Samedi 17 novembre 2018

La fin des emplois-jeunes remet en question la pérennité de nombreux services culturels

La non-reconduction par le gouvernement Raffarin du dispositif qui concerne 10 % des professionnels de la culture va entraîner à court terme des problèmes budgétaires et de poursuite d’activités dans beaucoup de structures

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 24 janvier 2003 - 2623 mots

Lancé en 1997, le dispositif “Nouveaux services, emplois-jeunes�?, prévu pour une durée maximale de cinq ans, est arrivé l’an dernier à échéance. Dans la foulée de l’assouplissement des 35 heures, le nouveau gouvernement n’a pas souhaité proroger une mesure-phare du ministère de Martine Aubry. Les emplois-jeunes ont pourtant constitué une manne pour les associations en mal
de structuration, les Frac et centres d’art en quête de saut qualitatif. La disparition d’un dispositif qui avait catalysé les besoins des structures culturelles pose pêle-mêle plusieurs questions : que deviendront les jeunes employés dont les contrats arrivent à terme ? Quid des nouvelles activités qu’ils ont contribué à développer ? S’agit-il d’un retour à la case départ ? Autant d’interrogations auxquelles, faute d’une réelle anticipation, les réponses demeurent encore approximatives.

PARIS - Le dispositif des emplois-jeunes lancé par Martine Aubry en 1997 ne sera pas poursuivi. Ainsi en a décidé le ministre des Affaires sociales François Fillon. Depuis le 20 juin 2002, aucun nouveau contrat n’a été signé, tous ceux engagés précédemment courant à leur terme. Ce dispositif aura coûté en moyenne 3 milliards d’euros par an, un crédit de 2,7 milliards ayant été dégagé cette année pour financer les tout derniers contrats. Les rallonges prévues par Elisabeth Guigou en juin 2001 pour la consolidation des activités seront pour la plupart conservées. Les associations qui, au terme des cinq ans, n’auraient pas atteint une autonomie financière pourront bénéficier d’une convention pluriannuelle de trois ans non renouvelable. Celle-ci prévoit une aide moyenne dégressive de 10 000 euros sur le modèle de l’épargne consolidée. Cette dernière permet depuis 2002 aux associations qui ont commencé à dégager des recettes complémentaires de recevoir une prime d’environ 15 000 euros, tandis que l’aide initiale sera étalée sur trois ans. Cette politique du “reculer pour mieux sauter” n’est certes pas une panacée, d’autant qu’elle n’est pas systématique. “L’objectif est qu’au terme de ces trois années, l’autonomie financière du service, au regard des crédits emplois-jeunes, soit acquise. À défaut, il n’y a pas lieu de signer de telles conventions”, souligne François Fillon dans une lettre aux services sur l’évolution du programme “Nouveaux services, emplois-jeunes”. Les collectivités territoriales ne pourront bénéficier de ce délai de trois ans, prévu par le précédent gouvernement. Elles devront intégrer les emplois créés sur la base d’un concours de troisième voie. Ces derniers n’ont pas été mis en place spécifiquement pour les emplois-jeunes, mais pour résorber les emplois précaires. Quinze cadres de concours ont déjà été établis, notamment dans les métiers du livre, de la conservation des monuments historiques et de l’animation.

Une analyse globale malaisée
Dans le maquis des situations distinctes d’une structure à l’autre, une analyse globale est malaisée, d’autant plus qu’il n’existe encore aucun chiffre officiel concernant le nombre d’emplois-jeunes dans le domaine culturel ni sur la quantité de contrats arrivant prochainement à échéance. Le Centre national pour l’aménagement des structures et exploitations agricoles (Cnasea), missionné pour le suivi quantitatif du dispositif, évalue à 32 404 le nombre d’emplois-jeunes dans la culture, chiffre cumulant vraisemblablement le nombre d’employés successifs à un même poste. Selon la délégation au développement de l’Action territoriale (DDAT), quelque 20 000 emplois-jeunes seraient actuellement en poste dans le domaine culturel, soit près de 10 % des professionnels de la culture. Se pose aussi la question de la définition du champ de la culture. La nomenclature du Cnasea englobe dans ce secteur des activités dépassant l’appellation “culture” stricto sensu. Plusieurs études simultanées sont en cours. Le Congrès interprofessionnel de l’art contemporain (Cipac) a lancé depuis un an une étude financée par les ministère du Travail et de la Culture. Dans le secteur des arts plastiques, un chiffrage informel estime le nombre d’emplois-jeunes à 2 500. Cette enquête devrait dégager des premières données chiffrées au printemps et publier ses résultats en septembre. La DDAT a confié à cinq directions régionales des Affaires culturelles (Drac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Rhône-Alpes, Lorraine, Poitou-Charentes et Aquitaine) des missions d’analyse du terrain. Les emplois-jeunes recrutés par les municipalités et dont les dossiers n’ont pas été instruits par les Drac manquent en effet de visibilité. Grâce au recueil d’informations auprès des directions départementales du Travail, les Drac doivent définir les options de consolidation choisies par les employeurs et établir un tableau de bord permettant des préconisations.

