Giuseppe Penone, pour une écologie des images

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 16 décembre 2014 - 1864 mots

Distingué par le prestigieux Praemium Imperiale, le « Nobel des arts », en automne dernier, l’ancien pensionnaire des jardins de Versailles en 2013 montre à Grenoble l’étendue de son engagement artistique et éthique.

Les bras croisés, simplement habillé d’un costume beige, chemise bleue, les cheveux grisonnants, les lunettes finement cerclées, il est debout, impassible, le regard droit devant lui. Pensif. Il s’est mis quelque peu en arrière de Guy Tosatto, le directeur du Musée de Grenoble qui accueille un groupe de collectionneurs auquel il présente son exposition. Giuseppe Penone n’est pas homme à se mettre en avant. Ses œuvres parlent d’elles-mêmes. Elles ont quelque chose d’une présence imparable qui interpelle le regard parce qu’elles sont chargées d’une dimension universelle. La démarche de l’Italien, explique Tosatto à son auditoire, relève d’« une subtile osmose entre l’homme et la nature ». Penone ne dit mot, il opine tout juste et s’il prend discrètement la parole à l’invitation de l’orateur, c’est pour insister sur la relation du corps à son œuvre : « Quand j’ai commencé à travailler, j’ai travaillé sur les arbres, puis sur le corps et j’ai développé un travail de réflexion sur l’empreinte, la peau, les ongles, etc. » En 1968, Penone n’a que 21 ans quand il réalise deux actions qui fondent aujourd’hui le sens profond de son art et que documentent les photographies qui en témoignent. La première – Alpi Marittime. L’albero ricorderà il contatto [Alpes maritimes. L’arbre se souviendra du contact] – montre l’artiste proprement accroché à un jeune tronc, l’enserrant de ses pieds et de ses bras ; un fil de zinc dessinant sa silhouette sur l’écorce est destiné à en porter à jamais la mémoire. La seconde – Alpi Marittime. La mia altezza, la lunghezza delle mie braccia, il mio spessore in un ruscello [Alpes maritimes. Ma hauteur, la longueur de mes bras, mon épaisseur dans un ruisseau] – le montre étendu au sol, bras en croix, à l’intérieur d’une sorte de petit bassin plat en ciment dont les bords internes sont empreints de ses pieds, de ses mains et du sommet de son crâne ; placé par la suite dans le cours d’un petit ruisseau, il acte la nature fluide du corps. Très tôt, Giuseppe Penone déterminait ainsi d’emblée son champ d’investigation, à savoir les idées génériques d’empreinte, de croissance et de flux.

La terre, l’air, l’eau et le feu

Natif de Garessio, un petit village de la province de Cuneo, situé entre mer et montagne dans le Piémont, Giuseppe Penone est issu d’une famille modeste. Son père était un paysan qui s’occupait surtout du commerce de produits agricoles et sa mère tenait un petit magasin dans une ville des alentours. De son enfance passée à courir par monts et par vaux avec son frère de trois ans son aîné, il garde le souvenir vif « des montagnes de châtaignes, des pièces remplies de cèpes apportés à dos d’âne dans des sacs gonflés » et des parties de pêche à la main des truites dans les torrents. Une technique qu’il assure encore maîtriser. Si son grand-père maternel pratiquait la sculpture, il n’en vivait pas pour autant, mais sans doute lui doit-il d’en avoir eu très tôt la curiosité, à l’instar de son frère qui la pratique aussi. Après des études de comptabilité, le jeune Penone, qui faisait alors une sculpture d’image figurative, s’est inscrit à l’école des beaux-arts de Turin et, très vite, ayant vu qu’il lui fallait réfléchir « à ce qui pouvait être [sa] propre identité », décida de retourner au village pour travailler. Il commença alors à réaliser toutes sortes de travaux sur les arbres, les pierres, la nature, ce qui lui paraissait être l’idée la plus élémentaire.

« Giuseppe Penone pense la terre, l’air, l’eau, le feu », note justement Guy Tosatto dans la préface du catalogue de l’exposition grenobloise. « Il n’est pas seulement celui qui manie ces éléments pour en dévoiler les secrets, lever une part de leur mystère. Il est la meuble densité de l’argile, le bruissement du vent, la rivière qui coule, le rayon qui frappe la pupille. Il est cet atome, unique et insaisissable, pris dans le flux du mouvement incessant de la création, et il est l’univers, l’univers, l’univers par essence infini… » Pour sûr, c’est ce qu’a immédiatement compris Germano Celant, fondateur du concept d’Arte Povera, quand il a découvert à la Galerie Sperone les photographies du jeune artiste, alors qu’il était en train de rédiger le premier livre sur le mouvement qu’il avait fédéré quelques années plus tôt et qu’il souhaita aussitôt l’y inclure. Si, à 22 ans, Penone comptait ainsi parmi les artistes du groupe, y faisant figure de cadet, il s’appliqua rapidement à s’en démarquer pour élaborer une œuvre qui ne dépende d’aucune doxa, mais qui doive exclusivement à sa relation à la nature et à une réflexion sans cesse remise en question de ce qui fonde ontologiquement la sculpture.

Un travail sur le temps

Arbre de cinq mètres extrait de la poutre dans laquelle il est contenu, Vert de bois au tissu parcouru de l’empreinte d’un tronc d’arbre frotté à l’aide des feuilles mêmes de celui-ci ; Souffle en terre cuite aux allures d’amphore, empreinte du corps et de la bouche de l’artiste ; Épines d’acacia fixées sur toile, dessinant les lignes de la paume d’une main ; Sceau à la forme gigantesque d’un cylindre en marbre blanc de Carrare aux veines dégagées, posé sur un immense plateau pareillement travaillé… Giuseppe Penone compose avec les matériaux les plus divers, qu’ils soient nobles ou « ignobles », peu importe, l’essentiel étant qu’ils aient cette capacité à l’expression d’un ressenti : « Mon travail procède essentiellement d’un discours sur la matière, un discours sensoriel. Cela me semble absolument nécessaire aujourd’hui, où nous vivons dans un monde sursaturé d’images et où la connaissance sensorielle de la réalité est très réduite. » Tout comme l’artiste passe d’un matériau à l’autre – le verre, le bronze, la résine, le végétal, le cuir, etc. –, Giuseppe Penone décline son œuvre dans toutes les dimensions.

Durant l’été 2013, invité du château de Versailles, il avait installé tout un ensemble d’arbres monumentaux en bronze – notamment une magnifique réunion d’ « arbres à pierres » dans le bosquet de l’Étoile – comme autant d’éléments de réflexion sur la sculpture. « Dans le sens où Versailles, c’était la dimension héroïque de la sculpture, raconte-t-il, l’envie que j’ai eue après était de travailler à l’atelier, dans un rapport à taille humaine. » Une chose est en effet le travail de la fonte ou la taille du marbre, lesquels requièrent la collaboration de tout un monde d’artisans spécialisés auxquels l’artiste confie un modèle à exécuter ; une autre est celui de l’atelier, lequel est basé sur les rapports davantage intimes de ses propres mains avec la matière. D’autant que Penone est un immense dessinateur. Son œuvre graphique est considérable, elle fourmille de feuilles qui accompagnent le travail en volume et sont pour certaines l’occasion de projets à venir. « Un dessin, écrit-il dès 1970, où l’action de dessiner est le sujet de l’œuvre, le moyen indispensable à l’idée, au langage, à l’invention de l’image. » On trouve par exemple un dessin daté de 1985 représentant deux fragments de troncs d’arbres affublés d’annotations désignant la matière à employer (« marmo bianco ») et précisant à l’endroit des coupes des branches : « bronzo ». Intitulées Indistinti confini [Frontières indistinctes], ce n’est que vingt-sept ans plus tard que le sculpteur les a enfin réalisées !
Giuseppe Penone n’est pas un homme pressé. En bon paysan qu’il est, il sait que le temps est le plus précieux de ses partenaires. Son œuvre n’est d’ailleurs rien d’autre qu’un travail sur le temps. Sur et avec le temps. Nombre de ses travaux s’offrent en effet à voir comme de véritables works in process, tels ces Gestes végétaux qui procèdent de la croissance progressive d’un arbuste absorbant peu à peu la silhouette en bronze d’une figure humaine dans laquelle il est inscrit.

Les préoccupations éthiques de notre civilisation

Resté fidèle à ses racines, à une éducation relativement stricte au sein de laquelle l’idée de la famille tient une place de choix, Giuseppe Penone vit et travaille à Turin depuis les premiers temps de sa carrière. Après avoir occupé dans les années 1970-1980 un grand atelier au dernier étage d’un bâtiment en centre-ville, il s’est installé à proximité, à la campagne, où il a disposé de grands terrains et espaces de travail. Tout en conservant cette propriété, il est revenu en ville au tournant de l’an 2000 pour y occuper un immense atelier dans un ancien bâtiment industriel plus adapté au développement de son œuvre. Depuis cinq ans, il en a plus que doublé la surface en y réaménageant un bâtiment voisin fait de trois niveaux et d’une terrasse. Il y a établi des bureaux – notamment ceux de sa femme et de son fils, ses plus proches collaborateurs avec Marco, son fidèle assistant depuis quelque vingt ans ; il y a installé ses archives, d’autres ateliers et un appartement pour y vivre en semaine. Pour un peu, avec ses grands espaces sobres et lumineux et l’installation de quelques pièces magistrales, on pourrait penser que Giuseppe Penone a construit là sa propre fondation. Loin de lui une telle idée. C’est tout simplement le travail, les sollicitations et le succès qui l’ont exigé.

De galeries en institutions internationales, en passant par Sperone, Tucci Russo, Marian Goodman, Durand-Dessert, Gagosian à Londres, le Stedelijk d’Amsterdam, l’ARC, le Musée Rodin, le Toyota Municipal Museum of Art, le Centre Pompidou, la Villa Médicis, le Grand-Hornu, etc., Giuseppe Penone a gagné ses lettres de noblesse au fil du temps pour s’imposer comme l’une des figures majeures de l’histoire de la sculpture contemporaine. Il n’en est pas moins resté un homme discret et retenu, facilement accessible, pétri de culture humaniste, amoureux de la France et de Paris où il a enseigné à l’École nationale supérieure des beaux-arts une quinzaine d’années. Le 15 octobre dernier, costume noir et nœud papillon, Giuseppe Penone s’est vu remettre par son altesse impériale le prince Hitachi, au Meiji Kinenkan, le Praemium Imperiale, section sculpture, équivalent prestigieux du prix Nobel pour les arts plastiques. Non point un aboutissement, mais la reconnaissance d’une trajectoire sans faille portée par une attention appuyée au monde de la nature, à tout ce qui l’anime dans ses moindres replis comme dans ses mécanismes les plus amples. « Prise de position à la fois existentielle et politique, note Alfred Pacquement, l’un de ses plus fins exégètes, la démarche de Giuseppe Penone rétablit l’art dans le grand projet d’une écologie des images qu’avait dressé Léonard de Vinci et qui se trouve aujourd’hui à l’unisson des préoccupations éthiques de notre civilisation. »

1947 Naissance à Garessio, en Italie
Années 1960 - 1970 Après des études à l’école des beaux-arts de Turin, il devient une figure majeure du courant de l’Arte Povera
1997-2012 Enseignant à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris
1999 Installation de son Arbre des voyelles au jardin des Tuileries
2004 Rétrospective au Musée national d’art moderne-Centre Georges Pompidou
2013 Installation présentée au château et dans les jardins de Versailles

« Giuseppe Penone »

Jusqu’au 22 février. Musée de Grenoble (38). Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h 30. Tarifs : 8 et 5 €. Commissaire : Guy Tosatto. www.museedegrenoble.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°675 du 1 janvier 2015, avec le titre suivant : Giuseppe Penone, pour une écologie des images

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