Mercredi 21 novembre 2018

L'actualité vue par

Eric Corne

Artiste et codirecteur du Plateau à Paris

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 18 avril 2003 - 1391 mots

Artiste, Éric Corne est à l'origine de la création du Plateau, espace d'art contemporain situé dans le 19e arrondissement de Paris, né de la réflexion des riverains et associé avec le Fond régional d'art contemporain Île-de-France. Codirecteur du lieu et chargé de sa programmation artistique, il y a organisé depuis 2001 de nombreuses manifestations dont actuellement, et jusqu'au 18 mai, \"Haus/raus-aus\", une exposition monographique de Natacha Nisic. Il commente l'actualité

Depuis sa création, le Plateau est associé au Fond régional d’art contemporain (FRAC) Île-de-France. Cet été, les FRAC fêtent leurs vingt ans à travers quatre grandes expositions et une série d’événements organisés par chacun d’entre eux. Qu’attendez-vous de cet anniversaire ?
La conférence de presse pour la manifestation “Détours de France”, à laquelle vous faites allusion, s’est tenue au Plateau, et je suis heureux qu’un lieu voulu par des riverains, conduit par un artiste et qui a été si difficile à mettre en place, accueille les FRAC. Aujourd’hui, les FRAC sont installés dans le paysage français, et aucune Région ne reviendrait là-dessus. Il est souhaitable que ces structures poursuivent une politique d’achat tournée vers la jeune création. Je consacre actuellement la moitié de mon temps à visiter des ateliers d’artistes, et les travaux intéressants sont nombreux, mais j’ai aussi pu vérifier que les artistes ne savent plus comment s’y prendre. Acheter des œuvres d’artistes peu connus amène peut-être à leur reconnaissance, ou tout au moins à redonner confiance, mais aussi à un dynamisme, donc à une diversité pour la création contemporaine. Les vingt ans des FRAC, c’est aussi, rappelons-le, les vingt ans des centres d’art, qui sont la cheville ouvrière indispensable pour l’art contemporain en France, et l’on pourrait d’ailleurs reconnaître leur travail à travers une manifestation.
Après ces vingt ans, il me semble important de penser à l’Europe. Il y a eu deux options pour la politique française : les régions ou l’Europe. Je suis profondément européen, l’avenir ne peut se concevoir sans l’Europe. Alors, pourquoi ne pas inventer des “Fonds européens d’art contemporain” ? C’est par les échanges de culture que l’Europe se construira. La situation actuelle démontre que l’Europe économique n’est pas celle qui fait le lien. Il faut une Europe de la culture. Au Plateau, nous allons organiser en mars 2004 une exposition avec des artistes polonais, et cela m’intéresse de conclure ainsi ma présence et mon engagement. C’est en Pologne que le déchirement du siècle précédent – avec cette douleur qui ne passe pas – s’est inscrit. Une autre de nos expositions, “Voir en peinture”, devrait aller à Varsovie, et j’aimerais que ces deux expositions fusionnent en Allemagne.

Vous parliez du choix de la région, le débat français sur la politique culturelle se cristallise encore aujourd’hui sur cette question. Dans le domaine culturel, le gouvernement entend donner plus de poids aux Régions. Certaines, comme l’Auvergne ou le Poitou-Charentes, entendent expérimenter dans ce sens, notamment à travers un transfert de compétences sur la gestion et le financement des FRAC. Quel est votre sentiment ?
Nous avons un rapport schizophrénique avec l’idée de région. Nous sommes dans un monde de déterritorialisation et nous revenons vers la région, nous recréons des fiefs. On cite toujours l’exemple de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, mais la France n’a pas la même histoire et elle ne l’a jamais eu. Jeanne d’Arc vient de l’Est et elle finit à Orléans, c’est aussi simple que cela. La France a toujours été composée par des mouvements. Aujourd’hui, l’immigration est de plus en forte, il faut travailler avec. Les immigrés ne veulent pas être poitevins ou bretons, ils veulent être français. L’originalité de la France est intéressante, il est bon de noter que nous vivons dans un pays où les mariages mixtes sont nombreux. Il y a quelque chose dans l’entité française qui peut être positif. Je crois beaucoup aux communes et à l’État, mais j’ai peur que les Régions soient un niveau intermédiaire qui ne soit pas adapté. Je suis jacobin, et cela n’a rien à voir avec l’idée d’un état centralisateur.
Pour revenir aux FRAC, beaucoup de choses vont dépendre du statut des Régions. Qui va prendre des décisions en cas d’un transfert plus important des compétences ? Il faut ainsi savoir quel va être le rôle des préfets. Le rapport des élus à l’art contemporain doit aussi être envisagé. Je ne défends pas l’art contemporain mais ce qu’il représente : le questionnement de notre contemporanéité. Là-dessus, l’affrontement est obligatoire avec une politique qui a besoin de résultats immédiats et non d’une promesse sur le futur. Pourtant, il existe aussi une position qui consiste à dire que faire de la politique ne se résume pas à des effets d’annonce et des résultats à court terme. J’entends souvent que les politiques doivent faire un pas vers l’art contemporain, mais l’inverse est aussi vrai. La promesse d’avenir est valable pour l’art comme pour la politique. Travailler pour l’avenir est une responsabilité commune.

