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Éric Gross, directeur de l’Institut national du patrimoine

« Il faut repenser le concours de conservateur »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 17 mars 2009

Conseiller auprès de Jean-Jacques Aillagon au Centre Pompidou puis au ministère de la Culture de 2002 à 2003, Éric Gross a été directeur du Livre et de la Lecture et président du Centre national du livre (2003-2005), avant d’être conseiller pour la culture au cabinet du Premier ministre Dominique de Villepin (2005-2007). Il exerçait les fonctions d’inspecteur général de l’Éducation nationale, chargé d’une mission sur l’éducation artistique et culturelle par les ministères de la Culture et de l’Éducation, lorsqu’il a été nommé à la tête de l’Institut national du patrimoine (INP), le 12 décembre 2008. Il dévoile ses projets pour l’institution et sa conception des métiers de conservateur et de restaurateur.

Vous remplacez depuis décembre Geneviève Gallot à la direction de l’Institut national du patrimoine. Comment succède-t-on à une directrice en poste depuis neuf ans ?
Geneviève Gallot est en effet restée neuf ans, tout comme son prédécesseur, mon ami Jean-Pierre Bady. Je voudrais saluer leur action, servie par la durée. Je trouve ici une équipe remarquable, une maison qui marche très bien et qui est reconnue dans sa mission de formation des conservateurs d’État et territoriaux, mais aussi pour la qualité de la formation de ses restaurateurs.

Êtes-vous favorable au projet d’associer le département des restaurateurs de l’INP au futur Centre de recherche et de restauration des musées de France, projet auquel était hostile Geneviève Gallot ?
Avec ce projet de relocalisation du département des restaurateurs, la ministre de la Culture et de la Communication, Christine Albanel, fait à l’INP une proposition porteuse d’avenir et de développement. Je m’y suis impliqué dès mon arrivée. Avec Philippe Belaval, président de notre conseil d’administration, nous avons d’ailleurs été associés au comité de pilotage, qui a proposé les trois sites où pourrait être implanté le centre. Christine Albanel nous a demandé de regarder dans quelles conditions, tout en gardant son unité, l’INP pourrait s’associer au projet. Cela reste à définir avec le ministère, le Louvre et tous les partenaires du projet, en toute sérénité, d’autant que le département des restaurateurs, implanté aujourd’hui à Saint-Denis [Seine-Saint-Denis], n’est pas poussé dehors.

Pourquoi ne pas vouloir également y associer le département des conservateurs, et ainsi réunir l’école sur un site unique ?
Pourquoi pas en effet ? Établir une meilleure connexion entre les deux scolarités, celle des conservateurs et des restaurateurs, est aussi une de mes priorités. Mais s’il y a des raisons de rejoindre le nouveau centre, il y en a aussi à être dans le « carré Colbert ». En rejoignant un lieu unique d’entretien et de conditionnement des collections, les élèves restaurateurs pourront apprendre leur métier dans des conditions inédites. Sans cesser de travailler avec d’autres institutions et sur d’autres collections, ils collaboreront avec les personnels des musées dès leur formation, ce qui présente un avantage manifeste. La situation est différente pour les élèves conservateurs. Ils sont sélectionnés sur leur bagage scientifique, et leur formation à l’INP est volontairement de haut niveau administratif. Cela dit, je crois néfaste que les dix-huit mois de scolarité à l’INP correspondent à dix-huit mois d’interruption sur le plan scientifique. Il faut donc préserver des espaces de respiration. Nous avons pris des contacts avec l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) afin de convenir de programmes de travail où les élèves conservateurs puissent s’engager. Nous ne partageons pas le même site par hasard, mais parce que le gouvernement a décidé, à un moment donné, de créer un grand pôle de recherche et de formation dédié à l’histoire de l’art. Il faut que notre voisinage se transforme en véritable partenariat. Installer tout l’INP dans le grand centre de réserve ferait courir le risque de casser son lien avec l’INHA. Ce lien doit être renforcé.

