Klein, peintre de « l’infinimmatériel »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2006 - 740 mots

L’exposition du Centre Pompidou revient sur la quête de l’immatériel et de l’infini qui, à travers un intense processus d’appropriation, place résolument Yves Klein aux sources de l’art conceptuel du XXe siècle.

« Je vais avoir le plus grand atelier du monde. Je ne ferai plus que de l’immatériel. » Ces propos d’Yves Klein rapportés en 1981 par sa veuve, Rotraut Klein-Moquay, illustrent à merveille l’obsession constante d’un artiste pour qui l’aboutissement de la peinture se concevait dans sa disparition même, dans sa dilution progressive vers un état invisible et sans limites, où l’essentiel tient dans ce qui ne se voit pas. Une phrase lourde de sens, couchée dans son ouvrage L’Aventure monochrome – jamais publié de son vivant – le confirme lorsque Klein, iconoclaste et réaliste à la fois, affirme : « Ce que je cherche à atteindre, mon développement futur, ma sortie dans la solution de mon problème, c’est de ne plus rien faire du tout […]. Je cherche à être “ tout court ”. Je serai un “ peintre ”. […] Le fait que “ j’existe ” comme peintre sera le travail pictural le plus “ formidable ” de ce temps. »

Atteindre l’absolu spirituel
Cette conception radicale de la peinture – qui de la vie propre dans le tableau, matérialisée par les Anthropométries, à la vibration monochromatique progressivement dissoute dans le vide – tient pour l’essentiel d’un processus d’appropriation dont l’emblématique Ci-gît l’espace (1960) pourrait être la synthèse. L’artiste, en dressant un tel monument, s’approprie de manière définitive la « matière immatérielle » de son travail, figurée par l’or, dans lequel il voyait une valeur d’échange de l’immatériel.
C’est en se basant sur cette division de l’œuvre en trois thèmes – corps, couleur, immatériel – que Camille Morineau, vingt-trois ans après la grande rétrospective de 1983 qui eut lieu dans les mêmes murs, a conçu son exposition. Une présentation nullement rétrospective, puisque n’y figurent pas les travaux des toutes premières années (1955-1957).
Le parcours s’organise en trois sections, suivant la trilogie de couleurs symboliques et emblématiques de Klein qui, se sentant enfermé dans son IKB, décida en 1959 de scinder le bleu en trois couleurs, lui adjoignant l’or et le rose. La quête est plastique et spirituelle (« La monochromie est la seule manière physique de peindre permettant d’atteindre à l’absolu spirituel », in Sur la monochromie). Cette trilogie, devenant « trinité » en 1962, lui permet de s’approprier le monde invisible, en ce que dans son esprit la décomposition de la couleur annihile progressivement la matière.
Reprenant celui de l’Ex-voto dédié à sainte Rita de Cascia (1961), secrètement offert par l’artiste au monastère éponyme, en Italie, retrouvé en 1981 et qui en sort pour la première fois, le schéma tripartite de l’exposition permet ainsi, habilement, d’évoluer du monde bleu (Monochromes, Éponges…) vers la légèreté de l’or (Monogolds, Cosmogonies, Feu), avant l’incarnat symbolisé par le rose, notamment au travers des Monopinks et des Suaires.
La progression entre les œuvres s’accompagne de documentation, en particulier d’écrits de l’artiste, mais aussi de sept projections audiovisuelles de grand format, produites pour l’occasion à partir de nombreuses archives (films et photographies d’époque, voix enregistrées, tapuscrits, presse écrite…). Rassemblés par thème, ces documents éclairent d’un nouveau jour la conception des travaux et redonnent vie à tout son aspect performatif, notamment quant à la réalisation des Anthropométries ou des empreintes de feu, commentées a posteriori par des acteurs ou des témoins de l’époque.
Complétée par la reconstitution de deux œuvres aussi emblématiques que l’Illumination de l’Obélisque (1958) en bleu lors de la « Nuit Blanche », à Paris (lire p. 12), et du lâcher des mille et un ballons composant sa Sculpture aérostatique (1957), sur la piazza du Centre Pompidou, l’exposition restitue l’image d’un artiste en pointe quant aux questions d’appropriation dans l’art contemporain, approchant tous les domaines, fussent-ils urbains ou sociaux. En y adjoignant la dimension performative et cette propension à la dématérialisation par laquelle il a constamment poussé la recherche du vide et de l’infini, Yves Klein se place résolument aux sources de l’art conceptuel. Sans omettre que sa quête a toujours intensément relevé d’une volonté d’être libre, lui qui affirmait, dans L’Aventure monochrome que « l’art en peinture, c’est de produire, de créer de la liberté à l’état matière première. »

Klein

- Commissariat : Camille Morineau, conservatrice au Centre Pompidou - Nombre d’œuvres : 120 - Nombre de documents : 120 - Superficie : 2100 m2 - Mécène : LVMH

YVES KLEIN, CORPS, COULEUR, IMMATÉRIEL

Jusqu’au 5 février 2007, Centre Pompidou. Place Georges-Pompidou 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj sauf le mardi de 11h à 21h, nocturne le jeudi jusqu’à 23h, et tous les vendredis à partir du 5 janvier. Cat. sous la dir. de Camille Morineau Corps, couleur, immatériel, éd. Du Centre Pompidou, 300 p. env., 350 ill., ISBN 2-84426-304-6

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°244 du 6 octobre 2006, avec le titre suivant : Klein, peintre de « l’infinimmatériel »

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