Après un début de reconnaissance, de nombreux squats parisiens ont fermé leurs portes à la suite d’expulsions, alors que la municipalité entame des démarches communes avec d’autres. Cette situation semble répondre au manque d’ateliers pour les artistes. Comment jugez-vous la place laissée à la création à Paris ?
Il est clair que beaucoup d’artistes ont des problèmes d’atelier, mais il y en a aussi beaucoup qui n’ont pas de lieux pour montrer leur travail. Il ne s’agit pas simplement de rencontrer un public, mais aussi de trouver une distance vis-à-vis de leur travail. Je réfléchis actuellement à la possibilité d’un lieu qui serait consacré uniquement à des expositions monographiques, pas nécessairement pour des artistes confirmés. Une œuvre peut se montrer même si elle est encore inachevée. Il faut sortir du “je t’aime moi non plus” entretenu par les Villes avec les artistes qui y résident. Quant à la question des squats, squatteurs, ce n’est pas un statut, c’est une nécessité. Il ne faudrait pas non plus tomber dans ce cliché XIXe siècle de l’artiste maudit, d’un statut précaire qui justifie une créativité. C’est bien plus complexe, il n’y a pas de réponse univoque là-dessus.

La vente Breton a eu lieu, entourée de nombreuses polémiques autour de l’idée d’une défection de l’État, qui aurait dû sauver l’ensemble. Quelle est votre position sur cette dispersion ?
Je reprendrai une phrase de René Char : “un héritage précédé d’aucun testament”. C’était la responsabilité de la France de prendre une décision au sujet de la collection d’André Breton et du surréalisme, cela aurait dû être fait il y a longtemps. Mais la notion patrimoniale correspond-elle vraiment à l’œuvre de Breton ? Il aurait peut-être été plus juste d’inventer une fondation Breton déterritorialisée, qui voyage. Pourquoi l’Europe, qui a été traversée par le surréalisme, n’a-t-elle pas fait cela ?

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
J’ai été extrêmement troublé par les dessins et les photographies de Janaína Tschäpe chez Catherine Bastide à Bruxelles. J’apprécie les notions de métamorphose qu’elle manipule : où est le corps ? L’exposition “Malévitch” au Musée d’art moderne de la Ville de Paris pose une question proche : qu’est-ce que l’apparition d’une image ? Malévitch a toujours posé la même question : qu’est-ce que le réalisme, et donc, qu’est-ce que le réel ? Interroger cela est une attitude politique.
Mais, même si c’est un peu obscène de passer de la culture à la mort de femmes et d’hommes, ce que je vois depuis trois semaines, c’est la guerre, des “tirs amis”, des “tirs pour la liberté”. Plus que jamais, nous assistons à la déréalisation de l’image, un iconoclasme violent. La guerre des images découle d’un jeu de pouvoir, elle est là pour stupéfier le spectateur. Sa visée est d’éviter la projection dans la réalité intime de femmes et d’hommes, alors que c’est justement ce que doit permettre l’image et sa nature spéculaire. Il faut réagir à ce discours univoque qui place les chrétiens d’un côté, les musulmans de l’autre. J’écoute souvent un disque de Munir Bashir, un joueur de luth irakien ; on y entend aussi les sons de l’Espagne, de l’Italie, mais également de l’Inde. La culture irakienne est aussi la nôtre. Nous sommes toujours placés en position d’être contre, aujourd’hui contre la guerre en Irak, et bien sûr contre le régime de Saddam Hussein. Mais essayons aussi d’être pour, pour cette culture irakienne avec laquelle nous avons tant de chose à faire aujourd’hui.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : Eric Corne

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