Lundi 16 décembre 2019

Disparitions

La fin des titans

Deux grandes figures de la peinture, Cy Twombly et Lucian Freud, se sont éteintes en juillet

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 6 septembre 2011 - 583 mots

ROME ET LONDRES - Chaque été connaît son lot de disparitions artistiques. En juillet, la mort a frappé l’Américain Cy Twombly et le Britannique Lucian Freud, les deux derniers titans de la peinture. Décédé à Rome le 5 juillet à l’âge de 83 ans, Cy Twombly s’était dérobé depuis longtemps à la vie publique, aux commentaires et aux biographes. Connu pour son écriture-peinture puisant dans les grands textes de l’Antiquité et les mythes universels, cet érudit a flirté avec le minimalisme – malgré les critiques acerbes de l’artiste Donald Judd à son encontre – sans jamais totalement y adhérer. Bien qu’ami avec Robert Rauschenberg, il ne succombera pas plus aux fracas du pop art, préférant dynamiter l’expressionnisme abstrait par une abstraction matinée de figuratif. Signe de sa singularité, alors même que le monde de l’art basculait de l’Europe vers les États-Unis, il choisit de s’établir en 1957 en Italie. Tavelées d’éclaboussures et de coulures, ses pages blanches seront griffonnées de signes et graffitis, de noms de poètes de l’Antiquité classique, épitaphes jouxtant des gribouillages obscènes, esquisses et reliquaires d’une civilisation perdue.

Cy Twombly aura-t-il été le peintre d’un temps figé ou retrouvé ? Le sémiologue Roland Barthes donnera la définition la plus subtile de ses écritures, plus allusives que narratives : « Ce sont des bribes d’une paresse, donc d’une élégance extrême, comme si, de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse : ce vêtement tombé dans un coin de la feuille. » Une élégance qui restera longtemps incomprise. Sa série Nine Discourses on Commodus (1964), inspirée de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, lui vaudra ainsi une avalanche de critiques. Ce qui ne l’empêchera pas d’inspirer fortement un peintre comme Jean-Michel Basquiat. Ces dernières années, la peinture avait pris le pas sur le dessin, les pivoines pourpres envahissant ses toiles. Un surprenant bond chromatique auquel on préférera plus volontiers ses anciennes griffures. Inauguré en 2010 au Musée du Louvre, à Paris, son plafond bleu listant des sculpteurs grecs de Phidias à Praxitèle trahissait également une sève quelque peu tarie.

Décédé le 20 juillet à Londres à l’âge de 88 ans, Lucian Freud avait, lui, choisi le camp de la figuration. Petit-fils du psychanalyste Sigmund Freud, ce portraitiste de la reine d’Angleterre fut un héritier direct de la Nouvelle Objectivité, de l’expressionnisme allemand et d’Egon Schiele. Il aura été le peintre des chairs en souffrance, disgracieuses, délitées, presque faisandées, des corps cabossés et blafards dont la lumière parfois crue révélait encore plus crevasses et veinules, ventres affaissés et protubérances adipeuses. Freud aimait la matière enlaidie à coups de couleurs terreuses, d’empâtements et de grumeaux ; les compositions déséquilibrées à coups de plongées, contre-plongées ; la vérité méticuleusement mise à nu. 

Autoportraits cruels 
Une vérité sans états d’âme qu’il traquait aussi chez ses proches, n’hésitant pas à peindre sa mère telle une gisante. Lui-même n’échappait pas à son scalpel. Ainsi tournait-il en dérision son impérieux ego dans de cruels autoportraits soulignant son grotesque et sa fatigue, un peu à la manière de Giorgio De Chirico aux portes de la mort. Cette dérision crépusculaire, le marché de l’art ne l’a sans doute pas relevée puisque les nouveaux collectionneurs russes ou chinois se sont entichés de ses toiles. En 2008, à New York, Freud fut même bombardé l’artiste vivant le plus cher avec l’enchère de 33,6 millions de dollars (21,7 millions d’euros) déboursée par le milliardaire russe Roman Abramovitch. Un comble pour un peintre qui entendait rester à l’écart des emballements du milieu de l’art. 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°352 du 9 septembre 2011, avec le titre suivant : La fin des titans

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