Art contemporain

ENTRETIEN

Hans Ulrich Obrist : « il faut aujourd’hui que les gouvernements aident les artistes »

Commissaire d’exposition, critique et historien d’art

Directeur artistique de la Serpentine Gallery à Londres depuis 2005 et commissaire d’exposition, le Suisse Hans Ulrich Obrist, né à Zurich en 1968, est l’une des personnalités les plus influentes de l’art contemporain.

Il nous livre ses pistes de réflexions sur la place de l’art et des musées dans la crise sanitaire actuelle.

Comment avez-vous vécu la crise du Covid-19 jusqu’à présent ?

La Serpentine Gallery est évidemment fermée comme tous les musées à Londres et toute l’équipe travaille à distance. Nous essayons de maintenir notre programmation, notamment celle de notre exposition « Back to Earth » qu’on avait conçue l’an dernier pour le 50e anniversaire du musée en invitant cinquante artistes du monde entier à y participer. Il s’agissait de créer une campagne environnementale, numérique et hors les murs. C’est pour cela que le projet peut continuer : il a toujours été flexible.

Par ailleurs, depuis le début de cette crise, j’ai eu plus que jamais des retours sur le projet « Do it » que j’avais lancé en 1993, avec Bertrand Lavier et Christian Boltanski. Ce sont des modes d’emploi pour œuvres d’art créés par des artistes. Avec le confinement, beaucoup de personnes ont commencé à refaire ces « Do it » chez elles. Alors, chaque jour, depuis un mois, nous publions trois de ces modes d’emploi sur mon compte Instagram et bientôt sur le site de la Serpentine Gallery.

Les artistes sont donc plus que jamais nécessaires à notre société ?

Oui, les artistes sont essentiels. Dans les années 1990, j’avais rencontré à New York la photographe Helen Levitt et elle m’avait prévenu qu’il y aurait, un jour, à nouveau, une Grande Dépression et qu’il faudrait alors se rappeler du New Deal de Roosevelt. Ces derniers jours, confiné à la maison, j’ai repris mes notes et j’ai fait de plus amples recherches autour de l’idée qu’une initiative gouvernementale à grande échelle pourrait apporter des solutions. En 1933, après la crise de 1929, le Federal Art Project qui faisait partie du WPA (Works Progress Administration) employait des artistes pour des projets d’art publics. De nombreux ponts entre art et société ont été alors créés et c’est grâce à cela que Jacob Lawrence, Jackson Pollock, Lee Krasner ou Alice Neel ont pu survivre à ces années. J’ai ainsi écrit un manifeste publié ces jours-ci dans plusieurs grands quotidiens de la presse mondiale [« Un New Deal pour l’art est urgent avec la crise du Covid-19 », dans Folha de São Paulo, du 10 mai 2020, notamment]. L’idée n’est pas de répéter ce New Deal tel quel, mais de s’en inspirer. Un siècle plus tard, nous sommes dans une ère numérique ; il y a les films, la photographie, l’Internet, mais je pense aussi que le muralisme comme il a pu exister au Mexique est aussi intéressant… Une chose est sûre, il faut aujourd’hui que les gouvernements aident les artistes et que le clivage entre artistes et société tombe.

Quel rôle joue selon vous l’art dans cette période de crise ?

Pendant cette terrible crise, nous devons nous unir et nous soutenir les uns les autres – notamment par le biais de l’art et de l’imagination. L’art est, comme le dit Gerhard Richter, « la plus haute forme d’espoir ».

Quelles sont les leçons à tirer de ce constat pour les musées et pour la Serpentine Gallery en particulier ?

Notre rôle, c’est d’écouter et de suivre les artistes. C’est aussi de rassembler différentes disciplines, différentes sphères et de les faire dialoguer. La collaboration entre artistes, institutions et pays est essentielle… pas la compétition. La montée des nationalismes m’inquiète beaucoup quand je vois les réactions face à cette crise sanitaire… C’est le moment d’inventer un nouveau dialogue global.

Surtout, il faut de la générosité, des expositions généreuses ! J’ai toujours cru à cette mission de gratuité qui nous permet d’accueillir un million de visiteurs par an à la Serpentine Gallery. Mais il faut faire plus, nous devons aller au-delà du musée avec l’art, hors les murs, dans les parcs, dans les quartiers. On doit aussi réinventer les rôles à l’intérieur du musée. Nous avons maintenant un chief technology officer, un poste encore rare dans les musées ; une civic curator dont la tâche est de faire le lien entre l’art et les citoyens, et une conservatrice qui travaille exclusivement sur les questions environnementales.

Pourra-t-on encore continuer à organiser des expositions internationales d’envergure telles qu’on les connaît actuellement ?

Le gros problème avec la culture événementielle, c’est de la rendre durable. Déjà, il faudra simplifier les projets d’expositions, réduire le transport des œuvres, les faire venir de moins d’endroits possible ; il faut aussi ralentir le rythme des projets, les établir sur une longue durée… « Do it » dure depuis 23 ans ! On prendra moins l’avion, mais plus le train… Malgré tout cela, c’est important de garder un dialogue de « mondialité » et de ne pas tomber dans le « local ».

L’Internet et les nouvelles technologies sont-ils, au moins en partie, l’avenir de l’art ?

C’est très important d’utiliser tout le potentiel des nouvelles technologies. Nous devons essayer de libérer les « capacités poétiques et interculturelles » de ces technologies comme disait Nam June Paik à propos de la télévision. Avec toutes ces expérimentations technologiques, je vois beaucoup de possibilités dans les réalités virtuelles, mais aussi l’intelligence artificielle, surtout dans un moment comme celui-ci de distanciation sociale et de musées fermés. Mais cela ne viendra jamais remplacer l’expérience d’une exposition, cela ajoute seulement une dimension supplémentaire à celle-ci.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°546 du 22 mai 2020, avec le titre suivant : Hans Ulrich Obrist, commissaire d’exposition, critique et historien d’art : « il faut aujourd’hui que les gouvernements aident les artistes »

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque