Fischer List : sur la piste des « œuvres dégénérées »

De nouvelles révélations sur la politique nazie

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 9 octobre 2009

Tandis qu’en France les recherches sur les œuvres d’art récupérées après la Seconde Guerre mondiale – les \"MNR\" – se précisent, la découverte en Grande-Bretagne de la liste complète des 16 558 œuvres d’\"art dégénéré\" saisies par les nazis apporte de nouvelles informations sur la \"politique culturelle\" du IIIe Reich. Notre partenaire éditorial The Art Newspaper a pu, le premier, accéder au document dans sa totalité. Une surprise : la mention du sculpteur britannique Henry Moore.

LONDRES (de notre correspondant) - Établie par l’Institut allemand de la Propagande culturelle et économique, la liste des œuvres d’"art dégénéré" – en deux tomes – daterait de la fin de 1941. L’ensemble a été enregistré scrupuleusement, avec une rigueur toute germanique. Le classement a été établi par villes (de A comme Aachen-Stadt Museum, à Z comme Zwickau-König Albert Museum), puis par musées. Suivent pour chacun d’eux, par ordre alphabétique, le nom des artistes, le titre de leurs œuvres, leur genre. Si les œuvres ont été vendues ou échangées, le nom du marchand est mentionné, accompagné parfois du montant de la transaction. Le contenu du premier tome (A-G) était connu grâce à trois listes similaires conservées dans les Archives de Berlin. En revanche, les informations données par le second volume sont, semble-t-il, une révélation. Selon le spécialiste allemand Andreas Hüneke, "près de 60 % de ce qu’il nous livre est inédit". L’apparition de cette liste complète des 16 558 œuvres est entourée de mystère. La seule chose que l’on sache avec certitude est qu’elle a été la propriété de Heinrich ("Harry") Fischer, décédé en 1977. Elle est restée en possession de la famille jusqu’à ce que sa veuve, Elfriede, la remette à la National Art Library du Victoria & Albert Museum à Londres, en septembre dernier. Mrs Fischer a alors déclaré tout ignorer de sa provenance et ne s’être pas rendu compte jusque-là de son importance. Le document en lui-même – 480?pages dactylographiées – n’apporte aucune information majeure sur son "itinéraire" depuis le début des années 1940. La reliure semble dater de l’après-guerre, et la première page du tome A-G, susceptible d’avoir recueilli de précieux renseignements, a été déchirée. Malgré cette absence d’informations, la National Art Library considère qu’elle n’a pas de raison de douter de l’authenticité du document. Les premières saisies d’art moderne en Allemagne datent de juin 1937. L’opération avait pour but de réunir des œuvres pour la fameuse exposition d’"Entartete Kunst" (art dégénéré), inaugurée par Hitler le 18 juillet 1937 à la Haus der deutschen Kunst à Munich. Des milliers d’autres œuvres ont été saisies par la suite, la même année. Il s’agissait essentiellement d’œuvres modernes classiques, ou engagées politiquement, ou encore de travaux d’ar­tistes d’origine juive.

