Mercredi 24 octobre 2018

L'actualité vue par

Jean-Pierre Blanc, directeur de la villa Noailles et du Festival international des arts de la mode de Hyères

« Démocratiser le design et la mode »

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 30 avril 2004 - 1478 mots

Fondateur en 1986 du Festival international des arts de la mode de Hyères (Fiamh), Jean-Pierre Blanc est directeur de la villa Noailles. Le bâtiment construit à partir de 1924 par Robert Mallet-Stevens sur les hauteurs de Hyères (Var) accueille depuis plus d’une dizaine d’années des expositions consacrées à l’art, l’architecture, la mode et le design. Alors que la 19e édition du festival se tient du 30 avril au 3 mai, Jean-Pierre Blanc commente l’actualité.

La reconnaissance du patrimoine architectural du XXe siècle reste un sujet sensible. La villa Cavrois de Mallet-Stevens a longtemps été laissée à l’abandon, avant d’être rachetée par l’État. Du même architecte, la villa Noailles, à Hyères, désormais consacrée espace d’exposition sur le design, l’architecture ou la mode a elle aussi était oubliée pendant des années. Pouvez-vous revenir sur les étapes de sa restauration et de sa mise en valeur à travers les activités qui y sont proposées aujourd’hui ?
Les villas Noailles et Cavrois sont souvent comparées, mais elles ont des destins très différents. La villa Noailles a été rachetée par la municipalité hyéroise en 1973, vide, dans un état de délabrement déjà bien entamé, à une époque où Mallet-Stevens était complètement oublié. Cela n’a pas empêché la Ville de reconnaître sa valeur historique avant sa première inscription aux monuments historiques en 1975. Il a fallu certes dix ans pour trouver les financements et lancer la restauration. Mais qui s’intéressait au patrimoine du XXe siècle avant le milieu des années 1980 ? Il ne suffit pas de dire qu’il faut restaurer : c’est un processus administratif, financier, politique et culturel qui prend du temps. Cependant, dès 1989, après la première tranche de restauration, la villa accueille des expositions. Certes, il y a eu de nombreux débats et controverses dans les années 1990 qui ont créé un peu de confusion, mais cela n’a fait que renforcer la conviction que le projet de l’association du Festival international des arts de la mode de Hyères était la solution la plus naturelle. Nous sommes aujourd’hui arrivés presque au bout de ce long chemin : l’année 2004 marque l’ouverture d’un centre d’art qui propose une programmation cohérente autour de l’architecture, la mode, le design et la photographie, tout en gardant un regard sur le riche passé du lieu. Après quinze ans de collaboration avec la ville de Hyères, la villa, désormais placée sous la tutelle de la Communauté d’agglomération Toulon-Provence-Méditerranée, voit ses moyens d’action se renforcer. Plusieurs expériences de résidences ont déjà eu lieu et cette activité se développera avec l’achèvement de la dernière tranche de travaux (réhabilitation et aménagement de neuf chambres de résidences). Des ateliers pour enfants, animés par des artistes professionnels, sont désormais en place. Enfin, nous pouvons nous targuer d’une fréquentation toujours en hausse (près de 10 000 visiteurs pour l’exposition d’été).

Comment jugez-vous l’attention actuelle portée au patrimoine architectural moderne ?
Elle est encore insuffisante et il est désespérant, d’une certaine manière, que les pouvoirs publics n’arrivent toujours pas à se mobiliser rapidement lorsque des occasions se présentent. Cela fut le cas pour la villa Cavrois, qui était quasi intacte et meublée dans les années 1980 : rien n’a été fait pour éviter la catastrophe. Actuellement, la dernière villa démontable de Jean Prouvé sur la Côte d’Azur est en train d’être vendue, et peut être dénaturée dans l’indifférence. Il y avait là une réelle occasion de renforcer le patrimoine régional et d’initier un parcours de découverte de l’architecte du XXe siècle. Cet itinéraire partirait de Marseille (Le Corbusier) passerait par Hyères (Mallet-Stevens), le Lavandou (Prouvé), Saint-Tropez (Pingusson) pour finir par Roquebrune (Gray, Le Corbusier). Cela prouve que, malgré des efforts considérables, des années de pédagogie, une masse toujours croissante de publications et de reportages, rien n’est acquis dans ce domaine.

