Enquête

Histoire des arts à l’école : un chantier toujours en cours

Le Journal des Arts

Le 13 mars 2012 - 1376 mots

PARIS [16.03.12] - Instaurée par le président Nicolas Sarkozy en 2008, l’histoire des arts à l’école ne s’est pas mise en place sans accroc. Volontairement pluridisciplinaire, les contours de cet enseignement demeurent flous. D’autant qu’il est porté par des enseignants qui n’ont pas reçu de formation spécifique.PAR FRANCINE GUILLOU

Obligatoire au primaire, au collège et au lycée, l’histoire des arts suscite encore un grand nombre d’interrogations, et son encadrement est souvent laissé à la bonne volonté des personnels enseignants.

Annoncée en grande pompe par le président Nicolas Sarkozy en 2008, l’introduction de l’enseignement obligatoire de l’histoire des arts se construit avec plus ou moins de bonheur depuis quatre ans dans tous les rectorats, et l’entrée en vigueur de l’épreuve obligatoire au diplôme national du brevet (DNB) (lire l’encadré) relance les questionnements et les inquiétudes sur cet enseignement aux contours mouvants.

Le Bulletin officiel (B. O.) de 2008 portant sur l’organisation de l’enseignement de l’histoire des arts en posait les « fondements » : « L’enseignement de l’histoire des arts est un enseignement de culture artistique partagée. Il concerne tous les élèves. Il est porté par tous les enseignants. Il convoque tous les arts. » D’entrée, le propos s’est voulu ambitieux ; la mise en place a été très vite critiquée.

L’histoire des arts a en effet été conçue comme un enseignement pluridisciplinaire et non comme une discipline à part entière, à l’image de l’éducation civique, prise en charge par les professeurs d’histoire-géographie au collège. Le B. O. pose les bases d’une histoire des arts comportant six grands domaines : arts de l’espace (architecture, urbanisme) mais aussi du langage (littérature écrite ou orale), du quotidien (arts appliqués, design), du son (musique), du spectacle vivant (théâtre, danse) ; et arts visuels, dans lesquels sont placés la peinture, la sculpture, mais aussi le cinéma et les jeux vidéo – un projet pour le moins pharaonique pour des enseignants pas nécessairement formés aux domaines artistiques !

Pas de formation spécifique
Les textes officiels accolent l’histoire des arts aux programmes d’histoire de chaque classe : de l’Antiquité au XIe siècle en 6e, du Moyen Âge au XVIIe siècle en 5e, et ainsi de suite, en relation avec des listes de thématiques proposées : « Arts, États et pouvoir » ou encore « Arts, mythes et religions ». Vingt heures annuelles en CM1 et CM2, « un quart du programme d’histoire et la moitié des programmes d’éducation musicale et d’arts plastiques » au collège, et 24 heures annuelles au lycée. Des heures qui sont dégagées à partir des horaires déjà existants dans les différentes disciplines concernées.

La principale difficulté réside dans les termes « porté par tous les enseignants » : au primaire, la notion d’interdisciplinarité n’a pas causé de problèmes majeurs puisque le professeur des écoles est en fin de compte le seul interlocuteur en conseil pédagogique. Le travail a surtout porté sur la clarification nécessaire entre histoire des arts, histoire de l’art, pratique artistique et éducation culturelle.

En collège et lycée, la situation est tout autre. Le nouvel enseignement a suscité d’emblée l’opposition et les réactions hostiles des historiens d’art, nées du sentiment que le soin de l’enseigner était laissé à la seule bonne volonté, sans proposer aucune spécialisation. Une phrase en particulier glissée dans le B. O. du programme de français a suscité l’ire de Pierre Rosenberg : « Le professeur de français collabore à l’histoire des arts avec sa compétence propre. Il n’a pas besoin pour cela d’une formation spécifique. » Lors d’un colloque à La Sorbonne en septembre 2009, il s’insurge : « L’histoire de l’art est une discipline à part entière, une profession, un métier qu’on apprend et qu’on enseigne ! On ne s’improvise pas historien de l’art. »

Pourquoi ne pas créer un capes [certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré] et une agrégation d’histoire de l’art ? En mai 2011, Henri de Rohan-Csermak, inspecteur général de l’Éducation nationale chargé de l’histoire des arts, répond sur France-Culture : « Cela supposerait la création d’horaires spécifiques, et nous sommes plutôt dans une période où l’on essaye d’alléger les horaires des collégiens que dans une période où l’on essaye de rajouter des disciplines supplémentaires, sans compter l’alourdissement que représenterait l’ajout d’une épreuve au baccalauréat. »

Si un capes dédié ne semble toujours pas à l’ordre du jour, la nécessité de former le corps enseignant demeure : la certification complémentaire en histoire des arts existe dans chaque académie, mais elle est surtout dédiée à l’enseignement de l’option « histoire des arts » au lycée, qui existe depuis 1993. Les professeurs des « humanités » sont en première ligne : français, histoire, arts plastiques, musique, langues et cultures de l’Antiquité (comprendre le latin et le grec dans le nouveau langage du ministère), et langues vivantes. Au collège, les enseignants des quatre premières disciplines sont pratiquement tout le temps partie prenante de l’étude de l’histoire des arts.

