Vendredi 28 février 2020

Jean-Charles de Castelbajac - « Ce siècle m’a libéré »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 7 août 2012 - 2203 mots

Styliste, designer, plasticien, collectionneur… Jean-Charles de Castelbajac est un touche-à-tout qui veut faire tomber les frontières.

Robert Martine : Couturier mais d’abord artiste polyvalent, votre créativité ne s’est jamais tarie en quarante ans de carrière. D’où vient cette appétence ?
Jean-Charles de Castebajac : Ma mère dessinait des robes, mon grand-père avait commandé un hôtel particulier à Mallet-Stevens, ma grand-mère était entourée de peintres… j’ai été à bonne école. Dans la propriété familiale, nous avions des tableaux de Carpentier, de David, de Renoir, de Caillebotte, des meubles du XVIIIe, des objets d’art : cela a aiguisé ma curiosité. En même temps, jamais rien n’était fait dans les normes, tout était décalé, ce qui a contribué à faire de moi le créateur atypique que je suis. Mon enfance a aussi été marquée par l’histoire militaire, la chevalerie, avec des personnages comme Bertrand Du Guesclin.

Jean-Charles de Castebajac : Quand on a une longue lignée familiale identifiée derrière soi, est-ce pesant ?
J.C.C. : Ma famille a été fondée en 829, j’ai un panthéon d’hommes de cœur derrière moi ! Cela me donne un côté Gascon tapageur. J’ai été l’enfant de la fin d’une époque, avec un père habité par la noblesse de l’échec, qui a connu des propriétés sublimes, des trains privés, des écuries de course, et qui a eu du mal à s’adapter à un autre temps. C’est pourquoi j’ai été fasciné par les êtres de second ordre, les beaux perdants. J’ai construit mentalement un processus de création qui m’a fait aimer ce que les autres n’aimaient pas, et aussi les accumulations, comme celles d’Arman, pour compenser des manques. Mon père est mort lorsque j’avais 15 ans, ma mère était très occupée par son travail : j’ai développé ma créativité comme exutoire. En pension chez les frères, je réutilisais les boîtes ou les morceaux de tissu que je recevais pour faire des petits soldats, des installations, une première veste… J’aimais la dramatisation, la mise en scène. J’étais attiré par l’ésotérisme, l’exorcisme, les frontières avec l’invisible ; j’avais la culture de l’obscur, de la rusticité, des choses humbles.

R.M. : La mode a-t-elle été pour vous une vocation?
J.C.C. : Je voulais surtout être un héros des temps modernes, épris de vitesse, avec ma première moto acquise dès l’âge de 18 ans. À Limoges, j’ai fréquenté le dadaïste Raoul Hausmann et j’ai commencé par faire des installations : j’en avais réalisé une, par exemple, avec des pots rouges, sans connaître le travail de Jean-Pierre Raynaud. La photo m’attirait aussi et j’ai acheté très tôt mes premiers clichés. J’avais une belle gueule et j’aurais pu faire du cinéma également. J’ai même chanté dans un groupe de rock. Mais il se trouve que ma mère a fondé Ko and Co en 1969 et j’ai réalisé pour elle une collection en détournant des serpillières, des éponges, des toiles cirées, des imprimés camouflage, des rideaux de douche, pour habiller les jeunes. Cela a été un succès qui m’a valu beaucoup d’interviews.