Se prendre en charge dès le départ
La validation des acquis des emplois-jeunes dont les contrats s’achèvent prochainement est une préoccupation fondamentale. Les emplois-jeunes du secteur culturel présentent la particularité d’être en majorité dotés d’un diplôme, voire d’être surqualifiés. 58 % d’entre eux ont au moins un diplôme universitaire de niveau bac 2. Parmi eux, un jeune sur trois est titulaire d’un bac 3 ou plus. Les emplois-jeunes “surqualifiés” ne considèrent pas les cinq ans comme une simple période d’apprentissage. Certains s’estiment lésés par un label qui ne reflète pas leur niveau de responsabilité. Unique salariée de l’Association des artisans créateurs du Viaduc des arts, Laetitia Guey souligne le manque de reconnaissance de cette expérience par le milieu professionnel. “Dès que quelqu’un est en emploi-jeune, son expérience perd 20 % de sa valeur. On pense qu’il n’est pas opérationnel, mais en formation pendant cinq ans. Ce n’est pas considéré comme un vrai travail, déplore-t-elle. L’emploi-jeune, c’était une occasion d’avoir des responsabilités qu’on ne nous donne pas tout de suite ailleurs. Mais il faut se prendre en charge dès le départ. L’emploi-jeune suppose une valorisation des acquis et un accompagnement de l’employé, mais personne n’a le temps de le faire. Si l’on est autonome, on sait se battre pour la reconnaissance de son salaire, trouver des formations, et l’expérience est positive. Ceux qui vont s’en sortir sont ceux qui se seront pris en main.” Une enquête de la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares), publiée en septembre 2002, montrait que 30 % des emplois-jeunes interrogés dans le secteur culturel n’avaient pas bénéficié de formation. Les situations sont pour le moins contrastées. “Dans la réalité, je n’ai jamais eu l’impression d’être un emploi-jeune. Nous sommes sans cesse en formation. On suit les journées et les colloques organisés par la délégation aux Arts plastiques ou l’École du patrimoine. Prendre un billet de train et aller voir une exposition, cela fait aussi partie de la formation”, estime Christelle Kirchstetter, emploi-jeune mais non moins adjointe à la directrice du Fonds régional d’art contemporain (Frac) Nord - Pas-de-Calais. Une reconnaissance officielle de leurs acquis, qui ne se dessine pour le moment qu’en pointillé, est nécessaire pour ne pas donner à ces emplois-jeunes le goût amer d’un retour à la case départ.