Sous quelle forme pourraient avoir lieu ces échanges avec l’INHA ?
Dans le cadre de leur formation initiale, les élèves conservateurs pourraient s’associer à des travaux de recherche, à la préparation de colloques, à des programmes d’étude. Mais au-delà, il faut rappeler que l’INHA a été conçu pour permettre à des conservateurs, comme à des universitaires, de bénéficier d’un temps privilégié pour des travaux de recherche. La carrière d’un conservateur est variée, avec des moments de grande intensité administrative. Il faut donc offrir aux conservateurs des moments de plus grande intensité scientifique. Un conservateur doit pouvoir se dire qu’il pourra, au cours de sa carrière, bénéficier d’un moment d’aggiornamento scientifique à l’INHA.

Votre prédécesseur a toujours refusé d’utiliser le terme de « conservateur-restaurateur », expression pourtant reconnue par les organisations professionnelles internationales. Quelle est votre position sur ce sujet ?
Les querelles de sémantique sont délétères. Il est évident qu’un restaurateur bien formé, comme il l’est à l’INP, est un spécialiste des questions de conservation préventive, discipline partagée. Mais être un conservateur, c’est enrichir et valoriser une collection, gérer une équipe, diriger, agir sur le marché de l’art… Ce sont des pratiques spécifiques étrangères aux métiers de la restauration. Il faut certes que les restaurateurs soient pleinement reconnus pour leurs compétences scientifiques et techniques, et avoir haussé leur diplôme au niveau du master est en cela une très bonne chose. S’ils ne font pas un travail de conservateur, pour autant, leur pratique implique de travailler avec des conservateurs. C’est pour cela que l’INP unit ces deux formations.

Les deux professions semblent pourtant encore éloignées, y compris au sein de l’INP…
Il est vrai que la connexion entre élèves conservateurs et élèves restaurateurs n’est pas suffisante. Je voudrais qu’ils apprennent à mieux se connaître, qu’ils aient le sentiment de leur interdépendance. Nous avons engagé une réflexion pour traduire cette exigence dans la scolarité, par exemple en créant une épreuve conjointe de fin d’études qui influera sur leur classement et leur diplôme. Cela pourrait consister en une mise en situation professionnelle d’un élève restaurateur et d’un élève conservateur, autour du constat d’état d’une œuvre.

La création d’un corps de restaurateurs est-elle envisageable ?
Ce n’est pas envisagé, à ma connaissance. Pourquoi fonctionnariser une profession dont la condition de profession libérale a permis qu’elle se développe et rayonne très largement à l’étranger ? Il ne faut pas exclure que les institutions publiques emploient des restaurateurs pour une mission donnée, mais la restauration doit rester une prestation extérieure proposée à des professionnels qualifiés, à travers les marchés publics. L’important, c’est la prise en compte de l’expertise propre des restaurateurs. La « directive services » impose d’ouvrir ces marchés aux professionnels européens. Cela doit se faire en préservant le niveau de qualification exigé aujourd’hui pour travailler sur les collections publiques. La direction des Musées de France y travaille. Par ailleurs, il me semble que les restaurateurs ont parfois une culture un peu hostile au salariat, alors qu’ils sont recherchés par des entreprises comme celle du Groupement français des entreprises de restauration des monuments historiques (GMH). Je souhaiterais mieux faire connaître aux élèves le réseau de ces entreprises, car c’est là que se trouve une part des emplois de demain.