Bonne entente requise
Depuis trois ans, des formations et des groupes de pilotage se sont développés dans les différents rectorats du territoire, en particulier par l’entremise des délégations académiques à l’action culturelle (Daac), qui semblent avoir pris le problème à bras-le-corps. À l’Académie de Nantes par exemple, trente-cinq formateurs encadrent des stages départementaux : « On est encore dans une démarche de construction, dans une action fédératrice au niveau de l’établissement », souligne le délégué académique à l’action culturelle de Nantes, Jean-Paul Pacaud. Parmi ces formateurs, aucun historien de l’art, l’action s’est fondée sur les seules ressources internes du rectorat.

Mais l’Université et les chercheurs réfléchissent également à cet enseignement dans le secondaire. L’Institut national d’histoire de l’art a ainsi créé, en partenariat avec l’université Paris-I, un séminaire trimestriel intitulé « Mission éducation artistique et culturelle/histoire des arts » destiné à offrir des formations et des contenus adaptés aux enseignants.

L’interdisciplinarité de l’histoire des arts, si louable soit-elle, n’est pas sans créer de problème sur le terrain. Entre le chef d’établissement, le conseil pédagogique et les enseignants concernés, la bonne entente pour un programme cohérent et continu sur les quatre années du collège se révèle indispensable, le B. O. laissant beaucoup de latitudes sur les contenus des cours. Si les professeurs d’histoire, de musique et d’arts plastiques travaillent de concert sur la même thématique, si le chef d’établissement donne son accord et octroie des moyens, si les autres enseignants s’intéressent au projet mis en place, le terrain se dégage. Si une crispation advient, l’histoire des arts peut devenir un sujet de dissension, et la qualité des cours et leur cohérence s’en ressentent. D’autant plus qu’aucun horaire n’est préconisé au collège par les textes officiels.

Souvent en lien avec les TIC (techniques de l’information et de la communication), l’histoire des arts convoque de manière systématique les ressources numériques. En 2010, le ministère de la Culture a ouvert le portail Internet « Histoiredesarts.culture.fr » à destination des enseignants, suivi en 2011 par la Réunion des musées nationaux, qui lance « Panoramadelart.com ». De plus, chaque rectorat propose en ligne des pistes thématiques et des contenus adaptés à chaque discipline, de la musique aux sciences et vie de la Terre. Pour une rencontre réelle et non plus virtuelle, les Daac assurent la liaison avec les structures culturelles voisines (musées, scènes de spectacle vivant, ateliers d’artistes...).

À l’évidence, la priorité a porté sur la mise en place au collège. L’inscription de l’épreuve au diplôme du brevet n’y est sans doute pas étrangère. « Le chantier n’est pas vraiment ouvert au lycée, d’autant plus qu’une grande réforme y est en cours, et le diplôme national du brevet a joué dans la hiérarchisation des enjeux », avoue-t-on dans un rectorat. Ce chantier pourrait s’y révéler encore plus épineux.

L’épreuve au brevet recadrée

L’histoire des arts est inscrite depuis 2010 au diplôme national du brevet. L’épreuve se déroule sous l’autorité du chef d’établissement, qui choisit son jury parmi les professeurs du collège. Elle se présente comme un oral d’une quinzaine de minutes portant sur cinq « objets d’étude » choisis par l’élève. Optionnelle la première année, elle est devenue obligatoire en 2011. Les syndicats d’enseignants avaient pointé l’année dernière les flous entourant les conditions d’évaluation, menant à des consignes et à des barèmes très variables suivant les établissements, certaines notations étant jugées trop bienveillantes. En novembre 2011, une circulaire a recadré les critères d’évaluation de l’épreuve dotée d’un coefficient 2, au même titre que les épreuves écrites de français, mathématiques et histoire-géographie. Un coefficient considéré comme trop important pour une discipline qui n’en est pas une et pour un examen obtenu par plus de 8 collégiens sur 10.

Légende photo :

Lycéens en visite au musée - © Photo : Muséum de Toulouse - 2010 - Licence CC BY-ND 2.0 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°365 du 16 mars 2012, avec le titre suivant : Histoire des arts à l’école : un chantier toujours en cours

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