Mardi 10 décembre 2019

Easy riders

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2011 - 823 mots

Quand l’art décortique le mythe de l’automobile, cela donne « Voiture fétiche », une exposition réjouissante proposée par le Musée Tinguely, à Bâle.

 « Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques : je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique (1). » Ainsi Roland Barthes pressentait-il, au sujet de la DS, la fétichisation de la voiture, dont les charmes continuent d’agir sur une société qui prêche de plus en plus l’écologie et le recours aux transports en commun : quelques-uns des spots publicitaires qui inondent le petit écran suffiraient à révéler la vivacité du mythe. Aussi le thème de l’exposition d’été du Musée Tinguely à Bâle, « Voiture fétiche », attirera-t-il le grand public autant qu’il attisera la curiosité des amateurs d’art contemporain, philosophes ou sociologues à leurs heures perdues, tant l’amour des quatre roues symbolise la civilisation contemporaine. Aveu cynique d’une société qui consomme plus qu’elle ne pense, où l’individu ne possède pas de meilleure preuve de son existence que ses biens matériels, ce sous-titre pastichant le cogito de Descartes, « Je conduis, donc je suis », est illustré dès le hall du musée par la série des Vector Portraits (1989-1997) d’Andrew Bush.

Sur chaque photographie, le conducteur et sa voiture ne font qu’un, se ressemblent comme un chien à son maître (ou l’inverse). La diversité des identités qui composent ce portrait de la société motorisée, depuis les jeunes chevelus dans une deux-chevaux jusqu’aux pin-up montées sur une Ferrari rose, est anéantie par la répétition du cadrage et la similitude de l’attribut. L’obsession déteint sur l’espace d’exposition dont le plan adopte celui d’une roue et ses rayons. En son centre flotte la Coccinelle démantelée de Damiàn Ortega (Cosmic Thing, 2002), emblème de la dissection du mythe qui se joue autour de ce giratoire ; à moins que ce petit manège ne cache l’intention machiavélique de convertir le visiteur à la religion de la cylindrée. Ce délicieux double sens est cultivé tout au long de l’exposition qui convie les paradoxes, voire la schizophrénie qui préside à notre rapport à la voiture, moyen de transport quotidien et objet de projection des pulsions dominées par Eros et Thanatos. Ainsi les salles les plus enthousiasmantes sont celles qui explorent le thème du religieux, du sexe et de la marchandise, même si les œuvres sélectionnées sont soumises ici à une lecture partielle, voire réduites à la simple illustration. Néanmoins, la répétition du motif dans les œuvres d’artistes venus d’horizons très divers est plutôt réjouissante quand elle met côte à côte la vidéo Papamóvil (2005) de Jordi Colomer – où la voiture papale miniaturisée surprend les passants tel un ovni –, et les « reliques » de la performance de Chris Burden, Trans-fixed (1974), crucifixion de l’artiste sur une Coccinelle.  

Fétichisme
Plus loin, Burning Car (2008), du groupe Superflex, offre le spectacle inquiétant et jouissif de la consumation en temps réel d’une voiture en flammes. La vidéo a ceci de déroutant qu’elle rejoue sans artifice une scène récurrente du cinéma d’action, une image qui n’a plus d’origine, inscrite dans l’inconscient collectif comme toutes celles qu’a compilées Virgil Widrich dans son savoureux found footage [film réalisé à partir de  pellicules trouvées], Warning Triangle (2011). Car le mythe de l’automobile a en grande partie été façonné par le cinéma, qui fait naturellement l’objet d’une programmation en marge de l’exposition, dans un « drive-in » reconstitué sur le parvis du musée. 

L’ironie est de mise dans la salle consacrée au fétichisme sexuel, où trônent les moulages de moteurs (1999) de Sylvie Fleury tels des trophées de la domination phallocratique. Plusieurs œuvres sous-tendent pourtant une critique engagée du machisme tout-puissant, à l’image de la performance orchestrée par Allan Kaprow, Household (1961-2011), au cours de laquelle des jeunes femmes lèchent la confiture tartinée sur le capot d’une voiture, ou la vidéo de Pipilotti Rist, Ever is Over All (1997), dont la protagoniste brise éperdument le long d’un trottoir les vitres de chaque voiture à l’aide d’une batte en forme de fleur.

Hélas, l’exposition s’égare ensuite dans une leçon d’histoire de l’art, en déclinant le motif de l’automobile du futurisme au Nouveau Réalisme, avec des œuvres plutôt mal assorties (en dépit d’une belle sélection de toiles de Giacomo Balla) et qui souffrent de l’exiguïté des salles. Au sous-sol, le visiteur ne pourra cependant faire l’impasse sur l’exposition consacrée à Jean Tinguely, prophète de l’appropriation par l’art du fétichisme de l’automobile (dont il était lui-même féru), avec des œuvres monumentales telle l’impressionnante sculpture multimédia Pit-Stop (1984).  

(1) « La Nouvelle Citroën », in Mythologies, 1957.

Voiture fétiche. Je conduis, donc je suis

Jusqu’au 9 octobre, Musée Tinguely, Paul Sacher-Anlage 1, Bâle, tél. 41 61 681 93 20, www.tinguely.ch, du mardi au dimanche 11h-18h. Catalogue, coéd. Museum Tinguely/Kehrer, 336 p., 68 CHF (57 €), ISBN 978-3-86828-228-3.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°351 du 8 juillet 2011, avec le titre suivant : Easy riders

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