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Face au doute, l’État laisse filer le présumé Caravage

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2019 - 1027 mots

PARIS

À l’issue du délai de trente mois dont il disposait, le ministère de la Culture n’a pu aboutir à un consensus sur l’auteur de l’œuvre. Il a tranché : le tableau découvert à Toulouse ne rejoindra pas les collections nationales.

Caravage Judith  Holopherne Toulouse
Le tableau Judith tranchant la tête d’Holopherne (c. 1604-1605 ?) découvert dans un grenier toulousain en avril 2014. La peinture est attribuée au Caravage par le cabinet d'expertise Eric Turquin.
© Photo Studio Sebert

Paris. Le suspense a pris fin. Le 16 novembre dernier, l’État a délivré le certificat d’exportation de Judith et Holopherne, attribué par certains au Caravage (1571-1610), signifiant ainsi son refus de l’acquérir. Plus rien n’empêche l’œuvre d’être vendue et de partir à l’étranger. En cours de nettoyage, aucune décision n’a cependant été prise concernant l’avenir de cette toile.

Après l’avoir découvert en 2014 dans le grenier d’une habitation de la région toulousaine, les propriétaires du tableau avaient contacté Me Marc Labarbe, commissaire-priseur à Toulouse, lequel s’était par la suite rapproché d’Éric Turquin, expert en tableaux anciens. À la suite d’importantes recherches – et en particulier d’analyses menées par le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France) –, l’expert l’attribuait au Caravage. S’en suit, depuis, une bataille d’experts.

Pour se donner du temps et clarifier la question, l’État a considéré le tableau comme un « trésor national » en mars 2016, refusant ainsi de délivrer un certificat d’exportation. « J’ai été le premier surpris par cette décision car, à l’époque, le Louvre, notamment Sébastien Allard (directeur du département des Peintures), m’avait indiqué qu’il ne voyait pas d’opposition à la délivrance du certificat », a révélé Éric Turquin. Par cet arrêté, le ministère de la Culture se donnait la possibilité pour une durée de trente mois d’étudier et d’affiner la question de l’attribution afin, éventuellement, de se porter acquéreur.

L’expert a mis à profit ce laps de temps pour approfondir ses recherches, montrer l’œuvre à des historiens et des spécialistes italiens, et procéder à des analyses scientifiques complémentaires à celle du laboratoire des musées de France – restées confidentielles. Des confrontations avec d’autres œuvres du Caravage ont été organisées, l’une à la Pinacothèque de Brera pendant trois mois, suivie d’une journée d’étude le 6 février 2017, et une autre le 13 juin de la même année au Louvre avec les trois autres œuvres de l’artiste figurant dans les collections du musée.

À l’issue de ce délai, les propriétaires ont effectué une nouvelle demande de certificat de libre circulation – telle est la procédure –, lequel leur a été automatiquement accordé le 16 novembre dernier. En d’autres termes, l’État ne souhaite pas acquérir l’œuvre. Il n’est pas dans l’obligation de motiver sa décision. Est-ce le prix astronomique du tableau – 120 millions d’euros – ou le problème de l’attribution qui a conduit à une telle décision ? « En réalité, c’est le prix corrélé au fait qu’il n’y a pas eu de consensus sur l’attribution. 120 millions, cela fait cher le prix du doute, a indiqué une source proche du ministère de la Culture. Nous ne sommes pas parvenus à une réponse catégorique ni dans un sens ni dans l’autre. Difficile dans ce cas d’engager l’État sur un achat pour lequel nous n’avons pas de certitudes absolues. »

Des parties « très belles» et d’autres « très faibles »

Depuis le début de l’affaire, l’œuvre fait débat, certains experts et historiens estimant qu’elle n’est pas de la main de Caravage. Or, on sait qu’il existe un tableau perdu du maître, connu par une copie d’époque de Louis Finson (1580-1617) conservée dans les collections de la banque Intesa Sanpaolo à Naples. Pour Éric Turquin, le tableau de Toulouse serait l’original perdu. D’après les opposants, il s’agirait d’une deuxième voire d’une troisième copie de Finson, ou bien d’une œuvre d’une autre main (lire l’encadré). « Cette histoire va se terminer en queue de poisson. Si l’État se retire, c’est parce que ce n’est pas un Caravage ! C’est un tableau intéressant par ailleurs, avec des parties très belles mais qui comporte aussi des parties très faibles. Si le Louvre était convaincu, il ferait tout pour l’avoir. Et je ne vois pas comment un musée américain pourrait l’acheter avec tous les doutes qui persistent », a commenté un connaisseur du marché.

Le tableau va-t-il être livré aux enchères ? Les propriétaires souhaitent en tout cas s’en séparer. Mais pour l’heure, « on ne sait pas quand, ni comment il sera vendu. Toute décision prise avant la fin du nettoyage serait prématurée », annonce Éric Turquin. « Ce que je peux dire, c’est que le début du nettoyage est très encourageant. Il y a notamment des repentirs qui laissent à penser qu’il s’agit d’une œuvre originale et non pas d’une copie. » Le marché devrait départager les experts.

L’attribution au Caravage, Les pour et les contre  


Débat d’experts. Plusieurs spécialistes partagent la position du cabinet Turquin : Keith Christiansen (Metropolitan Museum of Arts de New York), Nicola Spinosa (ancien directeur du Musée de Capodimonte à Naples), Jean-Pierre Cuzin (ancien directeur du département des Peintures du Louvre), John Gash (université d’Aberdeen en Écosse) ou encore l’historienne Rossella Vodret. Selon cette dernière, les pigments rouges utilisés sont caractéristiques des tableaux peints par le Caravage à Naples vers 1607, tout comme les toiles employées.

De son côté, l’historienne de l’art et spécialiste du caravagisme Mina Gregori – la première à avoir été consultée par Éric Turquin –, si elle considère qu’il s’agit de la plus belle œuvre italienne découverte depuis trente ans : « C’est un très beau caravagesque », ne reconnaît pas « la main de Caravage ». Elle pencherait même pour une œuvre de la main d’Artémisia Gentileschi ; c’est ce qu’elle a affirmé lors d’une réunion entre spécialistes organisée au Musée Jacquemart-André à Paris le 9 janvier. Parmi les « sceptiques » figure également Gianni Papi (professeur à l’université de Florence), pour qui le tableau découvert à Toulouse n’est qu’une copie de Louis Finson, disciple du Caravage. Les dents d’Holopherne, les reflets très nets sur ses ongles, le relief excessif des plis du visage de la vieille femme, l’épée exagérément ciselée de Judith… sont « absolument étranges pour Caravaggio », selon ses termes. De même, Francesca Cappelletti (université de Ferrare, Italie), ne croit pas à l’attribution au Caravage, pour des motifs stylistiques notamment. D’autres estiment encore que le goitre étrange de la servante n’aurait pas pu être peint par le Caravage.

 

Marie Potard

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°515 du 18 janvier 2019, avec le titre suivant : Face au doute, l’État laisse filer le présumé Caravage

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