R.M. : Lorsque vous montez à Paris à 21 ans, dans quel milieu évoluez-vous alors ?
J.C.C. : J’avais un grand appartement, je faisais les quatre cents coups ; j’avais les cheveux longs, un blouson de cuir et je roulais au volant de ma Harley rouge pailletée. J’invitais beaucoup d’artistes et d’intellectuels avec qui je voulais mener une révolution à ma façon : Gilles Deleuze, Marie-Laure de Decker, Roland Topor… Je travaillais pour Pierre d’Alby, mais je ne fréquentais pas les gens de la mode. J’étais plus intéressé par le monde de la culture, de l’art, de la philosophie. Ma mode était une antimode, j’aimais l’univers punk, je créais pour détruire. J’étais dans la provocation : j’ai lancé en Italie une ligne de jeans baptisée « Jésus », fait la couverture du magazine Elle. Un jour, un ami m’a ouvert les portes d’un cercle philosophique, « La Phalène », je devais y parler du temps ; impressionné, j’ai jeté la montre de mon père par terre, je l’ai écrasée en m’écriant : « Le temps n’existe plus ! » Je me sentais constamment en pleine dualité, habité par l’honneur, des valeurs séculaires et l’envie de vivre vite ces années 1960-1970, de tout expérimenter, le rock métal, les groupes très avant-garde…

R.M. : Quelles rencontres ont renforcé votre appétit pour l’art sous toutes ses formes ?
J.C.C. : Par exemple le groupe Créateurs & Industriels, créé par Andrée Putman et Didier Grumbach. J’y suis allé au culot, sans rendez-vous, avec mon look à la James Dean et mes expressions de salon du XVIIIe siècle ! Et cela a marché. J’ai organisé un défilé à la fois futuriste et inspiré de l’archéologie, déjà très « développement durable », avec des robes en bandes Velpeau, comme si mes héroïnes étaient en voie de disparition. Des vêtements curatifs, laissant entendre que le pire était à venir. On m’a surnommé « le Courrèges des années 1970 ». Mais c’était plus que de la mode pour moi : une attitude radicale, une œuvre. Avec le créateur Robert Malaval, j’ai imaginé une ligne faisant référence à un univers fantomatique : j’aime le secret, je cache parfois des messages dans les vêtements, et je suis fasciné par les vêtements de ceux qui sont partis, car je suis imprégné d’histoire. À 18 ans, il m’arrivait d’aller dormir sur les champs de bataille… Une autre rencontre marquante a été celle du musicien et manager des Sex Pistols, Malcolm McLaren, et de sa compagne, Vivienne Westwood, qui avaient une boutique de mode et d’accessoires sur Kings Road à Londres. Leurs défilés me fascinaient, ne ressemblant à aucun autre. Dans ces années-là, je me suis mis à collectionner davantage l’art contemporain et j’ai lancé un premier concept-store ouvert aux jeunes.

R.M. : Vous définissez-vous comme un touche-à-tout ?
J.C.C. : Oui. En France, c’est un terme péjoratif, sauf que le XXIe siècle montre que l’art est partout. Les jeunes ne mettent plus de frontières entre les arts. Ce siècle m’a libéré : je crée indifféremment un vêtement, un dessin sur Facebook, un graffiti sur un mur, une musique, un objet décoratif… R.M. : D’ailleurs, vous êtes un designer productif… J.C.C. : Oui, j’ai dessiné des montres pour Lego, des sacs pour Kipling, des boîtes de chocolats pour Marquise de Sévigné, du mobilier pour Ligne Roset… Avec Roger Tallon en 1979, j’ai développé le projet « Air France concept global », j’ai aussi exposé avec Raymond Loewy. En général, les designers adorent mon travail.

R.M. : Quand avez-vous jeté un pont entre vos métiers de créateur dans la mode et de plasticien ?
J.C.C. : J’ai toujours eu une vision conceptuelle de la mode, aimé concevoir des tenues de travail, des uniformes militaires, religieux… J’aime être en communauté et je considère que l’on ne peut créer sans se mettre en danger, comme les artistes. Mais le lien avec mes activités de plasticien s’est opéré très tardivement, car je voulais dissocier les univers, je souffrais du syndrome de l’artiste honteux. Je voulais probablement protéger un certain héritage familial, moral, spirituel. Je suis très ancré dans mes racines, c’est comme un rhizome, presque maladif. Mon père disait que je devais être dans l’ombre, mais montrer l’exemple. L’exemple, je l’ai montré dans la créativité, en traçant mon propre chemin, une forme de résistance. Dans les années 1980, j’ai créé mes robes-tableaux, peintes par Combas, Loulou Picasso, Ben, Messager, Garouste, Di Rosa, Barceló, Blais et, dans les années 1990, les Journées mondiales de la jeunesse ont fait office de déclencheur. Le pape m’a dit : « Vous utilisez la couleur comme ciment de la paix. » Au service de la foi, mon travail m’est apparu comme un médium.

