Mercredi 26 septembre 2018

Histoires hollandaises

Quand le grand genre séduisait les Pays-Bas

Le Journal des Arts

Le 12 mai 2000 - 1101 mots

« La gloire du Siècle d’Or » au Rijksmuseum s’attarde volontiers sur le paysage, la nature morte, la scène de genre ou le portrait. Au-delà de l’immense Rembrandt, la peinture d’histoire a pourtant trouvé quelques talentueux zélateurs aux Pays-Bas, avec le fréquent renfort d’artistes venus des Flandres. Loin de se cantonner dans un isolement aristocratique, elle a submergé les digues et bien souvent irrigué les autres genres, donnant naissance à une étonnante hybridation.

Dans l’Allégorie de la naissance de Frédéric-Henri, une guirlande de putti se déploie vers les cieux tandis que des divinités tutélaires veillent sur le berceau du jeune fils de Guillaume le Taciturne. Peinte par Cesar Van Everdingen pour l’Oranjezaal à Huis Ten Bosch, la demeure de la famille d’Orange-Nassau, à La Haye, cette composition sophistiquée offre une image inhabituelle, peut-être maladroite, du Siècle d’Or hollandais, un “autre visage” auquel le Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam avait consacré une belle exposition l’an dernier. Si le Rijksmuseum, dans la grande rétrospective du bicentenaire, fait la part belle aux genres sur lesquels s’est bâtie la légende du Siècle d’Or (portraits, natures mortes, etc.), les Hollandais ont porté un regard original sur les thèmes historiques, qu’ils soient religieux ou profanes, et y ont imprimé leur marque. Même s’ils ont été plus sensibles que d’autres aux influences venues du Sud, d’Italie d’abord, puis de France, sans parler du renfort des artistes venus des Pays-Bas espagnols.

Après l’épisode maniériste dont Haarlem avait été le centre le plus fécond, Utrecht la catholique a été la tête de pont d’une peinture religieuse imprégnée de la sensibilité de la Contre-Réforme. Le poignant Saint-Sébastien soigné par Irène de Hendrick Ter Brugghen témoigne ainsi de l’influence du Caravage, dont l’artiste hollandais avait, comme ses compatriotes Dirck Van Baburen et Gerrit Van Honthorst, découvert les œuvres lors d’un long séjour en Italie.

Quand en 1647, après la mort du stadhouder Frédéric-Henri, son épouse Amalia Van Solms décide de transformer le hall central de Huis Ten Bosch en monument à sa mémoire, plusieurs artistes sont sollicités pour mener à bien cette entreprise ambitieuse de célébration dynastique. Parmi eux, on retrouve naturellement Honthorst, familier de la grande manière qui sied à ce type de représentation. Cependant, pour peindre les trente toiles du cycle conçu par Constantin Huygens avec l’aide de l’architecte Jacob Van Campen, les forces vives nationales ont sans doute été jugées insuffisantes puisque les commanditaires ont fait appel à des peintres flamands comme Jacob Jordaens ou Theodoor van Thulden, mûris auprès du grand Rubens.

Le renouveau de la sculpture
Un autre grand projet voit le jour au milieu du siècle, l’hôtel de ville d’Amsterdam, dont la construction débute en 1648 sous la direction de Van Campen. Plus importante commande de sculpture aux Pays-Bas au XVIIe siècle, le décor de cet édifice emblématique de la puissance hollandaise revivifie un art resté dans un demi-sommeil depuis la mort d’Hendrick de Keyser en 1621. Le tombeau de Guillaume le Taciturne (1614-1621) dans la Nieuwe Kerk à Delft, dont deux figures de vertus sont montrées à l’exposition, avait constitué son grand œuvre. Le sang nouveau, les commanditaires sont allés le chercher en Flandre, en la personne d’Artus Quellinus, originaire d’Anvers. Le programme décoratif puise aussi bien dans la Bible que dans l’histoire romaine, peu représentée hors d’un contexte officiel. Placé à côté du Jugement de Salomon, dans la salle où se tenait la cour de justice, le Vierschaar, Le jugement de Brutus propose à la jeune nation l’exemple d’une justice inflexible et impartiale, dont elle devrait tirer le meilleur parti.

