Mercredi 12 décembre 2018

La commande artistique à la portée de tous ?

La Fondation de France développe son programme \"Nouveaux commanditaires\"

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 1 février 1997 - 647 mots

La Fondation de France a créé le programme \"Nouveaux commanditaires\" qui permet aux non spécialistes, citoyens et associations, de prendre plus de responsabilités dans la commande d’œuvres à des artistes contemporains. L’idée est séduisante tout en étant un peu utopique : offrir de nouvelles bases à la relation artiste/société.

PARIS - Le programme "Nouveaux commanditaires" doit largement aux idées de François Hers. Cet artiste mène en effet depuis longtemps une réflexion sur la place des créateurs dans la société et leurs moyens d’expression en démocratie. Le musée est pour lui un espace obsolète, dans lequel la frontière entre création vivante et patrimoine est extrêmement floue, mais qui surtout induit, de façon presque coercitive, un certain type de création. Très tôt intégré au système, l’artiste produit en vase clos, dans un système coupé des réalités. Estimant que ce système ne satisfait pas l’ensemble des acteurs sociaux, François Hers est persuadé que "la démocratie reste encore à inventer en art". Le programme "Nouveaux commanditaires" part donc de l’idée que le citoyen doit sortir de son rôle de spectateur. Au contraire, notamment, des commandes publiques traditionnelles, François Hers considère qu’"il faut partir de l’autre". Cette position a été favorablement accueillie par la Fondation de France, organisme sans but lucratif reconnu d’utilité publique et régi par le droit privé, qui a pour but de favoriser des projets philanthropiques, culturels et scientifiques d’intérêt général.

Ce programme de la Fondation de France, s’élevant à 3,2 millions de francs pour un budget total de 570 millions de francs en 1995, s’appuie sur une dizaine de médiateurs délégués sur le territoire national, qui disposent tous de compétences techniques, culturelles et administratives reconnues. La fondation leur verse un fonds d’intervention variant de cinquante mille à un million francs par an, suivant le nombre de projets engagés. Chaque médiateur gère ensuite son enveloppe librement. Xavier Douroux, le codirecteur du centre d’art Le Consortium à Dijon, porte par exemple son action sur les zones rurales du nord de la Côte d’Or. Le but des médiateurs est d’informer sur le terrain, de développer les contacts avec les élus et les associations de la région, puis de suivre la réalisation des commandes.

Les citoyens responsabilisés
En pratique, le "nouveau commanditaire", simple particulier ou groupe de personnes réunies ou non en association, leur expose son souhait de faire appel à un artiste. Les médiateurs sélectionnent alors quelques créateurs pouvant correspondre aux attentes des commanditaires, qui choisissent en dernier ressort celui qui interviendra finalement. L’exécution du projet n’est à aucun moment irréversible, et si une partie se dédit, le projet est arrêté. Cependant, une fois réalisée, l’œuvre devient la propriété juridique d’une collectivité publique qui en assure ensuite la sauvegarde.

Les citoyens, qui se déclarent incompétents en art, sont ici responsabilisés. Les artistes invités comprennent également les enjeux tout en acceptant des honoraires correspondant à environ 10 % du coût total des projets. Ces derniers sont toujours cofinancés et tirent parti des avantages liés au statut privé de la Fondation.

Le peintre d’origine chinoise Yan Ping Ming a ainsi réalisé pour le restaurant universitaire Maret, au centre de Dijon, dix portraits grand format d’employés qui souhaitaient être reconnus par les étudiants. Les œuvres ont été bien acceptées, un employé déclarant même : "On est plus fort dans cette œuvre que dans la vie".

D’autres projets seront réalisés en 1997. Dans la même région, à l’initiative des étudiants en histoire de l’art de l’Université de Bourgogne, Maria Nordman conçoit actuellement un arboretum, tandis que Gloria Friedmann réalise une sculpture/gîte dans le Châtillonais pour l’association des gîtes ruraux. Des pièces de Didier Vermeiren et de Marc Mimram seront également inaugurées cette année.
De façon complémentaire, la Fon­dation de France développe un programme "Initiatives d’artistes", qui permet à des créateurs de réaliser un projet en bénéficiant d’un budget sur trois ans.

Fondation de France, 40 avenue Hoche, 75008 Paris, tél. 01 44 21 31 00.

L’exemple de Spalletti à Garches
Deux médecins du service d’anatomie pathologique de l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, les docteurs François Paraire et Michel Durigon, ainsi que la directrice du même hôpital, Françoise Quesada, sont à l’origine de la transformation et de l’aménagement de la "salle des départs", confiés à l’artiste italien Ettore Spalletti. Catia Riccaboni, chargée de mission "Culture" à la Fondation de France, et Jean-Yves Bobe, conseiller pour les arts plastiques à la Drac d’Île-de-France, ont été les médiateurs du projet, qui s’inscrit dans le programme "Nouveaux Commanditaires". Ici, en effet, ce sont les médecins eux-mêmes qui ont choisi l’artiste, avant de suivre l’évolution du projet. Cette réalisation, estimée à 1,7 million de francs, a tout de même suscité des mécontentements, notamment une grève des infirmières de l’hôpital. Néanmoins, Spalletti a conçu un aménagement d’azur et de marbre blanc qui appelle au recueillement, en parfaite adéquation avec l’objet de ces salles : la dernière vision du corps d’un proche.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°33 du 1 février 1997, avec le titre suivant : La commande artistique à la portée de tous ?

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