Frank Gehry, franc-tireur de l’architecture

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 9 octobre 2014 - 1837 mots

L’ouverture de la Fondation Vuitton et une double rétrospective à Paris. L’architecte américain confirme son statut de star.

La notoriété génère parfois quelques revers inattendus. Même le sagace Frank Gehry s’y est, un jour, laissé prendre et s’en mordit les doigts. Retour en 2005. L’architecte américain, prix Pritzker 1989, l’équivalent du Nobel en architecture, est déjà à l’époque une star adulée dans le monde entier. Après le flamboyant Musée Guggenheim, à Bilbao, en 1997, il achève en 2003 le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles. Deux ans plus tard donc, consécration suprême, il est le premier architecte à apparaître dans le dessin animé culte The Simpsons, de Matt Groening. Amusé, Gehry prêtera même sa propre voix à son personnage. Dans l’épisode, on le voit devant sa villa de Santa Monica en train de lire une lettre envoyée par Marge Simpson, laquelle fait appel à lui pour construire une salle de spectacles dans la ville de Springfield. Le Gehry de fiction ne fera qu’une boulette de la missive, la jetant négligemment sur le trottoir. Soudain, un éclair passe dans ses yeux. Gros plan sur la banale boulette de papier, dont la forme, froissée, lui évoque illico la silhouette de cette future salle de spectacles. « Frank Gehry, you’re a genious! », s’encense-t-il tout de go. La saynète prêta assurément à sourire, mais l’idée (fausse) qu’il conçoit ses projets en chiffonnant une simple feuille de papier se répandra néanmoins dans le public, amenant, au final, l’architecte en chair et en os à regretter amèrement son rôle de cartoon.

Le travail de Frank Gehry est évidemment tout sauf simpliste et la réalité de son œuvre ô combien plus complexe. À 85 ans, l’homme est toujours ce franc-tireur virtuose prêt à enchevêtrer les volumes à l’envi pour réinventer l’esthétique architecturale : « J’aborde l’architecture de manière très tactile, dit l’architecte. Je travaille d’abord exclusivement en maquettes. J’ai besoin de décomposer le programme en “blocs’’, afin de donner une échelle au projet. Ce n’est qu’au bout de ce long travail de maquettes, lorsque cette fameuse échelle est trouvée que nous passons au stade des plans proprement dits. » Bref, un parcours de longue haleine, à mille lieues donc du gag des Simpsons.

La découverte de la France
Né le 28 février 1929, à Toronto (Canada), Frank Owen Gehry a décroché son diplôme d’architecte il y a pile 60 ans, en 1954, à la South California University, à Los Angeles, ville dans laquelle ses parents sont venus s’installer en 1947. Il entre alors dans l’agence de l’architecte Victor Gruen, à Los Angeles, mais, à son retour du service militaire, poursuivra néanmoins des études en urbanisme à la Graduate School of Design de l’université Harvard. En 1961, il déménage avec femme (sa première) et enfants (deux filles) et s’installe à Paris, pour travailler une année durant chez l’architecte André Remondet, élève de Roger-Henri Expert. « J’habitais sur les Champs-Élysées, juste au-dessus du fameux dancing Mimi Pinson, et j’ai vu passer devant moi, sur l’avenue, le général de Gaulle et le couple Kennedy, alors en visite officielle », se souvient Gehry. Séduit par la France, l’architecte visite son patrimoine tous azimuts : les églises romanes (« J’adore celle de Tournus »), le Louvre (« d’avant la Pyramide »), les œuvres de Le Corbusier, le château d’Azay-le-Rideau et celui de Vaux-le-Vicomte, la cathédrale de Chartres, l’église du Raincy d’Auguste Perret… Outre les bâtiments, il rencontre aussi moult architectes, connus comme Jean Prouvé ou André Bloc, ou moins connus tels Ivan Jankovic ou Mark Biass (« Mon ami »). En 1962, il retourne à Los Angeles et y ouvre sa propre agence, « Frank O. Gehry and Associates », qu’il pilote depuis plus de cinq décennies maintenant.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ses premières commandes reflètent une période plutôt « minimaliste », à l’instar de la maison qu’il dessine pour le peintre Ronald Davis, en 1972. « J’ai suivi des cours dans une école où nombre de professeurs étaient, à l’époque, d’anciens G.I. qui avaient fait la guerre du Pacifique, raconte Gehry. L’influence du Japon et de l’Asie a été importante pour moi, notamment à travers l’architecture en bois. J’aime beaucoup le bois et j’ai trouvé très intéressant ce mélange entre la construction traditionnelle japonaise et les techniques familières californiennes. D’ailleurs, dès mon premier projet, on peut ressentir cette influence nippone. » Mais c’est sa propre maison, à Santa Monica, achevée en 1979 et dans laquelle il réside aujourd’hui encore, qui marquera les esprits, en particulier à travers l’usage de matériaux on ne peut plus ordinaires, tels le contreplaqué brut ou le grillage galvanisé. Son credo : faire de la beauté avec des rebuts… « J’ai grandi avec le Modernisme dont le mantra était : “la décoration est un vice”. Si vous ne pouvez user de la décoration, comment humaniser un bâtiment ?, aime à répéter Gehry. Je me suis dit que les matériaux eux-mêmes pouvaient être expressifs. » La demeure, l’un des premiers manifestes de son style personnel, fera sa renommée. Parmi ses travaux les plus remarquables, on peut noter le Vitra Design Museum de Weil-am-Rhein (Allemagne, 1989), le Frederick Weisman Art Museum, à Minneapolis (1993), l’immeuble de la Nationale-Nederlanden, à Prague (1996), l’immeuble de la DZ Bank, à Berlin (1998), l’Experience Music Project, à Seattle (2000) ou l’hôtel Marqués de Riscal, en plein vignoble à Elciego (Espagne, 2006).

L’angoisse de la page blanche
À chaque entame d’un projet, il y a toujours la page blanche et c’est, semble-t-il, l’instant que l’architecte redoute le plus : « J’ai toujours peur de ne pas savoir quoi faire, c’est un moment terrifiant. Puis je commence, j’en suis toujours étonné d’ailleurs, et je me dis que, bon, finalement, ce n’était pas si difficile… », explique Gehry dans un film que lui a consacré le réalisateur Sydney Pollack, en 2005, et intitulé Sketches of Frank Gehry [« Esquisses de Frank Gehry »]. Mieux vaut-il travailler avec des contraintes ou dans une entière liberté ? « Vous n’aurez jamais une liberté totale, mais vous pouvez toujours tenter de vous en approcher, dit Gehry. Quoi qu’il en soit, j’estime que les contraintes sont des choses positives : la gravité en est une, tout comme le budget. Les rêves et les désirs (du client) aussi sont des contraintes… » Commence alors une série de croquis, rapidement rejointe par l’incontournable exercice des maquettes. « Chacun des projets sur lesquels je travaille génère quarante ou cinquante maquettes successives, souligne Gehry. Elles font partie de la recherche qui conduit aux traitements informatique et technologique. Ces modèles participent du processus de réflexion, chacune menant à une réponse intuitive. » Aux informaticiens de Gehry Technologies, ensuite, d’imaginer le logiciel idoine capable de retranscrire en deux dimensions lesdites maquettes, grâce notamment à un programme ultra-sophistiqué baptisé Digital Project et développé à partir du fameux logiciel Catia de la firme française Dassault Systèmes. Puis aux ingénieurs, enfin, d’inventer la technologie propre à ériger cette architecture « extra-ordinaire ». De fait, chaque chantier est une prouesse technologique et comporte son lot de dépôts de brevets d’innovation, comme ce fut le cas, tout récemment encore, avec la nouvelle Fondation Louis Vuitton, à Paris, qui ouvre ses portes le 27 octobre. Pourtant, l’homme est loin d’être un béni-oui-oui face à l’outil informatique : « Je suis un peu un paradoxe, avoue-t-il. Je n’aime pas l’ordinateur pour dessiner, en revanche, j’adore sa technologie. » Il n’est pas le seul. Nombre d’architectes, de nos jours, se laissent séduire par les capacités inouïes de l’outil informatique, souvent à l’excès d’ailleurs. « L’ordinateur peut, certes, devenir un dictateur par accident et cela m’inquiète un peu, estime Gehry. Il est aujourd’hui flagrant de voir avec quelle aisance un programme numérique peut générer une signature esthétique. Montrez-moi l’image d’un bâtiment et je peux vous dire à coup sûr avec quel logiciel il a été conçue. Je crains qu’il faille malheureusement encore attendre un stade prochain, celui où l’effet de séduction de l’outil informatique aura été dépassé… »

Pas de système Gehry, mais une famille
À ceux qui pensent que l’architecte américain décline aujourd’hui un système, qu’il y a désormais un style ou une griffe Gehry, lui répond : « J’espère que non… Je n’ai pas une marque. Je suis davantage intéressé par ce qui se passe devant moi que derrière. D’ailleurs, je ne prends jamais de photos de mes bâtiments lorsqu’ils sont achevés. Je préfère l’avenir au passé. » Il reste que ses édifices aux formes sculpturales et à l’aspect visuel saisissant dessinent indubitablement une famille, à laquelle appartiendra le nouveau Musée Guggenheim d’Abou Dhabi, le Musée d’art contemporain de Quanzhou (Chine) et le futur siège de la firme Facebook, à Menlo Park en Californie. En France et plus précisément à Arles, Frank Gehry a posé, en avril dernier, la première pierre de la future Fondation Luma, dont l’ouverture est programmée pour 2018. L’occasion pour cette institution dédiée à l’art contemporain de déployer entre avril et septembre, dans le vaste Atelier de la mécanique, une bien étrange installation en forme d’hommage à l’architecte, intitulée Solaris Chronicles et constituée d’une multitude de maquettes grand format tout droit issues de l’agence Gehry. Installées sur des tables mobiles, ces dernières étaient déplacées par intermittence, au milieu d’un jeu de sons et de lumières, en une chorégraphie précise élaborée par l’artiste Tino Sehgal. « Ces maquettes ont un sens du mouvement que je n’aurais jamais imaginé, a jugé Frank Gehry. Jamais je n’aurais pensé les voir danser un jour. »

Dans le film de Sydney Pollack apparaît, étonnamment, le psychiatre de Frank Gehry, Milton Wexler, disparu en 2007, que l’architecte a fréquenté pendant 35 ans, notamment à cause d’angoisses récurrentes quant à une éventuelle faillite professionnelle. Certains passages sont succulents : « Un grand nombre de personnes pensent que j’ai aidé Frank Gehry à devenir un grand architecte, disait-il. C’est un non-sens total. Je ne l’ai pas rendu célèbre, au contraire, c’est lui qui m’a rendu célèbre. D’ailleurs, après la sortie du film, plusieurs architectes sont venus me voir pour un traitement… Je peux peut-être aider à ouvrir les vannes du flux [sous-entendu « créatif », NDLR]. En revanche, s’il n’y a pas ce flux, je ne peux absolument rien ! » Le thérapeute savait pertinemment, en outre, qu’il avait affaire à un être hors normes : « Lorsque les gens viennent me voir, c’est pour trouver un remède à leurs inquiétudes ou à leurs problèmes. En clair, changer pour avoir une vie meilleure. Lorsqu’un grand artiste vient me voir, il veut savoir comment faire pour changer le monde ! » Gehry est assurément l’un d’eux.

1929 Naissance à Toronto, au Canada
1954 Diplôme d’architecture de l’université de Californie
1962 Il ouvre sa propre agence d’architecture en Californie
1989 Lauréat du prix Pritzker. Inauguration du Vitra Design Museum à Weil-am-Rhein, en Allemagne
1997 Inauguration du Musée Guggenheim à Bilbao, en Espagne
2008 Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre à la Biennale de Venise
2014 Première pierre de la fondation Luma, à Arles. Inauguration en octobre de la Fondation Louis Vuitton, à Paris

« Rétrospective Frank Gehry », jusqu’au 25 janvier 2015. Musée national d’art moderne-Centre Pompidou. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 11 h à 21 h. Tarifs : 13 et 11 ou 10 et 9 €. Commissaires : Frédéric Migayrou et Aurélien Lemonier. www.centrepompidou.fr

Fondation Louis Vuitton. Ouverture le 27 octobre. Week-end inaugural en accès libre, le vendredi 24 de 10 h à 18 h, le samedi 25 de 10 h à 2 h et le dimanche 26 de 10 h à 23 h. Jusqu’au 2 novembre, ouvert tous les jours de 10 h à 20 h, nocturne le vendredi jusqu’à 23 h. À partir du 3 novembre, tous les jours, sauf le mardi, de 11 h à 20 h. Nocturne le vendredi jusqu’à 23 h. Le samedi et dimanche de 10 h à 20 h. Tarifs : 14 et 10 €. www.fondationlouisvuitton.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°673 du 1 novembre 2014, avec le titre suivant : Frank Gehry, franc-tireur de l’architecture

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