Le métier de conservateur a beaucoup évolué au cours de ces dernières années. Comment l’INP peut-il accompagner les conservateurs dans l’appréhension de ces mutations ?
Si l’on regarde le nombre de hauts responsables du ministère de la Culture qui sont conservateurs du patrimoine, on s’aperçoit que l’idée de créer une « ENA [École nationale d’administration] de la culture » a prospéré. Le ministère est très attentif à l’INP, comme à tout son enseignement supérieur. Il a aujourd’hui compris qu’il est une de ses forces et l’on voit bien que la RGPP, la révision générale des politiques publiques, ne fera que rehausser la place de cet enseignement supérieur et de ses établissements. Pour les conservateurs que nous formons, l’enjeu véritable sera de savoir exploiter toutes les facettes du métier. Si un conservateur se cantonne au scientifique, il risque de commencer sa carrière et de la terminer dans un même département du Louvre ou d’une autre institution. Même si cela demeure passionnant, c’est réducteur. La culture, qu’il s’agisse de l’État ou des collectivités territoriales, offre à ces fonctionnaires une palette de métiers peu commune. Les énarques n’ont pas ces mêmes possibilités, puisque la partie scientifique leur est de fait et statutairement fermée. Aux conservateurs de savoir exploiter cette opportunité. Pour cela, ils ne doivent pas s’enfermer dans leur spécialité. Le métier de conservateur demande aujourd’hui mobilité et polyvalence. Plus on montrera que les conservateurs sont polyvalents, plus les propositions d’emplois afflueront. Les collectivités locales sont, en ce sens, en avance, et n’hésitent parfois pas à confier à un conservateur d’archives des missions de directeur du patrimoine.

Allez-vous donc refondre le concours ?
Le concours et la scolarité doivent pouvoir suivre les évolutions des métiers. En outre, le concours tel qu’il est conçu, avec son jeu délicat entre listes principales et listes supplémentaires, a des conséquences fâcheuses. Au final, des postes se retrouvent non pourvus, particulièrement en archives. Or, ne pas pourvoir des emplois publics de ce niveau à cause du cloisonnement des spécialités me paraît totalement injustifié. Il faut donc repenser le concours. En 2009, il faudra pour chaque poste un lauréat. Je m’en fais une obligation. Pour 2010, je voudrais pouvoir mettre à l’étude un concours repensé. Évidemment, ce sujet est typique de ceux qui demandent de la concertation, notamment à travers le conseil scientifique, et un pilotage resserré avec le conseil d’administration et son président.

Quels sont vos projets sur le plan international ?
L’INP est un établissement reconnu à l’international. Nous répondons à de nombreuses demandes, mais je trouve qu’une ingénierie de formation telle que la nôtre mérite une vraie stratégie privilégiant des priorités en accord avec celles du ministère et du gouvernement, en particulier l’« Union pour la Méditerranée ». Nous avons, d’ores et déjà, de très nombreuses demandes de pays méditerranéens qui veulent former des professionnels pour leur patrimoine. J’ai souhaité que nous nous dotions très rapidement d’une feuille de route en matière internationale. J’ai ainsi confié une mission sur ce sujet à Gianpaolo Nadalini, professionnel reconnu de la conservation-restauration.

L’INP est-il associé au projet du Louvre-Abou Dhabi ?
Pour le moment, l’INP n’est pas associé au projet. L’attachement à l’autonomie pédagogique de l’établissement ne doit pas nous écarter de projets collectifs qui nous permettent notamment de resserrer nos relations avec les établissements recruteurs. Je souhaite que l’INP puisse rejoindre l’Agence France-Muséums le plus rapidement possible.

Quelles expositions ont retenu votre attention récemment ?
Je citerai « Jeff Koons » à Versailles, où Jean-Jacques Aillagon montre, comme au Centre Pompidou, son génie de la programmation. Je mentionnerai aussi « Picasso et les maîtres » ou la rétrospective Nolde organisée par la Réunion des musées nationaux au Grand Palais. Ce sont là des magnifiques « machines » à attirer du public et à provoquer la découverte et l’enthousiasme. Mais je voudrais aussi parler de deux expositions plus intimes [présentées également en 2008] : « Academia : qui es-tu ? » à la chapelle des Beaux-Arts de Paris et « À qui appartenaient ces tableaux » au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, à Paris. Deux expositions qui ont le mérite de poser la question du « qui ». Qui est le sujet de ce portrait ? Qui est l’artiste ? Qui était ce collectionneur dont on sait parfois seulement les conditions terribles de sa disparition ? Qui est le spectateur ? Ce sont des expositions qui instaurent un rapport entre subjectivités. Elles rappellent que, quelque part, entre pudeur et impudeur, exposer n’est pas sans risque pour celui qui s’expose, mais aussi pour celui qui regarde.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°299 du 20 mars 2009, avec le titre suivant : Éric Gross, directeur de l’Institut national du patrimoine

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