En 1938, Goebbels déclarait "espérer gagner au moins un peu d’ar­gent avec ce ramassis d’or­dures". Les œuvres susceptibles de trouver de bons acheteurs sur la scène internationale ont été acheminées en Suisse et mises aux enchères à Lucerne par Theodor Fischer. Un ensemble de 125 peintures et sculptures a ainsi été vendu le 30 juin 1939 et a rapporté 500 000 francs suisses. Il comprenait des chefs-d’œuvre de Braque, Chagall, Corinth, Derain, Dix, Gauguin, Van Gogh, Grosz, Klee, Kokoschka, Matisse, Modigliani, Nolde, Picasso et Vlaminck. Les marchands d’art prirent rapidement contact avec les autorités nazies pour leur demander l’autorisation de vendre des œuvres de moindre importance. Quatre furent finalement sélectionnés, et leur nom apparaît fréquemment dans la liste découverte : Bernard Böhmer (Güstrow), Karl Buchholz (Berlin), le Dr Hildebrand Gurlitt (Hambourg) et Ferdinand Möller (Berlin). On y trouve également les noms de Harald Halvorsen (Oslo) et de Vilstrup. Emmanuel Fohn, peintre et marchand d’origine autrichienne basé en Italie, a effectué une série d’échanges en 1939, offrant aux nazis des toiles de peintres romantiques allemands contre de vastes lots d’œuvres "dégénérées". Si les marchands allemands ont été les principaux bénéficiaires de telles opérations, une lettre adressée à Hitler, le 19 octobre 1938, par l’Anglais Colnaghi donne un aperçu inattendu de la concurrence. Dans cette lettre conservée dans les archives allemandes, Colnaghi explique : "Nous som­mes probablement la seule entreprise britannique, toutes tailles confondues, qui n’a jamais montré à ses clients d’œuvres dégénérées, de quelque pays qu’elles soient, étant donné le dégoût profond que nos ressentons envers un mouvement artistique aussi vulgaire que déshonnête". Toutefois, malgré sa "répugnance", le marchand londonien se portait volontaire pour vendre de telles œuvres et souhaitait une décision rapide du récipiendaire : "Votre position envers cet art de pacotille commence à trouver un écho positif à l’étranger et, malgré tous les efforts des négociants juifs, leur marché international est susceptible de s’effondrer d’un moment à l’autre". Pourtant, les tentatives de séduction de Colnaghi restèrent lettre morte.

Courant 1939, le bâtiment de la Köpenicker Strasse où était entreposé "l’art dégénéré" étant réquisitionné afin d’y stocker des céréales, on détruisit la plupart des œuvres non vendues. Le 20 mars 1939, près de 5 000 pièces étaient transférées dans la cour de la caserne principale des pompiers de Berlin : 1 004 peintures et sculptures, mais aussi 3 825 dessins, aquarelles et gravures y furent alors brûlés sous l’œil vigilant des pompiers. La découverte de la liste dactylographiée va inévitablement poser la question de la recherche et de l’identification des œuvres. Cepen­dant, les musées allemands qui en furent dépossédés auront probablement de grandes difficultés à exiger légalement leur restitution. Ce document est d’une grande importance historique pour les spécialistes des artistes concernés, pour les chercheurs qui étudient l’"art dégénéré", et pour les musées allemands privés de leurs œuvres, puisque la liste ne mentionne pas de saisies dans des collections particulières. Susanna Robson, conservateur à la National Art Library et responsable du legs de la famille Fischer, promet de mettre la liste sur microfilms. Il est également envisagé de publier le document.

Moore \"dégénéré\"
\"Moore lui-même, apparemment, n’a jamais su que les nazis avaient condamné son œuvre\", déclare Timothy Llewellyn, directeur de la Fondation Henry Moore. La liste précise que sept œuvres de Moore avaient été saisies au Kunstgewerbe Museum de Hambourg. La plus importante était une tête de femme sculptée, qui fut l’objet d’un échange avec le marchand de Güstrow, Bernard Böhmer, probablement en 1940. La tête de femme, qui a disparu depuis, ne figure pas dans le catalogue raisonné de Henry Moore. Selon une information émanant des archives du musée de Hambourg, la sculpture date de 1930. Haute de 15 cm, elle a été réalisée en minerai de fer. Le document nazi mentionne également cinq œuvres sur papier, deux aquarelles (Étude pour sculpture en pierre et Sept esquisses pour sculpture), deux dessins (Étude pour sculpture en pierre et Étude), et une gravure (Étude), qui ont toutes disparu. M. Llewellyn a déclaré qu’\"il serait merveilleux que grâce à ces nouvelles informations, il soit possible de retrouver ces œuvres, surtout la tête de femme sculptée\".

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°37 du 2 mai 1997, avec le titre suivant : Fischer List : sur la piste des « œuvres dégénérées »

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