Mercredi 12 décembre 2018

Art contemporain

La disparition de Sam Francis

Un témoignage du marchand Bernard Jacobson

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1994 - 751 mots

Sam Francis est mort le 8 novembre à Santa Monica. L’artiste était âgé de soixante et onze ans.

Sam Francis fit incontestablement partie de ces artistes francophiles qui entretinrent des rapports étroits avec Paris, où il eut l’une de ses toutes premières expositions personnelles en 1952. Francis étudia la médecine et la psychologie avant de s’intéresser à la peinture, et c’est d’abord l’œuvre puissante de Clyfford Still qui marqua ses débuts.

Étudiant à l’Académie Fernand Léger, il ne tarde pas à se lier avec ses compatriotes vivant eux aussi à Paris, comme Al Held ou Shirley Jaffe, et plus tard Joan Mitchell et le Canadien Jean-Paul Riopelle. Aux peintures blanches et grises des débuts ne tardent pas à se substituer des espaces de couleurs pures, sous l’influence de Matisse et dans le sillage de l’Action painting et du Tachisme régnant alors des deux côtés de l’Atlantique.

Infatigable voyageur (l’Extrême-Orient exerça une fascination particulière sur l’homme et son travail), il partage le reste de son temps entre Paris et la Californie. Sa peinture séduisante oscille entre des tendances minimalistes, zen pourrait-on dire, et un émerveillement pour la profusion des formes indifférenciées qui ne se libèrent jamais tout à fait du geste.

Pas un musée d’art moderne dans le monde qui ne possède l’une de ses œuvres, tant il a fini par incarner une certaine idée de la peinture contemporaine, à la fois complexe et immédiate, héroïque et universelle. On a pu voir de nombreuses expositions de Sam Francis à la galerie Jean Fournier, à Paris. Yves Michaud a signé, en 1992, une luxueuse monographie publiée par les éditions Daniel Papierski.
Nous publions ci-dessous des extraits d’un témoignage, écrit en juin 1988, par le marchand londonien Bernard Jacobson.

L’impertinence naïve de l’Amérique, l’esprit zen du Japon et la sophistication européenne
"Sam Francis est un peintre gallois et adore dire qu’il est celte. En fait, Sam est aussi gallois que les surfers californiens qui l’entourent. Sam est un homme de contradictions. La peinture est sa vie, et il ne semble pourtant jamais peindre.

Comment pourrait-il le faire alors que tant de choses se passent autour de lui ? Des appels téléphoniques incessants des endroits du monde les plus variés, une douzaine de chiens et de chiots qui gambadent dans la maison, un fabricant de papier venu de Kyoto pour lui montrer de nouveaux papiers, un fabricant de couleurs venu lui montrer de nouvelles couleurs…

Pendant mon séjour à Santa Monica, au printemps dernier, nous sommes allés dîner chez l’un de ses amis collectionneurs, Ed Janss. D’un côté de la pièce, figurait une toile de Francis Bacon ; sur le mur opposé, il y avait un Sam Francis, daté également des années 1950. Pour moi, tout était bien clair : si Bacon est le grand peintre anglais, Francis est le grand peintre américain. Mais la différence est énorme : d’un côté, l’Anglais profondément introspectif, muré en lui-même, peintre de la face la plus obscure de la vie, et de l’autre l’Américain sociable et expansif, qui embrasse la vie.

Sam a vécu à Tokyo, à Paris et à Los Angeles. Sa vie est celle d’un homme qui rapproche trois cultures, et ses peintures ont l’impertinence naïve de l’Amérique, l’esprit zen du Japon et la sophistication européenne.

Sam trouve étrange, mais juste, que certaines de ses toiles les plus anciennes puissent se vendre pour plus d’un million de dollars. Il trouva bizarre que la France lui ait remis les Arts et Lettres, mais il accepta cette distinction poliment, même s’il assista à la cérémonie avec, aux pieds, ses célèbres tennis éclaboussés de peinture. Il y a bien longtemps, il avait eu besoin d’une voiture, de toute urgence, et il en trouva une en échange d’une toile. Une semaine plus tard, la voiture avait rendu son dernier soupir ; la toile, elle, est devenue un classique, estimée à plus d’un million de dollars. Sam trouve cette histoire très drôle.

Grâce à ses voyages incessants et passionnés, à son immense bibliothèque qui comprend poésie et philosophie tant occidentales qu’orientales, grâce à ses jeunes années passées à travailler et à exposer en compagnie de Rothko, Kline, Pollock et Newman, grâce à sa passion pour l’art européen (avec une préférence pour Bonnard, Matisse, Monet et Miró), il a forgé un langage véritablement universel. Un langage dont pourront s’inspirer des générations d’artistes, tout comme lui s’est inspiré des générations passées.

Je ne connais pas d’autre peintre qui comprenne mieux que Sam la vie intérieure des couleurs, y compris la magie du blanc."

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : La disparition de Sam Francis

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