Hommage

François Morellet disparaît, une lumière s’éteint

Le maître de l’abstraction géométrique et du minimalisme laisse une œuvre majeure qui n’a cependant pas le rayonnement qu’elle mériterait au niveau international

Le trublion de l’abstraction géométrique et du minimalisme est décédé à 90 ans. Il laisse une œuvre fondamentale pour l’art contemporain et le souvenir d’un artiste subtil et facétieux.

Morellet est né à Cholet, a vécu à Cholet et sera incinéré à Cholet. C’est formidable, aucun artiste ne peut dire ça », revendiquait François Morellet. Sa prédiction s’est réalisée puisqu’il est mort chez lui, le 11 mai dernier au matin (dix jours après avoir fêté ses 90 ans) dans la même ville du Maine-et-Loire où il était né en avril 1926. Son père, Charles Morellet, auteur de quelques livres,  y était directeur d’une usine de jouets et lui fera partager son goût pour la lecture  d’Alphonse Allais, l’esprit de Francis Blanche ou de L’Os à moelle de Pierre Dac qui lui donneront très tôt le goût des jeux de mots et des contrepèteries. Avec ce merveilleux sens de l’humour et de la provocation qui le caractérisait, François Morellet répétait à l’envi qu’il était devenu artiste, parce qu’il n’était bon à rien et que l’une des clefs de sa réussite tenait au fait d’avoir pu travailler parallèlement et très longtemps dans l’entreprise familiale dont il sera à son tour le directeur. Il disait d’ailleurs : « Jusqu’à l’âge de 50 ans, je ne pratiquais l’art que le samedi et le dimanche. » Il avait toutefois commencé à peindre très tôt, dès 14 ans, puis de façon plus sérieuse, après son bac, ses études de russe et son mariage avec Danielle en 1944 (ils auront trois fils) et son retour à Cholet.

Le systémisme
Dès la fin des années 1940, Morellet opte pour les formes géométriques et la précision pour s’opposer à la domination de l’École de Paris. En mars 1950, il fait sa première exposition à la galerie Raymonde Creuse, avec des œuvres inspirées par l’art des aborigènes d’Australie et les tapas océaniens découverts au Musée de l’homme. La même année, lors d’un voyage au Brésil, il découvre le travail de Max Bill et les préceptes de l’Art concret. C’est le début d’une position qu’il ne quittera plus. Ses œuvres vont alors devenir plus contrôlées, systématiques et d’une exécution la plus neutre possible.
« Système » : le mot est lâché qui va alors définir tout son travail. On pourrait même dire que Morellet a été le fondateur et sans doute le seul membre d’un mouvement qui n’a jamais existé : le systémisme. Et son système consistait à réussir, à partir d’éléments géométriques ou de données mathématiques, à réaliser des œuvres avec le moins de décisions subjectives. Dès 1952, il met ainsi en place des programmes et des systèmes de répartition uniformes, de juxtapositions et de superpositions de trames. Pour l’une de ses pièces, la plus radicale réalisée en 1953 dans un musée à Mönchengladbach en Allemagne, l’artiste fait ainsi se croiser trois lignes verticales et trois lignes horizontales, créant ainsi seize carrés. « J’avais alors calculé que cela revenait à neuf ou dix décisions subjectives, c’est-à-dire très peu en comparaison d’un peintre traditionnel qui, ne serait-ce qu’avec le choix du pinceau, d’une couleur mélangée à d’autres etc., prend plus de décisions subjectives que moi pour faire une œuvre entière », commentait-il. Il disait également préférer le carré au rectangle, parce que pour le carré il n’y a qu’une seule décision à prendre alors qu’il y en a deux pour le rectangle. Ses carrés, il les fera également traverser par une ligne droite, « cette merveilleuse ligne droite, immatérielle et infinie » qu’il déclinera toute sa vie sous toutes ses formes et dans tous les matériaux.

Minimalisme et fantaisie

À la même époque, il a recours à  des systèmes plus ludiques utilisant, par exemple, les chiffres aléatoires de son annuaire téléphonique du Maine-et-Loire. Les numéros lus au hasard par sa femme indiquent, selon qu’ils sont pairs ou impairs, les couleurs préalablement choisies, le rouge pour les premiers, le bleu pour les seconds. Le tableau donnera ainsi lieu à une répartition aléatoire de 40 000 carrés. 1952 est aussi l’année où Morellet va à Grenade et se fascine pour l’Alhambra. C’est ce mélange chez lui entre la rigueur d’un certain minimalisme et le plaisir, la distance frivole, le ludisme, l’humour, la notion de l’absurde qui lui fera dire plus tard : « En fait, je suis un rigoureux rigolard, avec de prestigieux ancêtres, Allais, Satie, Jarry, Duchamp… » Un paradoxe qui lui fera aussi bousculer ses systèmes, dès qu’ils devenaient pour lui trop casaniers.
À la fin des années 1950, il fait d’importantes rencontres, Véra et Féri Molnar, Vasarely et en 1958, il se met à peindre des toiles dont les couleurs sont tirées au sort d’après les décimales du nombre pi (3,14159), un principe qu’il reprendra plus tard en 1998. Tout s’enchaîne très vite et en 1960 il est l’un des fondateurs du fameux GRAV (Groupe de Recherche d’Art Visuel) avec Horacio Garcia Rossi, Julio le Parc, Joël Stein, Francisco Sobrino et Jean-Pierre Yvaral. En 1967, Morellet est présenté par la galerie Denise René. C’est aussi l’année où, pour dérider le sérieux de la géométrie, il mêle les mots « cul », « con », « non », « nul » à des néons. Après avoir participé à plusieurs expositions de lumino-cinétisme, le groupe est dissous en 1968. Entre-temps, et dès 1963, Morellet a en effet introduit le néon dans son travail, « un truc droit, froid, impersonnel, pur et dur », qui deviendra son image de marque. Plus tard, au début des années 1980, il va se passionner pour l’art baroque, principalement celui de Bavière, du pays Souabe et d’Autriche. Ainsi, en 1983 introduit-il des branches d’arbres dans son travail pour les conjuguer avec ses carrés, dans une série baptisée Geometree qui sera exposée en 1985 à la galerie Durand-Dessert. Morellet aime de plus en plus se glisser dans l’espace entre l’ordre et le désordre, notamment en accrochant ses tableaux de travers, en faisant jongler le parallélisme, la verticalité, l’horizontalité, en conjuguant équilibre et déséquilibre, en mettant de la courbe dans l’angle droit. À ce titre, il était capable de faire sourire un carré.

Une consécration tardive
En 1995, il intitule son exposition au Capitou ( Fréjus), « Ordres et cahots » : toujours ce goût des jeux de mots de la part de celui qui, passionné de jazz, adore Queneau, Pérec, les palindromes, contresens et autres « couillonnades » selon son propre terme, qu’on retrouvera dans La géométrie dans les spasmes (des accouplements de carrés et de rectangles) en 1986, Free-vol en 1993, etc. Si Morellet a été relativement tôt, dès 1970, très apprécié à l’étranger, notamment aux Pays-Bas et en Allemagne, sa reconnaissance française sera pour le moins tardive. Elle arrive quand même en 1986 avec une grande rétrospective au Musée national d’art moderne au Centre Pompidou, suivie au même endroit de la grande exposition « Réinstallations » au printemps 2011.
La cote de l’artiste n’a d’ailleurs rien d’excessif : « elle oscille aujourd’hui entre 50 000 et 400 000 euros (pour des œuvres historiques) » indique son dernier galeriste Kamel Mennour. Enfin et parallèlement, il ne faut pas oublier que François Morellet est aussi l’artiste français à être le plus intervenu dans l’espace public, puisqu’il a réalisé 135 intégrations architecturales. Il avait commencé dès 1971 sur le site du plateau La Reynie, tout près de Beaubourg. La dernière en date, la plus importante de sa carrière, intitulée Grandes Ondes illumine de ses lignes courbes les anciens grands magasins du Louvre (le bâtiment du Louvre/Saint-Honoré rue de Rivoli). Inaugurée en octobre 2013, à l’initiative de la Société Foncière Lyonnaise, elle est encore visible actuellement puisqu’elle devait rester en place trois ans, jusqu’en octobre 2016. Un comité vient de se mettre en place pour faire en sorte qu’elle ne s’éteigne pas la même année que son auteur. Et que sa lumière perdure encore.

Verbatims - Confidences et verbes intimes

François Morellet maniait les mots avec entrain. Anthologie de ses saillies recueillies au cours d'entretiens entre 1995 et 2015.

D’une part j’étais vraiment obstiné. Et d’autre part, il faut bien dire que je n’étais doué pour à peu près rien. Obstiné et nul, voilà ! J’adorais la musique, ma femme a toujours été une grande musicienne, nous avions un piano à la maison, j’ai acheté un saxo, une guitare… j’étais nul. Le sport, ce n’était pas mieux. Je jouais au tennis, mais très vite je me faisais battre par tous les autres. Que restait-il, la religion ? Je n’y croyais pas assez. J’ai cru en Dieu jusqu’à l’âge de 20 ans et au progrès jusqu’à 40 ans. Ensuite en rien du tout. »

« Après avoir fait mes seize carrés en 1953, c’était parfait. J’aurais dû me suicider juste après. J’ai traîné et ensuite, c’était trop tard. J’ai donc eu l’idée d’introduire ce principe des systèmes. » n « J’ai réalisé mon premier néon, composé de quatre panneaux, en 1963 et j’ai mis vingt-deux ans à le vendre ! Les deux suivants, c’était encore pire, trente ans pour l’un, trente-cinq ans pour l’autre. Donc ces œuvres qui font une renommée et aident à entrer dans l’histoire de l’art, il ne faut pas s’attendre à en vivre. » n « Un jour, j’ai eu envie de prendre les décimales du nombre Pi (3,1415926535), jusqu’à l’infini, qui est très long vers la fin, paraît-il. »

« J’ai toujours dit que je n’aimais pas les grands trucs qui sont lourds et chers, que je n’aimais pas les cathédrales, ni les pyramides et que j’étais plutôt emballé par le baroque tardif du sud de l’Allemagne : ce style baptisé “barococo”, caractérisé par du faux marbre, du faux bois où tout est de travers. Je trouve cela merveilleux. »

« J’aime chatouiller l’architecture, surtout lorsqu’elle est très sérieuse. Donc pour la faire sourire, je la chatouille là où je pense que cela va marcher. Je prends un élément et je le détourne. Un bâtiment en général est principalement composé de lignes droites, donc jouer avec des courbes est beaucoup plus intéressant que de rajouter encore d’autres droites et en cassant le rythme la courbe gomme encore plus toute idée décorative. Et puis, la courbe est quand même bien plus rigolarde que la droite. Elle a d’ailleurs été beaucoup utilisée dans le baroque. »

« Si je devais résumer ce que j’ai fait, je dirais que j’ai réalisé des œuvres systématiques de manière à éliminer au maximum ce qui fait œuvre d’art, c’est-à-dire des détails, les détails de toute la peinture du monde. »

« J’ai toujours aimé que mon travail permette à chacun d’apporter son pique-nique. C’est, je pense, la fonction première d’une œuvre d’art. » n « L’humour a été mon plus bel héritage. C est une attitude qui permet de voir la dérision de toute chose, y compris de soi-même. Quand j’étais jeune, beau et en bonne santé, j’avais un peu honte de ma légèreté. Maintenant que je suis vieux, moche, en plus avec un genou qui ne m’appartient même pas, j’ai le droit d’être frivole. J’ai toujours eu une grande trouille de la mort et désormais, grâce à cette attitude, j’ai l’impression que ça va bien marcher. » « On m’a demandé une fois ce que j’aimerais qu’on dise plus tard devant une de mes œuvres. J’ai répondu qu’on dise seulement, avec un ton enjoué : “Oh, merde, le con !” ».

Propos recueillis par H.-F. D.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°458 du 27 mai 2016, avec le titre suivant : François Morellet disparaît, une lumière s’éteint

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