Mardi 18 décembre 2018

Joachim Mogarra, faire comme si...

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 décembre 2004 - 803 mots

Tour à tour fantaisistes, dérisoires, narratives ou abstraites, les compositions de Joachim Mogarra n’en sont pas moins l’occasion de nous inviter à réfléchir sur notre rapport au réel et à la perception que nous nous en faisons.

C’était au début des années 1980. Il habitait à Montpellier un appartement de type F3 ou F4 d’une banalité écrasante dont il avait transformé l’une des pièces en une immense volière. Le spectacle était saisissant : la porte avait été remplacée par un grillage amovible lui permettant d’entrer à sa guise pour aller nourrir les oiseaux et il leur avait construit toutes sortes de perchoirs qui traversaient de part en part l’espace. Le spectacle était aussi étourdissant : ça voletait et ça piaillait de tous les côtés de sorte qu’il était bien difficile d’en placer une. Tout habillé de blanc, comme s’il vivait sous les Tropiques, le teint hâlé et le sourire aux lèvres, Joachim Mogarra passait des heures à contempler ses canaris, ses perruches, ses colibris et autres raretés exotiques et colorées. Il faut dire que, dans le contexte d’un appartement situé en pleine ville, le spectacle était unique en son genre : on aurait dit qu’on entrait de plain-pied dans l’un de ces tableaux peints jadis par ces maîtres flamands qui ont pour nom Bruegel, Kessel ou Savery. 
Joachim Mogarra est un contemplatif. Un doux rêveur et un contemplatif. Originaire de Tarragone, grand de taille, le cheveu court, les yeux noirs, l’air pensif, il n’en a pas moins l’esprit tout le temps en cavale. Il va et vient sans cesse dans sa tête, enjambe les fleuves, traverse les frontières, franchit les montagnes…, à la façon d’un Micromégas toujours impatient d’aller à la rencontre de l’Autre. Il est là comme il pourrait être ailleurs, « à mille et mille lieux de toutes terres habitées », comme le dit Saint-Exupéry. Mogarra n’a pourtant rien du Petit Prince. La cinquantaine sonnante et grisonnante, il y a belle lurette qu’il a passé le cap de l’âge adulte et qu’il ne se fait plus guère d’illusion sur la possibilité de changer le monde. Même s’il passe son temps à le rejouer. Même s’il est passé maître dans l’art d’en réinventer les images.
L’art de Mogarra s’impose d’emblée par sa simplicité et son impertinence. À l’aide d’objets ou de matériaux insignifiants empruntés au quotidien, l’artiste s’invente tout un monde de saynètes en un ou plusieurs tableaux qu’il fixe en surface de photographies noir et blanc de différents formats. Le choix qu’il a fait de ce médium, à l’encontre d’une pratique de la peinture à laquelle Mogarra a tout d’abord adhéré, ne s’explique pas comme un effet de mode qui vit naître la photographie dite plasticienne mais parce qu’il procède d’une économie de moyens parfaitement équivalente au propos de l’artiste. Joachim Mogarra est requis par le peu et par le bricolé et ses compositions en appellent toujours à la mise en œuvre de minima. Il faut l’imaginer accroupi sur le sol de son atelier en train de revisiter les chefs-d’œuvre de l’art : trois vieilles bougies inégales placées à touche-touche et voilà un Monument pour V. Tatlin ; une cible perforée de trous de balles et voici un Concetto spaziale digne de Fontana. Il faut l’imaginer en train de se mettre en scène avec parents et amis à propos de virée à mobylette ou de cavalcade dérisoire : un manche à balai ou un trépied en guise de montures et le tour est joué. Il faut l’imaginer en train de constituer un paysage romantique : quelques morceaux de sucre placés les uns sur les autres formant crénelure au sommet et voilà la silhouette stéréotypée d’un château en bordure du Rhin qui projette son ombre sur un tapis herbu. Tour à tour fantaisistes, dérisoires, narratives ou abstraites, les compositions de Mogarra n’en sont pas moins l’occasion de nous inviter à réfléchir sur notre rapport au réel et à la perception que nous nous en faisons. Comment nous le nommons, comment nous nous le figurons, comment nous le mentalisons.
D’autant que, par-delà toutes les pirouettes et les pieds de nez que suggèrent ses images, Joachim Mogarra prend en compte l’histoire de la photographie telle qu’elle s’est développée au cours des années 1970 tant au sein du narrative art que d’une image fabriquée. À l’instar de certains de ses aînés comme William Wegman ou Boyd Webb, son œuvre est forte d’une dimension poétique qu’excèdent la fausse naïveté qui la sous-tend et le côté absurde des situations qu’elle décrit. De plus, la crudité littérale des légendes manuscrites qui accompagnent chacune de ses images participe à en surenchérir le sens.
Mogarra ou l’art de faire comme si...

« Joachim Mogarra – Paysages romantiques et autres histoires », PARIS, galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, 36 rue de Seine, VIe, tél. 01 46 34 61 07, 4 novembre-11 décembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°564 du 1 décembre 2004, avec le titre suivant : Joachim Mogarra, faire comme si...

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