La pérennisation des activités
Se pose de manière tout aussi pressante la question de la pérennisation des activités créées. D’après l’enquête générale de la Dares, trois quarts des employeurs pensent maintenir les tâches sur un même type de poste, 13 % comptent les répartir sur différents postes et plus de 7 % prévoient de les supprimer. Les associations sont les plus fragilisées par la disparition du dispositif. Selon une étude sur les emplois-jeunes dans la culture publiée à la Documentation française en 2001, près de 62 % des personnes recrutées dans le champ culturel travaillent dans le cadre d’une structure associative. Malgré les cris d’alerte, on observe peu d’anticipation réelle de la part des employeurs ou des pouvoirs publics. “Qui peut dire en toute certitude : ‘on peut consolider’ ? Tout le monde s’est dit, cinq ans c’est long, on trouvera bien une solution”, reconnaît Françoise Chaudenson de la DDAT. Les artothèques et les centres d’art, au budget annuel variant entre 150 000 et 900 000 euros, espèrent une augmentation des subventions des collectivités territoriales et des Drac. Le Frac Bourgogne dispose de deux emplois-jeunes pour la documentation et la régie, dont les contrats arrivent à échéance en novembre 2003. L’ancien directeur avait estimé qu’une subvention d’au moins 20 000 euros par poste était nécessaire pour pouvoir les préserver. Le Consortium à Dijon dispose de cinq postes en CDD depuis 1998. “Dès le début, on a pensé développer le graphisme et les prestations extérieures pour trouver de l’argent. On fait des économies en faisant moins appel à des équipes extérieures pour monter les expositions”, explique Irène Bony, secrétaire générale du Consortium à Dijon. Nous essaierons de consolider un ou deux postes. On va demander deux fois plus de subventions à la Drac. Mais, si on ne parvient pas à les préserver tous, nos activités seront réduites de moitié.”
Le volontarisme est à l’affiche au Frac Lorraine qui dispose de trois emplois-jeunes en CDI. “Nous devons coûte que coûte préserver le personnel, car, fin 2003, nous sommes censés nous implanter dans un bâtiment de 1 500 m2 au centre-ville de Metz. À ce moment-là, le contrat de la chargée des publics arrivera à échéance d’un point de vue budgétaire. Décemment, ni l’État ni la Région ne peuvent nous demander de ne plus nous occuper du public. Je fais du forcing, sinon je n’ouvre pas le nouveau bâtiment !”, s’emporte la directrice du Frac Béatrice Josse. Même activisme au Frac Nord - Pas-de-Calais, qui a développé des partenariats avec les conseils généraux et l’étranger permettant de préserver trois emplois. Certaines associations fonctionnant comme de vraies entreprises culturelles pourront tirer leur épingle du jeu. L’association Mains d’Œuvres à Saint-Ouen dispose actuellement de cinq emplois-jeunes engagés en CDI. “Nous avons augmenté nos ressources propres en développant des activités plus lucratives comme le studio de répétition, d’enregistrement ou la station vidéo. On loue également des espaces pour des événements privés, mais ce n’est pas une priorité. On va sans doute s’adosser davantage au secteur privé par le biais de partenariats”, explique Magali Terrier, responsable, entre autres, de la communication de l’association. Les structures qui ne peuvent ou ne souhaitent développer un secteur de rentabilité sont les plus pénalisées. “L’activité pédagogique que nous proposons est un ‘plus’, mais qui ne peut se transformer en activité commerciale. J’avoue que je n’ai pas de solution maintenant pour préserver mes emplois. Un des emplois est en épargne consolidée, l’autre en convention pluriannuelle. À terme, ce sera une grande victoire si on réussit à maintenir un poste. On continuera avec un poste de salarié, et les autres redeviendront bénévoles”, explique Cannelle Tanc, responsable de l’association Immanence. L’association Faux mouvement à Metz a joué quitte ou double en engageant en CDD un webmaster, dont le contrat arrive à échéance cette année. “Nous n’avons pas de rentrée d’argent, toutes nos prestations sont gratuites. On ne peut pas faire payer l’entrée au moment où les musées développent la gratuité. Nous sommes en négociation pour devenir centre d’art. À partir du moment où l’on aura ce label, on obtiendra plus facilement des subventions. C’est l’issue de secours, sinon on s’arrête”, alerte Maryse Jeanguyot. L’artothèque de Caen, dont la moitié des effectifs est en emploi-jeune, tire aussi la sonnette d’alarme : “On ne peut pas pérenniser les deux emplois que nous avons avec les recettes. En couplant les aides des collectivités dont on dépend, on pourra arriver à 7 500 euros pour l’année, ce qui est largement insuffisant pour préserver un emploi”, se désespère Claire Tangy, responsable de l’artothèque. Pour pallier cette fragilité endémique, l’association Opale (1), missionnée en 1999 par la direction départementale du Travail et de l’Emploi (DDTE) pour une étude sur les emplois-jeunes dans les petites structures culturelles parisiennes, propose cette année des stages de structuration à l’attention des associations.

