Harald Szeemann féminise la Biennale de Venise

Dans cet entretien, le commissaire suisse dévoile les enjeux de l’exposition internationale

Le Journal des Arts

Le 13 avril 2001

La 49e édition de la Biennale d’arts visuels de Venise, qui aura lieu du 10 juin au 4 novembre, sera dirigée pour la deuxième fois consécutive par Harald Szeemann. Dans cet entretien, le commissaire d’exposition suisse fait le point sur le « chantier » d’une Biennale qu’il a intitulée le « Parterre de l’humanité ». Il annonce également les nouveautés de l’exposition qui comprend cette année tous les secteurs de la création contemporaine, de la musique au théâtre, en passant par le cinéma et danse.

Panzeri Lidia : Comment vous sentez-vous dans le rôle, déjà joué, de commissaire de la Biennale ?
Harald Szeemann : Très bien d’un côté et moins bien de l’autre, non pas à cause de l’exposition, qui devrait se dérouler sans problème, mais parce qu’il y a toujours ces choses de dernière minute qui ne sont pas claires, du moins sur le plan institutionnel et non artistique. Par exemple, des autorisations auraient dû être demandées il y a un an mais elles n’ont toujours pas été expédiées.

P.L. : Qu’en sera-t-il du pavillon italien ?
H.S. : À Rome, j’ai été très surpris du fait qu’un critique italien ait écrit à ce propos dans le journal de l’Académie de France à la Villa Médicis. L’article faisait l’éloge de l’exposition internationale, mais demandait de recréer une sorte de pavillon national italien. Giovanna Melandri, la ministre italienne de la Culture, a affirmé, quant à elle, qu’elle ne souhaitait pas s’immiscer dans l’autonomie de la Biennale. Entre temps, votre partenaire éditorial, Il Giornale dell’Arte, a publié une lettre du galeriste Massimo Minimi. Cette missive était privée, c’est pourquoi j’ai protesté. J’ai confirmé ne pouvoir faire abstraction de l’idée que l’exposition internationale était exclusive, parce que je travaille avec les artistes. Les jeunes ne veulent plus être enfermés dans un ghetto national, mais je ne vois pas pourquoi l’Italie ne pourrait pas avoir les mêmes possibilités que les autres pays, avec un commissaire nommé par le gouvernement, et qui choisisse ses artistes. Cependant, cela aurait deux conséquences : d’un côté, les créateurs italiens seraient mis en compétition avec leurs homologues internationaux et, de l’autre, ce pavillon national devrait se soumettre à la même procédure de choix que les autres pays. Le président de la Biennale, Paolo Baratta, est en train de chercher une solution. Mais nous ne pouvons pas, à deux mois de la manifestation et après avoir subi une réduction de budget, construire également un pavillon italien. Il faudra composer, sinon cette année, du moins à l’avenir, avec un bâtiment existant. Le président a déjà fait les premiers pas. Je n’y suis pas opposé, mais si je monte l’exposition internationale dans l’actuel pavillon italien, je ne peux y laisser s’organiser en même temps une manifestation nationale. S’il existait un pavillon italien à part, hors de l’espace réservé à l’exposition internationale, je n’aurais rien contre.

P.L. : Cette exposition serait confiée à un commissaire ad hoc, et donc pas à vous ?
H.S. : On m’a proposé de m’occuper également de la participation italienne, mais j’ai refusé. En tant que commissaire d’expositions internationales, je ne peux pas faire de choix dans un cadre national. De plus, je ne veux pas soustraire aux extraordinaires critiques italiens un devoir qui leur revient.

P.L. : Vidéos et installations seront-elles majoritaires dans votre exposition ?
H.S. : Son titre est “Parterre de l’humanité”. L’exposition de Jean Clair, le commissaire de la Biennale en 1997, voulait déjà exprimer l’idée d’“Identité et Altérité” à travers la peinture. Mais aujourd’hui, traiter de l’humanité implique d’avoir davantage recourt à la photographie et à la vidéo. Je cherche encore des peintres, mais la jeune génération s’exprime avec l’image en mouvement. Et puis, je ne peux pas faire d’exposition historique, ni aux Giardini ni à l’Arsenal, étant donné les problèmes de ces bâtiments en matière de sécurité. De fait, Jean Clair a dû organiser son exposition historique au Palazzo Grassi. Autrement, il n’aurait pas eu de prêts. On m’a même refusé une œuvre qui aurait témoigné d’un moment historique, entre les années 1970 et 1980. L’artiste voulait la prêter, mais le musée qui la possède a refusé.

P.L. : Quelles seront les références historiques ?
H.S. : L’exposition commence avec Beuys, notamment parce qu’il a été peu présenté en Italie durant ces dernières années. Il y aura de nombreuses œuvres originales de cet artiste.

P.L. : Quel est le début du parcours ?
H.S. : Le grand public ira tout d’abord aux Giardini pour voir les pavillons nationaux. Les maîtres historiques, à part deux exceptions, seront tous au pavillon italien, et nous espérons qu’il ne pleuvra pas à l’intérieur, parce que l’on vient tout juste de refaire les toits. Outre Beuys, il y aura Cy Twombly, Richard Serra, Gary Hill, Gerhard Richter, Richard Tuttle, Stan Douglas...

P.L. : L’année dernière, pendant la Biennale d’architecture, un long écran vidéo occupait toute une paroi des Corderies. Considérez-vous que cela soit une insertion dans le domaine des arts plastiques ?
H.S. : Non, car l’architecture n’est pas de l’art. La prétention selon laquelle les architectes sont aussi des artistes est injustifiée. Les architectes sont toujours en retard par rapport aux artistes. En ce qui concerne l’équipement, cette séparation entre un écran long d’un côté et les maquettes de l’autre, comme dans l’exposition d’architecture, ne peut s’appliquer aux arts plastiques, parce que l’une des principales dimensions conquises historiquement par l’art est l’autonomie. Chaque artiste, même s’il fait une vidéo, demande un espace spécifique. Naturellement, cet écran en longueur relevait d’une bonne idée. C’était même la meilleure de la dernière Biennale d’architecture. Si l’on s’en tient au titre de l’exposition, elle n’était pas “éthique” du point de vue des autres architectes.

P.L. : La dernière édition de votre Biennale a été marquée par une forte participation chinoise. À qui confierez-vous ce rôle cette année ?
H.S. : J’ai trouvé chez les artistes chinois – même s’ils s’expriment par la peinture, donc par un médium encore traditionnel – un esprit subversif qui n’existe plus chez nous. Il faut leur accorder le mérite de vouloir changer quelque chose à l’intérieur d’un régime communiste rigide, et, en même temps, d’attirer notre attention sur des thèmes, y compris théosophiques : c’est un mariage spirituel entre l’Orient et l’Occident. Je pense que le commissaire d’une exposition comme la Biennale de Venise, qui doit compter avec toutes les biennales existantes, doit avoir l’ambition d’insuffler de l’énergie à cette manifestation vénitienne, qui est la plus ancienne, en anticipant ce qui pourrait arriver dans l’avenir. Ces artistes chinois, nous les avons montrés avant les galeries commerciales. À présent, ils sont partout.

P.L. : Où sera l’énergie dans la prochaine édition de la Biennale ?
H.S. : Je dirais dans le continent latino-américain et dans les pays nordiques. J’ai surtout remarqué une grande créativité chez les femmes finlandaises, mais aussi en Amérique latine et en Espagne. Même en Afrique du Sud, ce sont toujours et surtout les femmes. Mais ce n’est pas le pourcentage d’hommes et de femmes qui m’intéresse. C’est de faire une exposition intéressante.

P.L. : De plus en plus de pays demandent à participer à la Biennale de Venise, comme la Nouvelle-Zélande...
H.S. : Évidemment, nous sommes devenus attrayants. De nombreux pays veulent se montrer sur cette scène, parfois aussi avec l’intention de prouver, à travers une contribution culturelle, qu’ils appartiennent eux aussi à l’Europe. La Slovénie et la Croatie, par exemple, veulent être présentes. Mais ces pays n’ont pas de pavillon national.

P.L. : L’organisation en pavillons nationaux, qui remonte à plus d’un siècle, ne risque-t-elle pas, paradoxalement, d’être l’un des points d’intérêt de la Biennale et de la différencier des manifestations analogues ?
H.S. : L’attraction de la Biennale réside dans ses deux secteurs : un national et un international. Pour nous, il est très intéressant d’avoir des pavillons nationaux. Par exemple, l’Allemagne a choisi Gregor Schneider, un artiste que j’avais sélectionné l’an dernier pour l’exposition internationale 2001, mais que j’ai finalement laissé dans le pavillon allemand. Pour les créateurs aussi, il est préférable d’avoir un espace plus vaste que celui dont il peut disposer dans l’exposition collective.

Les Français ne sont pas à la fête

Le 3 avril, Harald Szeemann a dévoilé à Paris les grandes lignes de l’exposition internationale de la prochaine Biennale de Venise qu’il considère comme une évolution de l’édition 1999. Une fois de plus, le Suisse n’a pas vraiment favorisé les artistes hexagonaux. À côté du Franco-Suisse Niele Toroni et du cinéaste et producteur Marin Karmitz – présent avec Comédie réalisé en 1966 (!) avec Samuel Beckett –, le commissaire a invité à la dernière minute Matthieu Laurette. Nos compatriotes pourront toutefois se consoler avec des étrangers vivant à Paris : l’Italienne Alessandra Tesi et l’Albanais Anri Sala. Quant au pavillon français, Pierre Huyghe reste pour l’instant particulièrement elliptique sur sa configuration.

Légende photo

Harald Szeemann - © photo Lucrezia De Domizio Durini - 2001 - Licence CC BY-SA 2.5

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°125 du 13 avril 2001, avec le titre suivant : Harald Szeemann féminise la Biennale de Venise

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