Italie - Biennale

Francesco Bonanmi : Un cinquantenaire pluriel

Entretien avec Francesco Bonami

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 13 juin 2003 - 1150 mots

Pour sa cinquantième édition, la Biennale de Venise se présente plus que jamais comme une exposition plurielle. Son directeur, Francesco Bonami, qui a titré la manifestation principale « Rêves et conflits. La dictature du spectateur », a invité une douzaine de commissaires pour ce qu’il qualifie d’« exposition des expositions ». Dans cet entretien, réalisé le 26 mars, Francesco Bonanmi présente son projet.

Vous avez sous-titré votre exposition “La dictature du spectateur”. Ce concept n’est-il pas en contradiction avec le rôle d’un commissaire d’exposition, à savoir celui de guider le visiteur ?
Mon idée n’est pas simplement de laisser le spectateur décider de ce qu’il veut, mais de lui donner l’opportunité d’être en charge de son propre temps et de sa propre expérience. Il ne s’agit pas de laisser au visiteur l’organisation de l’exposition.

Cette volonté de replacer le visiteur au centre de l’exposition est-elle le fruit d’une approche “marketing” ?
Souligner le marketing pourrait se révéler dangereux. Le visiteur est pour moi un individu avant que d’être un membre du public. Et le marketing ne repose que sur la notion de public. Beaucoup de particuliers peuvent aller voir une exposition, mais je ne considère pas que son succès se mesure seulement au nombre d’entrées. Il dépend aussi de ce que les visiteurs en ont retenu.

Pour privilégier cette “dictature du spectateur”, avez-vous travaillé différemment ?
Oui, j’ai divisé l’exposition en différentes sections et, de ce fait, elle n’a pas d’unité. Le visiteur peut à la fois regarder individuellement les œuvres de l’exposition et avoir le plaisir de découvrir un travail de commissariat d’expositions complet. J’ai essayé de donner davantage de clés d’accès aux œuvres et d’augmenter les niveaux, les directions, les liens entre les différentes parties de l’exposition. Telle est la façon dont j’ai essayé de construire la Biennale pour que le visiteur puisse mieux y naviguer.

Pourquoi avez-vous invité d’autres commissaires d’exposition ?
Nous parlons beaucoup de globalisation et du monde multiculturel mais, en fin de compte, les expositions ne reflètent souvent que la vision d’une seule personne. Si vous voulez vraiment montrer les différences, vous devez les maintenir. Aussi ai-je invité d’autres personnes. Nous avons discuté de l’équipe et des thèmes, et j’ai laissé aux autres commissaires indépendance et autonomie. Il y aura des contradictions, tout est possible pour représenter une unité qui n’existe pas aujourd’hui.

La Biennale peut cependant perdre en cohérence…
Chaque section sera cohérente. De toute façon, il n’existe pas de cohérence dans les grandes expositions thématiques. La Documenta 11 de Cassel était cohérente, mais il y avait moins d’artistes qu’à la Biennale, et elle a été montée par une seule équipe. La Biennale est davantage divisée, entre les pavillons, l’Arsenal, etc. Physiquement, elle n’est déjà pas cohérente. L’unité vient de cette incohérence.

Cette Biennale comprendra encore beaucoup de jeunes artistes. Vouliez-vous revenir à l’esprit d’Aperto ?
Oui, beaucoup de jeunes artistes seront exposés. Mais Aperto a constitué une plate-forme d’expérimentation durant une certaine période, qui est aujourd’hui révolue.

Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir un pavillon italien, La Zone ?
Je voulais mettre un terme à cette polémique stérile à propos du pavillon italien, ce grand mammouth blanc. Certains disent qu’à l’origine il était destiné aux artistes italiens. Mais, quand la Biennale a été créée, ce bâtiment n’a pas été construit pour l’art italien mais pour l’exposition internationale. J’ai réalisé qu’il y avait tout de même un problème pour les artistes italiens, alors j’ai décidé de créer un espace pour eux et d’inviter un jeune commissaire d’exposition. Il a choisi cinq jeunes artistes. Le but est de privilégier la visibilité sur la quantité. J’espère que cela marchera.

Vous soulignez pourtant dans le même temps l’obsolescence des pavillons nationaux.
Il y a toujours des discussions à ce propos. Dans un monde idéal, c’est un concept obsolète, mais dans le monde réel dans lequel nous vivons, nous voyons chaque jour que les gens se replient sur leur identité nationale. Nous pouvons le voir dans un événement de ce type, aussi bien du côté des Français, des Anglais ou des Allemands, par exemple. La multiplicité des nations est une chose qui compte pour les gens. Ceux-ci continuent à considérer l’art et la culture comme un véhicule pour établir leur identité nationale. Aussi, je ne crois pas, en fin de compte, que les pavillons nationaux soient si obsolètes que cela.

Pensez-vous que le commissaire général devrait avoir un droit de regard sur les artistes exposés dans les pavillons nationaux ?
Ce serait intéressant de voir un jour une telle expérience. Mais je ne pense pas que cela arrive un jour.

L’exposition internationale comprend un certain nombre d’artistes qui vivent en France. Quelle est votre opinion de la scène française ?
Depuis dix ans, il y a une nouvelle génération de jeunes artistes français qui est très intéressante. J’essaie de ne pas me restreindre à une seule scène, mais je pense qu’à Paris il y a un très bon groupe d’artistes, qui dialoguent et collaborent avec d’autres.

Le choix des artistes de la Biennale a-t-il été collégial ?
Non. J’ai donné entière liberté aux autres commissaires. Ils m’ont seulement présenté une liste que j’ai regardée.

Vous êtes également le commissaire de l’exposition de peinture au Musée Correr. Quel est son propos ?
L’exposition débute en 1964, lorsque Robert Rauschenberg a remporté le Grand Prix de la Biennale. À partir de ce moment, l’art américain a étendu son hégémonie sur l’art contemporain. La peinture est également rentrée à cette époque dans un état permanent de crise. Je voulais refléter ma vision personnelle de cette histoire comprise entre 1964 et 2003, en finissant avec Takashi Murakami, qui reprend, dans un sens, ce que Rauschenberg a réalisé dans les années 1960 en utilisant un langage complètement étranger à notre compréhension. La peinture n’est pas seulement circonscrite au Musée Correr puisque l’exposition internationale comprend également quelques jeunes peintres, ainsi dans le pavillon italien, à l’Arsenal...

Souhaitiez-vous vous situer dans un mouvement qui, ces dernières années, a vu l’organisation de nombreuses expositions de peinture pour promouvoir cette jeune génération ?
Les expositions de peinture induisent toujours une relation entre le visiteur et l’œuvre. La peinture n’a jamais disparu, mais il est toujours difficile de trouver des peintres qui reflètent le monde dans leurs toiles. Aussi les expositions de peintures sont-elles très compliquées à monter et à réussir. Cependant, la peinture est un archétype de l’art. Dès que l’on pose de la peinture sur une toile, elle devient œuvre. Elle peut être mauvaise, mais elle est une œuvre d’art. Si l’on prend une photographie ou si l’on tourne une vidéo, le résultat ne devient œuvre qu’à partir du moment où il est conceptualisé. Le spectateur d’une peinture ne la regarde pas comme une toile recouverte de couleur mais comme une œuvre. Aussi le message passe-t-il plus facilement. Le visiteur peut discuter le contenu, la technique, mais il ne questionne jamais la nature artistique de la toile.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°173 du 13 juin 2003, avec le titre suivant : Francesco Bonanmi : Un cinquantenaire pluriel

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