Vendredi 19 octobre 2018

Entre deux mondes

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 8 juillet 2009 - 680 mots

À travers une double exposition, la grotte du Mas-d’Azil et les Abattoirs de Toulouse lancent une réflexion sur les points de jonction entre espace physique et sphère mentale.

L’art contemporain aime se frotter à des voies de production et/ou de monstration situées en marge des sentiers balisés de son circuit habituel. Mais c’est lorsque ces glissements s’opèrent sans fard tout en répondant à une démarche mûrement réfléchie, qui prend la mesure de la nature même des lieux et contextes explorés, que ces expériences se révèlent les plus pertinentes. C’est indéniablement le cas dans la grotte préhistorique du Mas-d’Azil, en Ariège, où les Abattoirs, le Musée d’art moderne et contemporain de Toulouse, et la résidence d’artistes Caza d’Oro, située dans le village voisin du site, se sont associés afin de produire «DreamTime»; un titre emprunté aux aborigènes et à leur propension à «rêver» le monde, à travers une perception tant physique et géographique que mentale.
L’événement est original en ce qu’il met en exergue la puissance visuelle et tellurique d’un site dont la première occupation attestée remonte à 40000ans av. J.-C. environ et qui conserve encore des peintures de sa période azilienne (11000-9000 av. J.-C.). La confrontation ne vire toutefois pas à la construction d’un discours factice ou à une débauche d’effets spectaculaires destinés à se mesurer aux lieux.
À l’inverse, artistes et commissaires ont privilégié une véritable interaction où, sans jamais constituer un alibi, le passé de la grotte ouvre à une possible lecture transhistorique de la pratique artistique, mettant en exergue l’attraction exercée par le site sur les créateurs contemporains.
Ainsi Delphine Gigoux-Martin, dans une sorte d’antichambre de théâtre éclairée par des lustres faits de déchets, projette-t-elle au mur des animations de chauve-souris (Voyage autour de mon crâne, 2009), tandis que Miquel Barceló, avec des bronzes inspirés par le crâne, revendique la possibilité d’un dépassement de l’image que lui a enseigné l’art préhistorique. Plus loin, le poète Serge Pey poursuit ses recherches sur les chants et écritures préhistoriques avec une belle installation où ses poèmes sont inscrits sur des bâtons.

Un ailleurs ethnographique
Au fil d’un parcours remarquablement maîtrisé s’installe la problématique de la grotte comme espace de jonction; une voie de passage entre espaces physiques et contrées psychiques. La traversée, Claude Lévêque l’impose intensément à travers un boyau étroit et oppressant qui résonne du bruit d’un wagonnet en mouvement (Interim, 2008). Alors qu’Éric Hurtado a installé un cube en miroirs dans lequel éclairs violents et bruits d’un battement de cœur emmènent le visiteur ailleurs (Ways, 2009). Un ailleurs poursuivi également par la Dream Machine psychédélique de Brion Gysin.
L’exposition multiplie les passerelles entre des temporalités décalées, des liens que le spectateur est incité à inventer lui-même grâce à l’expérience des œuvres, au Mas-d’Azil et dans le second volet de la manifestation, aux Abattoirs.
Presque tous les artistes conviés dans la grotte y sont de nouveau présents, auxquels s’ajoute l’Allemand Christoph Keller, qui avec son Expedition-Bus and Shaman-Travel (2002) invite à prendre place dans un van. Y sont projetés des extraits de films ethnographiques des années 1950-1960 dans lesquels des shamans officient lors de cérémonies divinatoires; des documents que l’artiste a sensiblement modifiés afin d’en contrecarrer les velléités éducatives. C’est là aussi que sont exposées des œuvres d’artistes aborigènes, réunies en une sorte de cartographie aérienne du «dream time», à l’origine de cette notion de décalage et de dichotomie qui parcourt tout le projet.
À travers les œuvres de qualité de Xavier Veilhan, Christophe Berdaguer et Marie Péjus, Peter Kogler, Mark Dion ou John Isaacs, la grotte s’installe dans l’espace muséal –la grotte entendue au sens de fabrique de l’imaginaire. Toutefois, dans sa systématisation, la thématique apparaît ici par trop imposée, pour ne pas dire surjouée, surtout lorsque intervient la comparaison au sexe féminin (Paul-Armand Gette)! Parvenir à marquer les esprits à la suite de la remarquable puissance du site naturel était un exercice il est vrai bien difficile.

Dreamtime

Commissariat: Pascal Pique, directeur pour l’art contemporain aux Abattoirs; Nathalie Thibat et Claus Sauer, directeurs des résidences Caza d’Oro, Le Mas-d’Azil
Nombre d’artistes: 24 des artistes aborigènes
Nombre d’œuvres: environ 110

DREAMTIME. TEMPS DU RÊVE, GROTTES, ART CONTEMPORAIN ET TRANSHISTOIRE, jusqu’au 11novembre, grotte du Mas-d’Azil, tél. 0561699990, en juillet et août, tlj 10h-18h (visites guidées), 10h-13h, 17h-18h30 (visites libres), changement d’horaires à partir de septembre, www.grotte-masdazil.com Jusqu’au 31août, Les Abattoirs, 76, allée Charles-de-Fitte, 31300Toulouse, tél. 0562485800, tlj sauf lundi-mardi 11h-19h, www.lesabattoirs.org

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°307 du 10 juillet 2009, avec le titre suivant : Entre deux mondes

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque