Joan Miró un peu trop de gauche

Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2002

Pour protester contre le limogeage par la mairie de Palma de Majorque du directeur de la Fondation Pilar et Joan-Miró, les héritiers du peintre ont décidé de retirer les principales œuvres de la collection.
La famille de l’artiste avait toujours soutenu cette Fondation, mais la brouille intervient dans un contexte politique tendu.

PALMA DE MAJORQUE - Depuis 1991, date du changement de couleur politique de Palma de Majorque, portant au pouvoir une majorité issue du Parti populaire (droite espagnole), les relations de la Ville avec la famille Miró n’ont cessé de se détériorer. Cette tension n’aurait pas dégénéré en conflit public si la mairie n’avait décidé de limoger Aurelio Torrente, le directeur de la Fondation Pilar et Joan-Miró. “Cette décision a été prise unilatéralement et de manière agressive, sans aucune forme de considération pour la famille Miró”, explique le petit-fils de l’artiste, Joan Munyet Miró, ayant droit du peintre avec son frère, Emili Fernández, et la fille de Miró, Maria Dolores. “Le mépris pour Miró a été croissant, et ce à cause de son engagement républicain et de ses idées de gauche, poursuit-il. La commune a utilisé la Fondation uniquement pour se faire connaître à l’extérieur ; elle n’a jamais proposé d’activité ou d’exposition d’intérêt. Le budget alloué à la Fondation servait uniquement à ouvrir et fermer ses portes tous les jours.”

Retrait de la partie privée de la collection
Ce renvoi a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pour manifester leur désaccord, les héritiers ont décidé de retirer la partie privée de la collection – soit vingt-trois œuvres dont huit toiles (parmi lesquelles La Nuit et Femme espagnole), sept tapis, deux sculptures (les grands bronzes Maternité et Personnage), des gravures et des livres –, un ensemble qui était le fleuron de la Fondation. En propre, l’institution possède principalement des œuvres non signées ou non achevées. Les héritiers ont indiqué que les œuvres récupérées seront restaurées et placées en dépôt dans des lieux qui leur garantiront un meilleur accueil, comme la Fondation Miró de Barcelone ou la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence. La Fondation de Palma se trouve donc dépourvue de son directeur, de ses œuvres emblématiques et, par-dessus tout, privée de ses mécènes.

La famille Miró a pourtant toujours été le principal soutien de l’institution. Cette Fondation a été créée en 1981 à l’initiative du couple Miró et avec l’appui du maire d’alors, le socialiste Ramon Aguiló.
Deux ans plus tard, à la mort de l’artiste, la famille a fait don de la propriété de 3 000 m2 où celui-ci avait passé les trente dernières années de sa vie. Au centre se trouvait l’atelier, construit par Josep Luis Sert. Là, tout était resté en place, des esquisses et pinceaux aux œuvres en chantier. Le tout fut évalué entre 40 et 60 millions d’euros. Quant à l’édifice, qui accueille depuis 1990 la Fondation et dont la forme en étoile est due à Rafel Moneo, il a été construit grâce à une contribution de la famille. En 1986, la veuve de l’artiste, Pilar Juncosa, avait vendu chez Sotheby’s 42 œuvres pour apporter à la Fondation 4 millions d’euros supplémentaires.

Aujourd’hui, le maire justifie sa décision en s’appuyant sur une lettre signée par des employés de la Fondation, lettre très critique envers l’ancien directeur. Selon des sources bien informées, la lettre aurait été écrite par Carme Feliu, l’actuelle adjointe à la Culture à qui a été confiée la direction de la Fondation jusqu’aux élections de mai 2003. Quand la famille a demandé l’annulation du licenciement d’Aurelio Torrente (qui travaille en collaboration avec les héritiers sur deux importantes expositions dont une à Palma, laquelle semble compromise), le maire a proposé le poste à Joan Punyet Miró, qui a évidemment refusé.

Mais la cause profonde de la brouille entre les deux parties paraît être l’appui du Parti populaire au futur Musée d’art moderne et contemporain de la ville. Celui-ci est conçu pour abriter la collection de l’éditeur Perer Serra, propriétaire, entre autres, de la majeure partie des quotidiens des Baléares. Pour accueillir une collection – qui, après sa présentation à la presse espagnole a été jugée sans réel intérêt ni dans son ensemble, ni dans ses particularités –, la Ville est prête à céder un terrain, à participer à la construction du bâtiment et à son budget de fonctionnement. Cet engagement d’une municipalité proche de l’asphyxie financière, surtout dans le domaine de la culture, a sûrement dû préoccuper les Miró.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°159 du 22 novembre 2002, avec le titre suivant : Joan Miró un peu trop de gauche

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