Jeudi 12 décembre 2019

cinéma

Films muets : paradis retrouvés

L'ŒIL

Le 1 juin 2002 - 720 mots

Un conseil : le 21 juin au jardin des Tuileries, arrivez avant 22h30. Au vu du succès croissant de Retour de Flamme, il devrait y avoir du monde et il faut s’en réjouir. Rien de plus prenant que de découvrir, au milieu d’une assemblée bruissante de rires et d’émotion, en plein air sous le bleu de la nuit estivale, sur grand écran, des films miraculés des premiers âges du cinéma. Serge Bromberg présente, raconte, accompagne au piano, fait le clown. Derrière se cache un gros bosseur, toujours en quête, avec sa société de restauration et production Lobster Films, du chef-d’œuvre de Méliès peut-être enfoui dans votre grenier. Propos choisis :

Un faux critère : la rareté. Nous présentons ce qui n’a plus voix au chapitre, des univers parallèles, des mondes perdus. Plus de 50 % du patrimoine muet a disparu à jamais. La société Eclipse tourna 2 500 films : 40 ont survécu. Le défi n’est pas de restaurer des films, mais l’intérêt du spectateur pour un cinéma différent. La rareté pour la rareté ne nous intéresse pas. Combien de personnes ont vu plus de 20 films muets ? Donc tous les films muets sont rares. Plus encore ceux vus sur grand écran, accompagnés au piano.

Politique du spectateur. Retour de flamme, c’est une carte de grand restaurant, où l’on pourrait goûter un peu à tout. Il s’agit de doser : chaque film en soi tient le coup, mais il faut une harmonisation, et que l’ensemble soit immédiatement compréhensible aujourd’hui. A la différence des cinémathèques, des universitaires, des critiques, qui ne pensent qu’au film, nous ne pensons qu’au spectateur. Nous avons passé La Fièvre des échecs, de Poudovkine, parce qu’il avait conservé une dimension de spectacle et d’insolite, mais les expériences certes géniales d’Oskar Fischinger n’ont pas leur place ici. Plutôt que l’Everest, commençons par les puys d’Auvergne.

Le piano et la parole. Quand je joue, je suis spectateur. J’essaie d’être un bon spectateur, pour faire oublier que je suis un très mauvais pianiste. Avec les films muets, cette spontanéité peut provoquer une osmose. J’improvise tout. Quand il va y avoir un baiser, je sais devoir arriver au bout de ma ligne mélodique. Si je suis battu, ce n’est pas grave. Progressivement, je me suis mis à compenser par la parole. Les réflexes de théâtre sont des réflexes de survie. Je prépare mes effets... même si je me surprends toujours à raconter ce que précisément, je m’étais juré de taire !

La cave et le grenier. Là se trouvent les films. Peut-être chez vous. Sur les 70 000 bobines de la collection Lobster, 50 000 ont été retrouvées ainsi depuis 1992. 30 Méliès d’un coup en 98 ! Dans les films que nous allons passer le 21 juin, la moitié n’était pas découverts il y a un an. Mieux : 10 à 15 % ne le sont pas encore ! Je ne pense pas trouver d’ici là de nouvelles bobines : j’en suis absolument certain.

La restauration. Deux écoles : garder tel quel, dans la rudesse initiale, ou adapter aux exigences actuelles de confort. La seconde option favorise le spectateur. C’est donc la nôtre. Le restaurateur travaille aux frontières de l’interprétation. C’est une école de modestie absolue. Pour le Barbe-bleue de Painlevé, nous avons respecté son vœu de couleurs vives tout en sachant qu’il ne disposait pas à l’époque d’un positif aussi lumineux pour les restituer. Nous avons restauré l’intention.

Le génie. 10 à 15 % des films actuels ont un intérêt pour l’histoire future. Idem pour le début du siècle : Griffith n’a pas tourné que des Naissance d’une nation. Quand Ford est embauché en 1917, on ne le paye pas pour tourner des Ford. Inutile d’y déceler du génie, des signes avant-coureurs : il n’y a rien du tout ! Par contre, Charley Bowers et Charley Chase sont des grands génies du cinéma muet, et on ne les connaît pas. Notre fierté, c’est de trouver un film dans une cave, et suivre toutes les étapes jusqu’à faire rêver 3 000 personnes sous les étoiles, un soir d’été au jardin des Tuileries.

- PARIS, jardin des Tuileries, côté Orangerie, 21 juin, 22h30, séance gratuite. Avec, en prélude à la Fête de la Musique, un document retrouvé sur Duke Ellington. Et si vous découvrez de vieilles bobines : Lobster Films, tél. 01 43 38 69 69.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°537 du 1 juin 2002, avec le titre suivant : Films muets : paradis retrouvés

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