De nombreux peintres interviennent également sur ce chantier, à commencer par Rembrandt qui reste le maître incontesté de la peinture d’histoire en Hollande. Affrontant pour l’occasion un format monumental, il livre une vision incandescente de la Conjuration de Claudius Civilis, évocation de la révolte des Bataves contre l’occupant romain. Toutefois, l’histoire nationale a peu retenu Rembrandt, lequel a trouvé dans l’Ancien et surtout dans le Nouveau Testament un matériau plus fécond, suivi par ses élèves tels que Govert Flinck (Isaac bénissant Jacob) ou Aert de Gelder (Achimélec remet l’épée de Goliath à David). Ne pouvant se contenter d’adopter les contraintes propres à chaque genre, il n’hésite pas à brouiller les cartes, à introduire l’histoire aussi bien dans le portrait, dans le paysage que dans la scène pittoresque. Emblématique de cette attitude, le tableau de Dresde le représentant avec son épouse porte significativement plusieurs titres : Autoportrait avec Saskia, ou le Fils prodigue dans une taverne ou Allégorie de l’amour et du vin. Sans doute cette toile est-elle tout cela à la fois. Portrait de couple ou toile religieuse, les Fiancés nourrissent de comparables incertitudes. Le télescopage des genres fait figure de spécialité nationale si l’on se souvient des tableaux de Pieter Aertsen ou de Joachim Van Beuckelaer au siècle précédent, ou encore du Paysage avec la Parabole du bon grain et de l’ivraie peint par Abraham Bloemaert en 1624.

Plus qu’un simple portrait de groupe, la Compagnie du capitaine Frans Banning Cocq et du lieutenant Willem van Ruytenburch, rebaptisée Ronde de nuit, travaille le genre d’une façon plus subtile. La critique a beaucoup glosé sur la présence d’une petite fille à l’arrière-plan tenant un poulet à la main. Une des interprétations les plus récentes la rapproche d’un personnage d’une pièce de Vondel, narrant la fondation d’Amsterdam en 1275. Ou comment introduire une dimension mythique et une profondeur historique dans un tableau apparemment littéral.

La légende dorée

Proposer un regard sur le Siècle d’Or dans un musée qui lui réserve habituellement une si large place appelait un peu d’imagination. Au lieu de cela, malgré le renfort de nombreux prêts d’œuvres importantes, l’exposition déroule platement cent ans d’art aux Pays-Bas. Du Saint-Sébastien de Joachim Wtewael à l’Apollon et Aurore de Gérard de Lairesse, le parcours respecte scrupuleusement le découpage par genres, sans jamais se risquer à une vision plus transversale. De même, la confrontation de la peinture avec les arts décoratifs tombe un peu à plat, personne n’ayant apparemment eu l’idée de mettre certains objets en regard de leur représentation par les peintres. Les œuvres sont d’une qualité évidemment irréprochable, mais laissent dans l’ombre un fait majeur : le développement d’un véritable marché de l’art, alimenté par une production pléthorique dans le sillage de grands maîtres comme Van Ruisdael. Le Rijksmuseum en est resté à la légende dorée.
- LA GLOIRE DU SIÈCLE D’OR, jusqu’au 17 septembre (jusqu’au 16 juillet pour les dessins et gravures), Rijksmuseum, 42 Stadhouderskade, Amsterdam, tél. 31 20 6747 047. Catalogue en deux volumes (I : peinture, sculpture et arts décoratifs ; II : dessins et gravures). Le tome I existe en français.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°105 du 12 mai 2000, avec le titre suivant : Histoires hollandaises

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