Irréductibles Gaulois !

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · Le Journal des Arts

Le 1 juillet 2014 - 817 mots

Victimes de clichés tenaces, « nos ancêtres les Gaulois » font l’objet de deux expositions complémentaires
à Clermont-Ferrand. L’occasion idéale de confronter le mythe à la réalité !

Tumultus gallicus, soit le « Tumulte gaulois »… C’est sous ce titre faisant allusion au tohu-bohu provoqué par les clameurs des armées gauloises que les conservateurs du Musée Bargoin et du Musée d’art Roger-Quilliot (MARQ) de la Ville de Clermont-Ferrand évoquent la triste réputation que les habitants de la Gallia ont laissée dans l’imaginaire collectif. Que n’a-t-on écrit, en effet, sur cette mosaïque de groupes ethniques dont l’origine est sans doute à chercher du côté du sud de l’Autriche et de l’Allemagne ! Des hommes à demi sauvages vivant dans des forêts obscures et pratiquant des sacrifices humains sur des mégalithes, tel est le noir tableau brossé par les auteurs antiques pour décrire leurs farouches ennemis. En l’absence de traditions écrites gauloises, force est de constater que la vision de ces peuplades « primitives » vivant de l’autre côté des Alpes a longtemps été confisquée par l’historiographie gréco-romaine. Le plus illustre chef d’orchestre de cette mise en scène oscillant entre fascination et effroi n’est autre que Jules César en personne ! Dans cette longue autocélébration qu’est La Guerre des Gaules, ce dernier n’aura ainsi de cesse de rendre hommage à son « meilleur ennemi » en la personne de Vercingétorix. Ironie de l’histoire, le chef arverne obtiendra, deux millénaires plus tard, une réhabilitation posthume comme peu de personnages historiques peuvent se targuer d’en connaître. Le vainqueur de Gergovie ne va-t-il pas incarner la figure du guerrier héroïque par excellence ?

En cette fin du XIXe siècle, l’heure, il est vrai, est aux campagnes de fouilles archéologiques. À la vision romantique véhiculée par les auteurs du XVIIIe siècle, succède bientôt une imagerie politique teintée de nationalisme s’appuyant sur les découvertes effectuées sur le site d’Alésia (1861-1865). L’instigateur de cette réhabilitation n’est autre que l’empereur Napoléon III, ce grand admirateur de Jules César qui, paradoxalement, va redorer le blason de Vercingétorix, son malheureux adversaire…

Se feuilletant comme un livre d’histoire, l’exposition du Musée d’art Roger-Quilliot explore ainsi de façon savoureuse la naissance de cette imagerie gauloise soucieuse d’exalter la fibre patriotique et de raviver le sentiment de cohésion du peuple français face à l’ennemi prussien. Créé en 1862, le Musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) va dès lors constituer le réservoir inépuisable qui nourrira l’imaginaire des artistes. Et peu importe si les objets tout juste exhumés de terre et exposés (armes, casques, harnachement de chevaux…) n’appartiennent pas toujours à l’époque de Vercingétorix. En observateurs minutieux, les peintres d’histoire se font bien malgré eux les « bardes » de cette épopée gauloise plus vraie que nature !

De grands artistes
Tout l’intérêt des deux expositions « jumelles » de Clermont-Ferrand réside précisément dans cette confrontation entre la flamboyance du mythe et de son imagerie avec les toutes récentes découvertes archéologiques effectuées dans la région. Soit d’un côté, un flot de « gauloiseries » allant de la toile « pompier » à l’affiche publicitaire en passant par l’album de BD (que l’on se rassure, Astérix est bien présent !), de l’autre la réalité souvent plus prosaïque des fouilles de terrain…

À cette immense « machine de propagande » que constitue le tableau de Lionel Royer montrant un Vercingétorix moustachu et cheveux au vent se rendant à César du haut de son beau cheval blanc, le Musée Bargoin apporte, quant à lui, les corrections nécessaires. Ainsi, loin d’être un héros juvénile et « christique », Vercingétorix était le descendant d’une puissante famille arverne dont le père, Celtill, fut assassiné par son propre peuple. Certains auteurs antiques avancent qu’il combattit même aux côtés de César avant de changer de camp ! Ses choix tactiques (politique de la terre brûlée, fortification des camps…) démontrent en effet qu’il connaissait parfaitement son ennemi…

C’est toutefois le cliché du Gaulois hirsute et s’adonnant à des rites sanguinaires qui se trouve le plus malmené. Grâce aux fouilles récentes effectuées autour de Clermont-Ferrand, on sait que les contemporains de Vercingétorix vivaient dans des oppida (agglomérations fortifiées) prospères, pratiquaient le troc avec les Romains, et savaient se montrer de grands artistes. En témoignent ces vases ornés d’animaux stylisés dont la ligne fluide évoquerait presque la maestria d’un Matisse. La découverte, en 2002, de la sépulture de Gondole ouvre, quant à elle, d’immenses perspectives de recherche…

Tumulte gaulois

Commissariat général : Nathalie Roux, directrice du MARQ ; Amandine Royer, directrice adjointe ; Christine Bouilloc, directrice du Musée Bargoin
Commissariat scientifique : Oriane Hébert et Ludivine Péchoux, de l’association Keltus
Nombre d’œuvres : 271

Tumulte Gaulois, ReprÉsentations et Réalités

Jusqu’au 23 nov., Musée d’art Roger-Quilliot, place Louis-Deteix, tél. 04 73 16 11 30, tlj sauf lun. 10h-18h, we 10h-12h, 13h-18h ; Musée Bargoin, 45, rue Ballainvilliers, tél. 04 73 42 69 70, tlj sauf lun. 10h-12h, 14h-17h, dim. 14h-19h. Catalogue, éd. Fage, Lyon, 200 p., 29 €.

Légende photo

Lionel Royer, Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, 1899, huile sur toile, Musée Crozatier, Le Puy-en-Velay. © Le Puy-en-Velay, musée Crozatier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°417 du 4 juillet 2014, avec le titre suivant : Irréductibles Gaulois !

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