R.M. : À quel moment avez-vous basculé dans le pop art ?
J.C.C. : Dans les années 1980, avec des robes très colorées, inspirées de cartoons ou de vitraux de la chapelle de ma pension : c’est là que les couleurs primaires se sont gravées en moi. J’avais aussi une passion pour l’héraldique et pour les logos. J’aime avoir des collections picturales, narratives, qui cristallisent mon intime relation avec tout ce qui me trouble. À chaque défilé, j’ai collaboré avec des artistes, et cela m’a valu d’être parfois à l’aube de leur carrière : Robert Mapplethorpe, Cindy Sherman, Peter Hujar, pour une série de photos de mes modèles, Keith Haring, Basquiat, qui a passé sa dernière soirée en France chez moi. Le Street Art, les graffitis m’ont aussi inspiré : j’ai fait une collection « Physical Graffiti », ode à Guy Peellaert.

R.M. : Votre pop n’est pas si innocente…
J.C.C. : Oui, ma pop est noire, seuls les Blacks l’ont remarqué. Ma dernière collection est très pop noire. Avec JCDC en 2005 – c’est le monde du hip-hop qui m’a donné ce nom –, je me suis libéré de mon code ADN, toute une jeune génération s’est entichée de nouveau de mon travail, ainsi que des stars montantes comme Lady Gaga ou Katy Perry.

R.M.
: Que pensez-vous de la réussite d’artistes « businessmen » comme Koons ou Hirst ?
J.C.C. : Que les artistes soient entrepreneurs, c’est une force, cela me parle. Les artistes ne sont plus les victimes du pouvoir, ils ont pris leur place dans la société. On a dénigré Arman, qui faisait appel à des assistants pour ses accumulations : cela ne me choque pas. Vinci, Raphaël, Warhol ont fait pareil. Ici même, au Studio, où je suis installé en bordure du canal Saint-Martin, qui était un studio de cinéma où Jean Gabin avait son bureau, je travaille avec mon équipe sur plusieurs projets en même temps : une installation pour le Sofitel de Marrakech autour du film Casablanca, une exposition de dessins pour Moscou, un concert très « nouvelle vague » pour la Nuit blanche à Tel-Aviv, une fresque consacrée à Marie-Antoinette pour Samsung, une installation avec des néons et un défilé de vêtements faits par les Lillois comme un carnet de croquis pour « Fantastic »… L’esprit est très ouvert, mes collaborateurs viennent de tous horizons.

R.M. : Est-ce en collaborant avec de nombreux artistes que vous avez constitué votre collection d’art ?
J.C.C. : Oui, et aussi en dessinant les collections de Max Mara : j’étais payé en tableaux, choisis par un curateur.

R.M. : Qu’est devenue cette collection ?
J.C.C.
: Quand j’ai failli perdre mon entreprise, j’ai été contraint de vendre la majeure partie de ma collection en 2003 ainsi que bon nombre de mes propres œuvres. Pour ce qui est de la mode, j’ai gardé huit mille pièces d’archives, mais concernant mon travail pictural, très peu de choses. Cela a été un crève-cœur, car chaque tableau vendu racontait un moment de ma vie. Il y a eu une vente bouleversante chez Christie’s. Mon portrait par Peter Halley est parti chez Pinault, Xavier Veilhan a racheté des décors de défilés conçus par Gondry ou Pierre Bismuth. J’ai gardé quelques belles pièces : Chris Johanson, Templeton… Dans cette période difficile, l’art m’a sauvé la vie. Aujourd’hui, je collectionne mais avec parcimonie ; ma maison était devenue un musée. Mais j’ai conservé mes photos et mes drapeaux séculaires.

