Dimanche 15 décembre 2019

Génération collectionneurs entrepreneurs

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 15 septembre 2011 - 1188 mots

Une nouvelle génération de collectionneurs militants s’est imposée dans le paysage français. Ils s’appellent Guillaume Houzé, Sandra et Amaury Mulliez, Estelle et Hervé Francès ou Chiara et Steve Rosenblum, soutiennent les artistes et se distinguent de leurs aînés en créant des fondations, des prix ou en ouvrant de nouveaux lieux d’exposition qu’ils veulent alternatifs. État des lieux…

Les collectionneurs français sortent du bois. Ils s’affichent en ouvrant des lieux, à l’instar de Steve et Chiara Rosenblum dans le 13e arrondissement parisien, ou de Françoise et Jean-Philippe Billarant dans le Vexin. Mais surtout, leur ambition excède le périmètre de la simple « collectionnite ». Gilles Fuchs avait donné le ton en 1994 en fondant l’Association pour la diffusion internationale de l’art français (Adiaf), composée de collectionneurs. Six ans plus tard, celle-ci crée le prix Marcel Duchamp, doté de 35 000 euros, récompensant un artiste français ou vivant en France, exposé par la suite au Centre Pompidou. 

« Mouiller la chemise »
Si, dans un premier temps, les collectionneurs ont agi en commando, d’autres ont développé un mécénat en solo. Après avoir ouvert en 1996 un espace aux Mesnuls – fermé depuis 2004 –, Florence et Daniel Guerlain ont lancé en 2006 le prix du dessin contemporain. De leur côté, Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ont créé en décembre 2007 le prix Studio Collectors de 5 000 euros décerné à un vidéaste et financé chaque année par un collectionneur différent, tout en lançant un festival de vidéo en Bourgogne. « On prend à cœur notre idée de collectionneur actif, confie Isabelle Lemaître. On aime les événements familiaux, dans lesquels on mouille notre chemise. » 

La styliste Agnès b. n’hésite pas non plus à « mouiller sa chemise ». Pour regrouper ses nombreuses actions de mécénat, de la chaire pour l’écrivain Édouard Glissant à l’aide à la Cinémathèque de Tanger, elle a monté une fondation, laquelle s’adossera un jour à un espace permettant d’accueillir tout ou partie de sa collection d’art et de photographie.

En 2001, le collectionneur annécien Jean-Marc Salomon avait déjà franchi le pas en créant une fondation abritée dans le château d’Alex. Trois ans plus tard, c’était au tour d’Antoine de Galbert d’inaugurer la Maison rouge à Paris. Un écrin érigé non à la gloire de son fondateur, mais pour présenter des artistes singuliers, à l’image de Peter Buggenhout ou Pilar Albarracín, et des collections privées, comme celle de l’Allemand Harald Falckenberg, des Français Isabelle et Jean-Conrad Lemaître ou Jean-Jacques Lebel, du Belge Sylvio Perlstein ou des Mexicains Agustín et Isabel Coppel. Une manière de mettre la sphère intime à nu en la rendant accessible au public. 

Cette structure dispose d’un budget annuel d’environ deux millions d’euros, constitué par les revenus de sa dotation initiale, des donations temporaires d’usufruit des capitaux du fondateur, et des recettes commerciales de la billetterie et de la location d’espace. « À un petit niveau, la culture est un véhicule de développement social, c’est aussi fondamental que l’aide sociale. La Maison rouge est un vrai agent économique, créateur d’emplois », souligne Antoine de Galbert. L’institution, qui fait vivre vingt personnes, peut s’enorgueillir d’accueillir soixante mille visiteurs par an. 

De son côté, l’industriel en aéronautique Jean-Claude Volot a racheté en 2004 l’abbaye cistercienne d’Auberive pour en faire un centre d’art présentant une partie de sa collection composée d’artistes injustement écartés des grands circuits, comme Dado ou Paul Rebeyrolle. 

Convictions militantes
Non content d’avoir lancé en 2005 le projet « Antidote » exposant chaque année des artistes de la scène française, Guillaume Houzé, le jeune héritier des Galeries Lafayette, a aussi financé par le biais de l’entreprise familiale les expositions de Mathieu Mercier et Didier Marcel au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, injecté 200 000 euros dans le projet de Xavier Veilhan à Versailles, soutenu le secteur des très jeunes galeries à la Fiac et sponsorisé le Centre Pompidou mobile. 

Ces initiatives ont fait des petits. Pour tous les nouveaux mécènes, être collectionneur relève du militantisme. « J’ai eu une chance inouïe professionnellement. C’est le moment de donner », affirme le viticulteur bordelais Bernard Magrez, lequel a ouvert une résidence d’artistes articulée sur trois lieux afin d’accueillir écrivains, plasticiens et musiciens. « Il y a un devoir patricien de la réussite pour améliorer le monde dans lequel on vit », renchérit l’as de la finance Édouard Carmignac. Celui-ci a lancé en 2009 le prix du photojournalisme dont le lauréat remporte la coquette somme de 50 000 euros. « Ce qui me frappe, c’est à quel point on vit avec des images appauvries alors que nous sommes une civilisation de l’image. Le photojournalisme est une activité sinistrée et, en tant que citoyen, on est mal informé de ce qui se passe dans le monde », poursuit l’homme d’affaires. Ce dernier s’était aussi imposé comme principal mécène des expositions du cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul et du peintre américain Jean-Michel Basquiat au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Le financier entend même créer d’ici à quelques années un lieu dans le midi de la France pour organiser des expositions et montrer sa collection.

L’activisme est le mot d’ordre de Sandra et d’Amaury Mulliez, lesquels ont lancé en 2009 la résidence d’artistes et le prix SAM Art Projects. La résidence accueille chaque année deux artistes issus de pays émergents, comme la Brésilienne Elaine Tedesco, qui a donné le coup d’envoi de l’opération, suivie par la Turque Inci Eviner, l’Argentin Adrián Villar Rojas et, depuis le mois de septembre, l’Indonésien Eko Nugroho. « La résidence est une façon idéale de recevoir les artistes, de faire un travail de fond et de suivre le processus de création qui aboutit à l’exposition », explique Sandra Mulliez. SAM Art Projects organise ainsi un déjeuner mensuel avec des acteurs du milieu de l’art pour développer un réseau autour du créateur invité. Les artistes français ne sont pas en reste, grâce à une bourse de 20 000 euros, dont ont bénéficié jusqu’à présent Zineb Sedira et Laurent Pernot. Les lauréats peuvent séjourner dans des pays émergents et réaliser une œuvre exposée par la suite au Palais de Tokyo.

Cette floraison d’actions depuis une dizaine d’années atteste-t-elle d’un changement de mentalité en France ? « Je pense que notre ouverture a décomplexé quelques jeunes collectionneurs qui vont nous emboîter le pas », assure Steve Rosenblum. Guillaume Houzé se veut plus mesuré. « Est-ce que notre initiative a eu valeur d’exemple ? Je n’en suis pas sûr », estime-t-il. Malgré tout, l’engagement des collectionneurs privés est en bonne marche.

Plus d'informations sur les collectionneurs mentionnés :

En savoir plus sur Agnès B.

En savoir plus sur Antoine de Galbert

En savoir plus sur Gilles Fuchs

En savoir plus sur Daniel Guerlain

En savoir plus sur Florence Guerlain

En savoir plus sur Guillaume Houzé

En savoir plus sur Jean-Marc Salomon

En savoir plus sur Jean-Claude Volot


Plus d'informations sur les artistes mentionnés :

En savoir plus sur Pilar Albarracìn

En savoir plus sur Jean-Michel Basquiat

En savoir plus sur Dado

En savoir plus sur Marcel Didier

En savoir plus sur Mathieu Mercier

En savoir plus sur Paul Rebeyrolle

En savoir plus sur Zineb Sedira

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°639 du 1 octobre 2011, avec le titre suivant : Génération collectionneurs entrepreneurs

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