Des mesures de substitution non satisfaisantes
Les pouvoirs publics veulent modérer le catastrophisme ambiant. Le secteur culturel est entré tardivement dans le dispositif et n’est pas concerné, en premier lieu, par les échéances de cette année. “Le gros des sorties aura lieu entre 2004 et 2005, avec des échelonnements possibles jusqu’en 2008 grâce aux mesures de consolidation. Il faut aussi compter avec le nombre important de départs à la retraite entre 2005 et 2015, c’est le cas de 30 % des professionnels du livre et du patrimoine de la fonction publique. On aura besoin à ce moment de les remplacer”, estime Françoise Chaudenson (DDAT). Il n’est toutefois pas évident qu’il puisse y avoir de substitution entre les emplois-jeunes très diplômés et des personnes retraitées, peut-être moins diplômées. Par ailleurs, la pyramide des âges dans le secteur du spectacle vivant et des arts plastiques est plus jeune que celle du patrimoine. Un regard opportun du côté des fonds européens est aussi suggéré. “Il existe de nombreux territoires éligibles pour les aides communautaires comme le Fonds social européen. Ces aides comportent une logique d’emploi puisqu’elles ne sont données que lorsqu’il y a une création de postes, estime Michel Bligny, de la Drac Rhône-Alpes. Dans notre région, les projets déposés dans ce cadre ont généré au moins une centaine d’emplois pour la requalification des friches industrielles, les écomusées, le Musée d’art et d’industrie de Saint-Étienne... Ce principe vaut pour 50 % du territoire de Rhône-Alpes et peut être élargi à une bonne partie de la France. Il faut toutefois le mettre en place très vite, car le programme des fonds structurels européen s’achève en 2006.” En phase avec l’aménagement culturel du territoire, cette proposition est toutefois sélective. Elle ne concerne que des territoires en déshérence, ce qui mettrait en jachère des activités déjà créées dans les grandes villes, exclues des dispositifs européens.
Le contrat d’insertion dans la vie sociale (Civis) que le gouvernement doit proposer à l’assemblée d’ici le printemps sera-t-il un mode de substitution intéressant ? Destiné aux personnes âgées de dix-huit à vingt-cinq ans possédant au plus le baccalauréat, ce contrat d’une durée de trois ans aux modalités encore floues exclut la frange de population extrêmement diplômée que réclame le champ culturel. Certes, les jeunes employés dans le cadre de cette nouvelle procédure pourraient prendre le relais des contrats emploi solidarité (CES), souvent recrutés dans les centres d’art pour l’accueil. Ils ne pourront toutefois pas piloter de projets culturels. Les observateurs les plus audacieux suggèrent un redéploiement des subventions du ministère de la Culture pour le financement d’activités non solvables mais culturellement essentielles.
“Il faudrait une réflexion plus globale sur le sous-financement du secteur des arts visuels par rapport au théâtre institutionnel. Le dégagement de nouveaux crédits est aujourd’hui hypothétique. Il faut réfléchir de manière urgente à de nouvelles affectations. Il faut que l’État fasse sa révolution culturelle et remette tout à plat”, estime Yves Aupetitallot, directeur du centre d’art Le Magasin, à Grenoble. Sinon, le système des emplois-jeunes n’aura été qu’une enième attelle permettant aux organismes concernés de faire deux pas en avant et… deux pas en arrière. Somme toute, un menuet auquel la culture est accoutumée.

(1) : Association Opale, tél. 01 45 65 20 00.

Les missions des emplois-jeunes

Les emplois-jeunes du secteur culturel ont investi quatre champs d’action : la médiation culturelle, l’accompagnement des pratiques artistiques amateurs, la valorisation du patrimoine et les nouvelles technologies. Une majorité d’emplois-jeunes recrutés par les centres d’art et les Fonds régionaux d’art contemporain occupent une fonction de médiation. Celle-ci couvre les activités d’accueil et de diversification des publics. Connexe de la médiation, l’accompagnement des pratiques artistiques est souvent proposé dans les associations et les artothèques. L’emploi-jeune développe des ateliers d’éducation artistique scolaire et périscolaire. La valorisation du patrimoine souvent vernaculaire, fréquente dans le cadre des écomusées, implique des actions d’initiation à l’attention d’un public local ou de passage. Elle se ramifie aussi dans la mise en place de centres de ressources regroupant des informations culturelles et touristiques. Le volet des nouvelles technologies appliquées à la communication et à la documentation requiert une grande compétence initiale de la part de l’employé. Ce dernier peut exercer indifféremment en qualité de webmaster par la création et gestion d’un site internet, en tant que documentaliste chargé de numériser des fonds d’archives, ou encore de formateur multimédia... Ce bref survol rend compte du degré de responsabilité des emplois-jeunes, qui n’occupent pas de simples emplois supplétifs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°163 du 24 janvier 2003, avec le titre suivant : La fin des emplois-jeunes remet en question la pérennité de nombreux services culturels

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