue une autre étape majeure du projet général de restructuration des lieux. Inaugurée en 2003, lors des cérémonies du 300e anniversaire de la fondation de Saint-Pétersbourg, la nouvelle entrée conduit les visiteurs depuis la place du Palais vers le grand portail du Palais d’hiver, puis la grande cour, en direction du musée.

Un complexe muséal polyvalent

C’est en 1993 qu’est née l’idée du Grand Ermitage. L’attribution de l’aile est de l’ancien État-Major général au musée par les autorités fédérales marque le point de départ du projet. Il s’agit de transformer l’édifice historique de Carlo Rossi en un complexe muséal polyvalent abritant des salles d’exposition, un centre éducatif, des salles de conférences, des boutiques et des restaurants. L’agencement général du bâtiment, constitué de deux enfilades de pièces, couloirs, salons officiels et appartements privés – dont ceux de Karl Robert Nesselrode, le ministre des Affaires étrangères – se prête assez bien à la création d’un musée. Le bâtiment est flanqué de cinq vastes cours intérieures ouvertes qui constituent autant de puits de lumière. Les fenêtres du bâtiment offrent une vue magnifique sur la place du Palais d’un côté, le canal de la Moïka de l’autre. « Sa rénovation n’était pas sans présenter des difficultés, insiste toutefois Valerii Lukin, l’architecte en chef du Musée de l’Ermitage. La plupart des pièces étaient petites et ne se prêtaient pas vraiment à la transformation en salles d’exposition. Et le bâtiment de Carlo Rossi, l’un des plus grands architectes néoclassiques de Saint-Pétersbourg, interdisait toute restructuration radicale. » Occupé par une série de sous-locataires (une imprimerie, une maison d’édition, une clinique médicale, etc.) qui n’avaient pas les moyens financiers de lui redonner son lustre d’origine, l’État-Major général est en état de vétusté avancée. Il doit être complètement restauré et remis aux normes. Des cloisons disgracieuses ont été placées pour des besoins administratifs, du linoléum recouvre les magnifiques parquets en chêne. Une grande partie des 7 000 m2 de toitures en métal doit être remplacée. Pour plancher sur la restructuration des bâtiments, le musée sollicite les conseils de nombreux architectes, promoteurs immobiliers, consultants internationaux ainsi que ceux de l’Unesco. La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) accorde un prêt à la Russie pour financer les travaux. En 1998, le musée publie un appel d’offres accompagné d’un dossier détaillant ses objectifs. Un concours international est lancé par la Fondation de Saint-Pétersbourg pour les projets d’investissements, appuyée par la BIRD. C’est donc Le studio 44 des frères Yavein qui l’emporte.

Les impressionnistes mis en lumière
Leur projet consiste à couvrir les cinq vastes cours intérieures de l’État-Major général situées entre les deux ailes du bâtiment et de créer dans ces beaux espaces recomposés, transformés en majestueux lieux d’exposition, une grande enfilade permettant de traverser sans encombre le musée de part en part, depuis l’arche surplombée par la sculpture du char de la gloire jusqu’au canal de la Moïka. C’est en 2008 que les travaux de restauration ont débuté. Pour visiter le chantier, rendez-vous a été pris avec Oleg Yavein, un barbu jovial à l’air lunaire. Costume bleu foncé à fines rayures, sacoche en cuir fané déformée par le poids des ans, l’architecte nous attend sous l’arche centrale réunissant les deux ailes de l’État-Major général. Après avoir franchi une petite porte, puis un portique de sécurité tenu par deux cerbères, le visiteur débouche dans une grande cour couverte. Un monumental escalier-amphithéâtre en marbre grimpe vers une impressionnante porte de 12 mètres de hauteur en chêne. Celle-ci s’ouvrira, à terme, sur quatre autres portes massives et autant de vastes espaces d’exposition. « L’État-Major général sera l’équivalent du Musée d’Orsay, avec des fenêtres sur l’art contemporain », explique fièrement Mikhail Piotrovsky, arborant soudainement un grand sourire. Au rez-de-chaussée, les visiteurs auront accès à des cafés, restaurants, librairies, salles de conférences et autres espaces récréatifs. Le premier étage sera dédié aux collections d’arts décoratifs du XIXe siècle, le second aux peintures et sculptures européennes des années 1800-1860. Et, dernier point mais pas des moindres, le troisième étage abritera, sous des puits de lumière conçus à la demande expresse de Piotrovsky, les Cézanne, Monet, Picasso, Matisse et Gauguin – toutes les stars des collections impressionnistes et modernes de la fameuse collection Shchukin et Morozov – qui attirent chaque année des centaines de milliers d’amateurs. « Le style néoclassique des intérieurs de l’État-Major général s’accorde très bien avec l’art moderne », lance tout sourire Maria Haltunen, l’assistante spéciale du directeur général du musée.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°396 du 6 septembre 2013, avec le titre suivant : La longue mue du Grand Ermitage

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