Samedi 15 décembre 2018

Giuseppe Penone, principe vital

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 mai 2004 - 1068 mots

En utilisant des techniques et matériaux divers, Giuseppe Penone ne tend que vers un seul but : privilégier une connaissance sensorielle du réel plutôt que sa représentation.

Il a saisi un arbre de sa main droite. Il l’a maintenue serrée quelques instants, l’a délicatement détachée du tronc et en a mémorisé la forme ; puis, la reconstituant, il l’a moulée en plâtre. Par la suite il en a tiré une version en acier qu’il a replacée sur l’arbre à l’endroit précis où il avait appliqué sa main. J’ai empoigné un arbre, il continuera à grandir sauf à cet endroit : tel est le titre de l’œuvre que Giuseppe Penone, âgé seulement de vingt et un ans, réalise en 1968 avec pour perspective d’attendre dix ans – le temps de  la croissance de l’arbre –, pour que le travail trouve son plein accomplissement. Si 1968 est l’époque de toutes les révolutions, le geste du jeune artiste est inaugural d’une attitude dont il ne s’est jamais départi et qui détermine la dynamique définitoire d’une œuvre en permanente osmose avec la nature. Multiple, datée 1968-1978, cette œuvre de Penone se compose donc de l’un des tirages de sa main en acier et d’un ensemble de photographies qui actent les différentes phases de sa réalisation. Un concept d’une extrême simplicité, une mise en forme qui en appelle à des matérialités élémentaires, une œuvre qui joue avec le temps : ce sont là les ingrédients récurrents d’une démarche qui trouvera aussitôt sa place au sein du mouvement de l’arte povera que constitue alors le critique d’art Germano Celant. Si Mario Merz – qui vient de nous quitter – en est la figure aînée, Penone en est le cadet, une position particulièrement aisée parce qu’elle lui a permis d’y être en toute liberté et en toute indépendance.
De fait, la démarche de Giuseppe Penone se singularise par l’adhésion à une conception de la création qui, tout en s’inventant mille et une manières qui lui sont propres, ne réfute aucune espèce de modèle traditionnel quant à la mise en œuvre formelle ou technique des œuvres. Dans le même temps qu’il empoignait un arbre, l’artiste entamait un autre travail qu’il n’a cessé de décliner depuis, s’appliquant par le biais de la taille directe à dégager d’une poutre l’arbre qui est dedans. Ce faisant, il recourait à une pratique très ancienne, fondatrice de toute une histoire de la sculpture, la réactivant non seulement dans une production contemporaine qui la tenait pour désuète mais lui conférant une place de premier choix dans son œuvre même, en pratique symbolique d’une réflexion fondamentale sur la nécessité de nature. Par son geste, Penone stigmatisait en effet l’usage que l’homme fait de celle-ci et sa façon d’affirmer vouloir « rechercher l’arbre qui est dans la poutre » en est manifeste. Non la manifestation d’une attitude écologique à la mode qui ne serait qu’un épiphénomène mais, au contraire, celle d’une pensée philosophique sur l’être et son rapport à la nature, dans une familiarité dialectique avec Virgile. À la fois origine et source toujours renouvelée de l’inspiration de l’œuvre de Penone, la nature n’y est pas célébrée sur le mode de l’hymne ou de l’hommage. Elle y est retrouvée, sollicitée, interrogée pour mieux dire l’essentialisme – au sens platonicien du mot – du principe vital qui régit le monde. Qu’il s’agisse de mettre en jeu dans son travail l’idée de souffle, de flux, de croissance ou d’érosion, chacune des œuvres de l’artiste vise toujours à rendre compte que l’essence précède l’existence.  
Par-delà l’aspect figuré que prennent ses œuvres, la singularité de la démarche de Giuseppe Penone procède de ce que, s’il fait usage de techniques et de matériaux très divers – dessin, fonte de bronze, plaque de marbre, collage d’épines, etc. -, tout y est au service d’une intelligence du réel qui privilégie sa connaissance sensorielle à sa représentation. C’est dire si le corps y est non seulement le vecteur nécessaire et suffisant mais la figure référentielle, plus ou moins explicite, dans laquelle s’informe la vision de l’artiste. Parce que « le corps, c’est ce qui détermine le rapport que l’on a avec la réalité », parce que « dès lors qu’il s’agit d’un travail pragmatique, lié à une adaptation à la réalité, ce travail passe obligatoirement par le corps », comme le disait ici même l’artiste (cf. L’Œil, n° 544). Que Penone accorde au toucher une place privilégiée ne surprendra donc pas. Qu’il le considère comme le premier des sens, avant même la vue, tient à ce qu’il est pour lui « ce qui forme notre pensée ». Le toucher « procède d’une expérience cognitive, précise l’artiste, qui contribue à former notre connaissance et c’est seulement à partir de cette formulation de la connaissance que l’on peut voir ». Qui dit toucher dit empreinte. C’est encore là un objet déterminant dans le travail de Giuseppe Penone et nombre de ses œuvres le mettent en exergue : moulages de fragments de corps, trace végétale, frottage de vert de bois, dessins de paupière, etc. L’empreinte est trace, elle est mémoire. Elle contribue à évoquer des souvenirs très profonds qui sont enfouis dans la matière même de notre corps et, partant, elle atteste notre présence au monde. Pour Penone, l’empreinte peut être tant positive que négative car elle est aussi « le vide que laisse le corps dans l’air quand il se déplace et ce vide est le principe même de la sculpture ».
D’origine paysanne, natif d’un petit village de l’arrière-pays de la côté ligure, Giuseppe Penone, qui partage son temps entre Turin, la campagne turinoise et Paris, vit son œuvre au rythme même de la nature. Il en éprouve les événements, il compose avec eux, il en est comme un réceptacle.
Intitulée Cèdre de Versailles, l’une de ses toutes dernières pièces, présentée dans le Forum à Beaubourg à l’occasion de la rétrospective que lui consacre le Musée national d’art moderne, a été réalisée à partir d’un arbre gigantesque déraciné par la dernière tempête. Ouvrant comme une sorte de porte monumentale au cœur profond de celui-ci, Penone nous en révèle la figure frêle et mémorable, le signe proprement archétypal qui lie définitivement l’œuvre à son origine matérielle. Présence mémorable d’un temps enfoui que réanime le geste de l’artiste.

« Giuseppe Penone – Exposition rétrospective 1968-2004 », PARIS, Centre Pompidou, galerie sud, niveau 1, place Georges Pompidou, IVe, tél. 01 44 78 12 33, 21 avril-23 août.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°558 du 1 mai 2004, avec le titre suivant : Giuseppe Penone, principe vital

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque