Dimanche 25 février 2018

Garouste relit Cervantes

\"Être peintre, c’est jouer les don Quichotte\"

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 12 septembre 2008

Cent cinquante gouaches, cent vingt-six lettrines : pendant deux ans, Gérard Garouste s’est plongé dans le monde de don Quichotte. Il a illustré et interprété un incontournable de la littérature espagnole, L’Ingénieux Hidalgo don Quichotte de La Manche, dont le personnage est devenu un mythe au même titre que Faust ou Hamlet. L’imposant livre-objet, qui rassemble les deux tomes écrits par Miguel de Cervantes à dix ans d’intervalle (1605 et 1615), sera mis en vente à la mi-septembre, et une exposition sera présentée au Musée d’Ixelles, en Belgique. L’éditeur Diane de Selliers a voulu le réaliser dans la tradition des manuscrits enluminés : chaque chapitre est orné d’une lettrine et illustré par une ou plusieurs gouaches. Dans cet entretien, Garouste parle de la genèse de cette édition et explique comment être peintre, aujourd’hui, c’est finalement une attitude très donquichottesque.

Comment est né ce livre ?
Je travaillais depuis quelques années sur un projet de tableaux autour de Cervantes. Je cherchais le fac-similé de l’édition originale de Don Quichotte, et j’ai demandé un jour à Diane de Selliers si elle savait où je pouvais me le procurer. Elle m’a confié alors travailler, elle aussi, sur Don Quichotte et m’a proposé de nous aventurer dans une édition. J’ai trouvé cela passionnant. Avoir tout d’un coup cent cinquante planches à réaliser, correspondant grosso modo au nombre de chapitres du livre, en s’imposant la rigueur d’une série d’images suivant un texte très précis, m’a beaucoup intéressé. Je considère, en effet, qu’en peinture existe aujourd’hui un flottement au niveau du sujet. Je suis un peu troublé en cette fin de siècle de voir que les artistes s’attachent de plus en plus au formel, au visuel, et abandonnent le sens profond de l’œuvre. J’avais envie de serrer le sujet de la peinture et de revenir à un texte. Diane me donnait l’occasion d’être encore plus rigoureux sur un texte puisque j’étais condamné à le lire plusieurs fois. Maintenant que les gouaches sont achevées, je m’attaque à une série de toiles et, bien entendu, elles n’auraient pas la même logique si les planches du livre n’avaient pas existé.

Pourquoi Don Quichotte ? Quelle lecture en avez-vous fait ?
Prendre des pinceaux aujourd’hui, c’est une attitude très donquichottesque. Nous vivons une époque où certains voudraient que la peinture disparaisse. Au cours des trois dernières années, la peinture a été exclue des grandes manifestations internationales. Une exposition va confronter au Guggenheim de New York les collections de ce musée à celles du Musée national d’art moderne (Centre Georges Pompidou). Entre 1900 et 1970, tous les classiques – donc des peintres – seront représentés, mais au-delà, on considère qu’il n’y a plus de peinture, et il n’y aura que des installations ou des œuvres conceptuelles. Être peintre, c’est donc jouer les don Quichotte, car celui-ci revivait des romans de chevalerie qui étaient déjà totalement dépassés à son époque. D’autre part, même si don Quichotte est du côté de la mémoire, je le considère comme très moderne par la relation qu’il entretient avec la vérité et la fiction. Celui qui est fou est sage, et celui qui est sage est fou. Don Quichotte a lu tous les livres que contenait sa bibliothèque. Il possède la connaissance, mais la vérité qui est en lui est cachée par la folie. Durant tout le roman, il va délirer, être dans la fiction. À la fin, lorsqu’il devient raisonnable, lorsqu’il est guéri, il meurt. La vérité le tue. L’imagination est donc la liberté, et la vérité la mort. N’oublions pas que Cervantes vivait pendant l’Inquisition, temps du dogme – la vérité absolue – et de l’hérésie, c’est-à-dire tout sauf la raison.
Le roman est également très moderne car il est écrit dans le roman. Don Quichotte rencontre son propre auteur, Cid Hamet Ben Engeli, nom qui comporte plusieurs significations en hébreu : fils de l’ange, fils d’Élie, et vérité également. À travers plusieurs allusions talmudiques, j’aurais tendance à croire que Cervantes était juif, un marrane, un juif soi-disant converti au christianisme mais qui continuait à pratiquer le judaïsme, ce qui était très dangereux à l’époque. Par rapport au dogme, Cervantes était donc du côté de la tache, du ratage. Don Quichotte est un chevalier qui rate tout ; il prend une dimension humaine qui est beaucoup plus émouvante.

Quelle a été votre méthode de travail ? Pourquoi avoir attaqué toutes les planches quasiment en même temps plutôt qu’avoir suivi un ordre ?
Tout en lisant le roman, je prenais des notes dans un carnet. Mais un peintre travaille surtout visuellement. J’ai pris ensuite des feuilles, sur lesquelles je recopiais quelques annotations pour aborder un thème qui se recoupait dans trois ou quatre chapitres. Ainsi, j’ai monté plusieurs gouaches en même temps. Je n’ai pas eu le souci de respecter le texte. Je suis bien sûr parti du texte, mais j’ai mis en valeur des choses qui me paraissaient signifiantes et je les ai interprétées. Par exemple, j’ai fait une mise en scène à partir d’un proverbe de Sancho et j’ai poussé le sens, quitte à me séparer du roman. Il m’est arrivé de faire une planche sur un seul mot d’un chapitre. J’ai voulu davantage interpréter le texte à ma manière que l’illustrer. Si vous ne voyez que mes planches, je ne crois pas que vous ayez une idée précise du roman, alors que si vous regardez celles qu’a faites Gustave Doré, vous êtes certainement plus dans le roman. J’ai voulu exciter la curiosité. J’ai travaillé aussi par familles d’images. Ainsi, la relation entre don Quichotte et Sancho – le rapport du double – constitue une trame du roman. J’ai travaillé en même temps tous les chapitres où cette relation se retrouve.

Puisque vous parlez de familles, j’évoquerai le jeu des sept familles. Vos gouaches font penser à des cartes, celles d’un jeu de tarot par exemple.
C’est drôle, car il est vrai que je suis assez intéressé par la problématique des cartes du tarot. Je trouve très étonnant qu’après avoir sorti deux, trois cartes, on puisse tenir un raisonnement. La logique des cartes, celle des images, fait naître la raison. Des compositions de plusieurs saynètes sur la même planche évoquent aussi les différents étages d’une carte de tarot, certaines images sont presque des archétypes, celle de la Duègne, par exemple.

En revanche, vous vous êtes totalement écarté de l’archétype de Don Quichotte.
En effet, mais je comprends que cette vision puisse exister. Don Quichotte a resurgi au XIXe siècle. La silhouette, le coucher de soleil, les moulins à vent..., ces illustrations sont très romantiques. Mais, à mon avis, le roman ne se rattache pas du tout au romantisme.

Pourquoi avoir choisi la gouache ?
L’huile n’aurait pas donné la même qualité de reproduction. La gouache offre, en outre, une rapidité d’exécution qui me convient.

Vous n’avez jamais pensé à la gravure ?
Je l’ai envisagée, mais les images auraient été trop précises et risquaient d’avoir un côté anecdotique. Mes gouaches sont brutales pour ne pas tomber dans l’anecdote.

Don Quichotte de Miguel de Cervantes, illustré par Gérard Garouste, préface de Laurent Busine, 688 p. en deux volumes reliés sous coffret illustré, Diane de Selliers éditeur, 1 600 F. jusqu’au 31 janvier, 1 980 F. ensuite. Tirage de tête (250 exemplaires, comprenant deux lithographies signées et numérotées) 5 200 F. jusqu’au 31 janvier, 6 500 F. ensuite.

Exposition du 21 octobre au 10 janvier au Musée d’Ixelles, 71 rue Jean Van Volsem, 1050 Bruxelles, tél. 32 2 511 90 84, tlj sauf lundi et jf 13h-18h30, sam.-dim. 10h-17h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°65 du 28 août 1998, avec le titre suivant : Garouste relit Cervantes

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