Le Festival international des arts de la mode, dont vous êtes le directeur, a pour particularité de laisser une large place à la création photographique. Comment voyez-vous l’évolution récente des passages entre l’art et la mode ?
Pour moi, la mode est un art, au même titre que le design ou le cinéma. Tout ce que nous faisons à la villa, comme les Noailles l’ont extraordinairement illustré en leur temps, est justement une tentative pour établir des passerelles entre les arts, décloisonner les domaines et réunir les artistes. Cela a été un réel plaisir pour moi de mettre en contact récemment le styliste Jean Colonna, le designer Jean-François Dingjian et les graphistes Morgane Le Gall et Frédéric Teschner avec la compagnie chorégraphique Pascal Montrouge autour de leur dernière création, Histoire de Melody Nelson. J’en suis d’autant plus heureux que ce fut pour eux une vraie réussite. Pour le festival, il n’y a aucune théorisation particulière sur ce sujet ; Michel Mallard (directeur artistique du festival et commissaire des expositions) et moi-même voyons la mode comme un domaine catalyseur par nature qui absorbe et dynamise tout ce qui l’approche. Aussi, inviter Claude Closky, les frères Bouroullec, la chanteuse Dany Siciliano ou Jeff Burton à participer d’une manière ou d’une autre à un festival de mode est un prolongement normal de notre démarche. Je tiens d’ailleurs à préciser que le festival ne se consacre pas à la photographie de mode mais à la photographie en général. L’édition 2004 exposera par exemple les travaux de Mathieu Bernard-Reymond ou Jacqueline Hassink. Nous considérons qu’il y a d’abord un artiste avec un regard et une écriture. Qu’il fasse une série de mode ou un travail plus personnel n’interfère pas dans notre appréciation.

D’une certaine manière, comme la photographie de mode, le design est un domaine qui se positionne entre l’art et l’industrie marchande. Le projet d’un lieu fédérateur pour ce domaine à Paris est toujours en jachère. Vous avez organisé de nombreuses expositions de design à la villa Noailles. Comment considérez-vous la place qui lui est laissée dans le paysage culturel français ?
La photographie de mode est un domaine dont l’économie reste essentiellement liée à la publication. Par contre, le design et la mode souffrent toujours de la distinction entre la création d’avant-garde et la production industrielle. Celle-ci soutire à celle-là ses tendances, ses formes, mais laisse de côté les concepts et les démarches. Les expositions et les défilés sont évidemment des supports importants, aussi un nouveau lieu à Paris pour le design ne peut-il être qu’une bonne chose. Mais cela ne suffit pas à démocratiser ces deux domaines. Pour ma part, je pense qu’il faut surtout encourager les industriels à faire appel aux jeunes créateurs. En France, seules quelques expériences ont été récemment tentées : citons pour mémoire Habitat ou Eram. Actuellement, la marque de prêt-à-porter 1,2,3 participe au festival en offrant de produire et de distribuer deux collections sélectionnées. Cela est suffisamment rare pour être souligné.

Autre chantier parisien, celui de la Cité de l’architecture et du patrimoine, qui accueille en son sein l’Institut français d’architecture. Vous venez juste de présenter une exposition consacrée Rudy Ricciotti. Dans la démarche d’un architecte, entre le projet et la construction, que représente une exposition ?
Il y a plusieurs niveaux : pour Florence Sarano, commissaire de l’exposition, comme pour moi, le principe consistait à croiser des regards de photographes et vidéastes (Philippe Ruault, Valérie Jouve, Jean-Luc Charles) sur une œuvre construite, affirmant sa vitalité, sa présence dans le monde contemporain. Il y avait aussi la dimension revendicative, d’autant plus sensible dans notre région dont les paysages sont mis à mal par un régionalisme sans subtilité. Pour Rudy, il y avait la confrontation avec l’architecture de la villa qu’il a voulu épouser sans la perturber. Le résultat, une scénographie sans heurts, faite de transparences et de concordances profondément architecturales, permettait une compréhension instinctive des conceptions et des enjeux de cette architecture sans avoir à passer par la rébarbative littérature qui a tendance à envahir les expositions aujourd’hui. Nous sommes fiers du succès qu’elle a rencontré, particulièrement auprès des scolaires. Elle se poursuit actuellement au fort Napoléon à la Seyne-sur-Mer, avec la reprise de la commande passée à Bernard Plossu par l’IFA sur les travaux et réalisations de Rudy Ricciotti en 1993-1994.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
Il y a eu dans la région quelques bonnes expositions : je citerais « Sarah Moon » à l’Hôtel des Arts, à Toulon, une artiste que j’aime tout particulièrement, et « Pascal Dombis », un plasticien travaillant sur l’abstraction et l’optique et qui a su tirer un très bon parti des salles voûtées du fort Napoléon. Enfin, j’ai trouvé particulièrement remarquable la rétrospective de « Viktor & Rolf » au Musée des arts décoratifs de Paris, non seulement parce que leur histoire a débuté à Hyères (grand prix du festival en 1993) mais aussi pour la scénographie, à la fois très belle et très juste.

Le 19e Festival International des arts de la mode de Hyères

Du 30 avril au 3 mai ; l’exposition sera ouverte jusqu’au 6 juin. Rens. au 04 98 08 01 98, www.villanoailleshyeres.com

En savoir plus

sur la Villa Noailles et son directeur Jean-Pierre Blanc

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°192 du 30 avril 2004, avec le titre suivant : Jean-Pierre Blanc, directeur de la villa Noailles et du Festival international des arts de la mode de Hyères

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