Dimanche 25 février 2018

Exposer mais aussi promouvoir

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2008

À côté des musées et des centres d’art, de plus en plus d’initiatives privées soutiennent la scène française. La promotion à l’étranger doit, quant à elle, s’appuyer sur une véritable stratégie.

Les artistes français sont-ils assez exposés dans leur propre pays ? Oui, répondent en cœur les participants à notre table ronde. D’après Mathieu Mercier, « il n’y a pas de grand manque d’expositions, à part pour deux ou trois artistes de [s]a génération. Peut-être plus pour la génération d’avant. » Les institutionnels pensent de leur côté remplir leur rôle. « Le Centre Pompidou ne peut pas faire plus. Sa programmation est lourde. De plus, les artistes français sont bien représentés dans les collections du Musée national d’art moderne avec des ensembles d’œuvres », souligne Catherine Grenier. « Au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, estime Fabrice Hergott, les artistes français sont redéployés dans les collections, même s’il n’y a pas de quotas, ni d’obligations. » Les centres d’art et les musées ne peuvent pourtant pas montrer régulièrement l’évolution du travail des artistes. « Il faut exposer les artistes tous les cinq ans. Au Centre Pompidou, en moyenne, on les montre tous les dix ans », affirme Catherine Grenier. S’il est facile de bénéficier d’une première exposition – comme, dans le domaine du cinéma, de faire un premier film –, c’est la deuxième qui est difficile à obtenir. La récurrence est pourtant primordiale. Ainsi, certains étrangers ont des difficultés à suivre l’évolution de la carrière des artistes français. La « Force de l’art », présentée au Grand Palais, se propose d’y remédier en faisant le point tous les trois ans sur la scène française. « Mais, au lieu de solliciter quatorze commissaires [ainsi lors de la première édition en 2006], il serait préférable d’avoir un vrai point de vue et de confier l’exposition à un seul commissaire », avance Daniel Guerlain. Il ajoute que la visibilité des artistes français passe aussi par le marché et les collectionneurs, qui échangent considérablement entre eux. Ces derniers montrent régulièrement leurs acquisitions à d’autres collectionneurs importants comme aux institutionnels. Après avoir exposé un choix d’œuvres de leur collection de dessins à New York au printemps 2008, Florence et Daniel Guerlain ont perçu une nouvelle attention envers la scène française de la part de collectionneurs américains, lesquels se sont déplacés pour visiter leur collection en France. Lisa Dennison, ancienne directrice du Solomon R. Guggenheim Museum à New York et actuelle vice-présidente exécutive de Sotheby’s Amérique du Nord, est ainsi venue jusqu’à leur résidence des Mesnuls (Yvelines). Il apparaît donc nécessaire d’encourager la coopération entre les collectionneurs privés et de leur donner des cartes
blanches. Pour Fabrice Hergott, les noms ont aussi leur importance. « Les étrangers ont une nouvelle vision de la scène française du fait de collectionneurs, à l’instar des Guerlain, ou d’initiatives privées comme celles des Galeries Lafayette », estime le directeur.
De fait, les institutions françaises se tournent de plus en plus vers le privé : il s’agit à la fois d’une stratégie et d’une nécessité économique. L’apport des Galeries Lafayette a ainsi permis à l’exposition de Mathieu Mercier au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2007 d’avoir lieu au bon moment, soit pendant la FIAC. « Sinon, elle aurait été repoussée d’une saison », précise Fabrice Hergott. Mathieu Mercier relève aussi la souplesse qui caractérise les initiatives privées, comme l’exposition « Antidote », par rapport aux musées, et le soutien apporté à la scène française par la Fondation d’entreprise Ricard ou le prix Marcel-Duchamp. L’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), qui est à l’initiative du prix Marcel-Duchamp, organisera ainsi prochainement une exposition d’artistes français à Los Angeles dans laquelle chacun pourra présenter plusieurs œuvres. Les entreprises privées constituent aussi de bons relais à l’étranger, telle Pernod Ricard, mécène de l’exposition « Daniel Buren » au Solomon R. Guggenheim Museum à New York en 2005.

Art complexe
Pour les collectionneurs, la sanction du marché est indispensable. « Un artiste n’existe pas s’il n’est pas sur le marché », martèle Daniel Guerlain. « Il est clair que, concernant l’exposition “Peter Doig” [présentée cet été au Musée d’art moderne de la Ville de Paris], la reconnaissance par le marché a eu son importance. Cela a animé les médias », confirme Fabrice Hergott. Mais la présence des artistes sur le marché est aussi conditionnée par le travail des marchands. Or, d’après les intervenants, les galeries françaises connaissent un problème de « taille critique ». Elles ne sont pas assez puissantes. Plus encore, elles seraient frappées du syndrome de Peter Pan en ne voulant pas grandir… Du coup, les artistes français disposeraient de moyens de production moindres que leurs homologues étrangers. « Il n’y a, en France, pas d’équivalent à Jeff Koons et son atelier, pointe Mathieu Mercier. Seul Xavier Veilhan travaille comme une entreprise. » La visibilité des créateurs français serait aussi freinée par la nature même de leur production. « Les étrangers ont du mal à nous identifier, analyse Mathieu Mercier. Le travail d’un artiste français est souvent difficile à appréhender dans sa globalité. Les Anglo-Saxons développent une stratégie du signe qui rend une pratique identifiable sur l’ensemble d’une carrière. » Les étrangers auraient par exemple des difficultés à cerner le travail de Jean-Luc Moulène, qui a été très exposé en France. Conséquence : cet artiste a été rarement convié à une grande exposition à l’étranger. Catherine Grenier, plus modérée, rappelle que les œuvres, pas spécialement complexes, de François Morellet ou de Martial Raysse ne sont pas pour autant reconnues à leur juste valeur à l’étranger. « L’art français est comme un laboratoire, une exploration du futur », atteste Fabrice Hergott. Il existerait même en France un « art d’auteur », comparable au « cinéma d’auteur ». C’est pourquoi ces artistes ont peut-être plus besoin que d’autres de publications destinées à faire comprendre leur démarche. Mais, selon les intervenants, les revues françaises ne jouissent pas d’une audience internationale. Il faudrait également proscrire les publications bilingues et publier des ouvrages entièrement en anglais, les seuls à être vraiment lus.
La diffusion des artistes français à l’étranger doit reposer sur une véritable stratégie. Tous s’accordent sur le fait que les opérations commando menées à l’étranger ne marchent pas. Et constatent le relatif impact des expositions d’artistes français programmées à seule fin de pouvoir bénéficier de subventions de CulturesFrance, d’autant que les sommes allouées sont souvent faibles. « Il vaut mieux susciter à l’avance les collaborations, défend Catherine Grenier. Cela ne va pas de soi avec les étrangers. » « Quand on propose à un conservateur étranger d’accueillir une exposition, on limite de fait une part de l’aspect créatif de son travail, remarque Fabrice Hergott. D’où la nécessité de prévoir la circulation en amont, pour impliquer dès le départ les étrangers dans le projet. » Catherine Grenier soulève aussi la question du format de la manifestation : « Pour pouvoir circuler, une exposition doit faire environ 1 200-1 300 m2. Une exposition d’un artiste milieu de carrière doit se limiter à 900 m2 et à environ 600-700m2 pour le design ou l’architecture. » Ainsi, « Airs de Paris », organisée au Centre Pompidou et qui a porté un regard sur la scène française en 2007, était-elle trop grande et trop vite montée pour pouvoir bénéficier d’une vraie itinérance. De toute façon, d’un point de vue stratégique, il est préférable d’exporter des expositions monographiques qu’une exposition collective, quitte à ne promouvoir qu’un ou deux artistes, estime Mathieu Mercier. Et Catherine Grenier de conclure en forme de maxime : « Il faut exposer mais aussi promouvoir. »

Cette table ronde s’est déroulée le 16 juillet 2008 au siège des Galeries Lafayette, à Paris, et a réuni Catherine Grenier, conservatrice à la tête de l’association de préfiguration des sous-sols du Palais de Tokyo ; Florence et Daniel Guerlain, collectionneurs et initiateurs du Prix de dessin contemporain de la Fondation Daniel et Florence Guerlain ; Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris ; Mathieu Mercier, artiste. Débat animé par Roxana Azimi, Guillaume Houzé (initiateur d’« Antidote » et commissaire de l’exposition) et Philippe Régnier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°287 du 19 septembre 2008, avec le titre suivant : Exposer mais aussi promouvoir

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