R.M. : Depuis toujours, vous dessinez des anges sur les murs des villes, à la craie. Sont-ils vos anges gardiens ?
J.C.C. : Mes premiers anges remontent à mes 5 ans, j’étais à Nice avec ma grand-mère. Elle m’a dit que toute ma vie j’aurais un ange gardien avec moi et qu’il faudrait que je sois en phase avec lui. En pension, c’était très dur, et j’avais besoin de cette présence avec moi : ce petit ange, n’était-ce pas elle ?

R.M. : Quels sont vos rêves aujourd’hui ?
J.C.C. : Voir Daniel Buren réaliser une œuvre dans la chapelle de la maison familiale, Claudio Parmiggiani s’occuper de la roseraie, Jean Nouvel concevoir une cabane, bref, tous ces artistes faire des œuvres in situ. C’est Robert Montgomery qui a conçu la façade de mes bureaux, quai de Jemmapes.

R.M. : Vous-même, irez-vous davantage vers l’art que vers la mode ?
J.C.C. : Encore une fois, j’ai lâché prise sur les fragmentations et les frontières. L’art ne m’intéresse que si je suis troublé, interpellé. C’est ce que j’ai voulu faire avec mon exposition « Tyranny of Beauty », en travaillant avec de grands chirurgiens plastiques. À partir d’un buste de Marie-Antoinette, je leur ai demandé ce qu’ils en feraient aujourd’hui. J’adore kidnapper l’histoire. Ma mère a toujours eu un goût pour les cabinets de curiosités, elle me l’a légué ! Je termine d’ailleurs un livre de cinq cents pages aux Éditions du Chêne, réceptacle de toutes ces expériences que j’ai vécues. Passionné de musique, j’aimerais maintenant créer un festival électro dans le Gers. Et puis je cherche également une galerie à Paris. Si ça pouvait être Gagosian… Voyez, au bout de quarante ans de carrière, j’ai le sentiment d’en commencer une autre…

Biographie

1949
Naissance à Casablanca au Maroc.

1973
Il rejoint le groupe Créateurs et industriels fondé par Andrée Putman et Didier Grumbach qu’il quitte en 1979 pour créer sa propre société.

1982
Création de ses premières robes-tableaux.

2006
Exposition « Popaganda. The fashion style of JC Castelbajac » au V&A à Londres.

2009
Installation lumineuse autour de la statue équestre d’Henri IV sur le Pont-Neuf à l’occasion des 400 ans de la mort du roi.

Il vit et travaille entre Paris et Loubersan dans le Gers.

Compilation et monographie
Le créateur a compilé 200 photographies des anges qu’il trace à la craie au fil des rues et des villes qu’il traverse, de Paris à Séoul et de New York à Londres, dans un livre intitulé Des anges dans la ville. Il travaille actuellement à la publication d’un conséquent album monographique qui rassemblera tout son travail éclectique de création sous le titre Studio, du nom de son atelier parisien, qui paraîtra en 2013.


Un prochain défilé « Fantastic »
Jean-Charles de Castelbajac a imaginé 100 tenues pour le défilé mis en scène par Fanny Bouyagui qui aura lieu le 6 octobre lors de la parade d’ouverture de Lille 3000 « Fantastic » sur la Grand Place de Lille. Chacun est convié à choisir un vêtement dessiné par le créateur à porter le jour J et à assister aux répétitions des 12 et 13 septembre. D’autres auront pu créer leur propre costume lors des ateliers de couture de juillet à la Gare Saint-Sauveur pour prendre part à ce défilé de mode fantasque.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°649 du 1 septembre 2012, avec le titre suivant : Jean-Charles de Castelbajac - « Ce siècle m’a libéré »

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