Vendredi 23 février 2018

L'actualité vue par

Dominique Perrault, architecte

«”¯Construisons des lieux et non des bâtiments”¯»

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007

Architecte du site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France, Dominique Perrault vient d’inaugurer le nouveau siège de son agence au 6 de la rue Bouvier, dans le 11e”¯arrondissement de Paris. Il a aussi été convié au déjeuner réunissant quatorze architectes internationaux autour de Nicolas Sarkozy en septembre, et vient de dévoiler ses propositions d’immeubles de grande hauteur pour Paris. Dominique Perrault commente l’actualité.

Vous avez participé le 17 septembre au déjeuner autour du président de la République sur les nouvelles orientations en matière d’architecture. Quel est votre point de vue sur les annonces faites à cette occasion par Nicolas Sarkozy ?
Il faut d’abord saluer le fait que le président rassemble autour de lui des architectes, pas pour un colloque mais pour un déjeuner de discussion qui permet de faire connaissance. C’est symbolique, médiatique assurément, mais cela prolonge son discours très engagé sur l’architecture et la politique architecturale. Des annonces, il y en a eu plusieurs : celle qui est importante pour les architectes, c’est de rompre l’anonymat pour pouvoir présenter eux-mêmes leurs projets devant les jurys. C’est une demande formulée par tous les architectes en Europe, mais qui n’est pas relayée au niveau des gouvernements. Cette annonce est forte même s’il n’est pas du tout acquis que, du côté de Bruxelles, la Commission européenne cède. Cette déclaration met au premier rang le rapport entre l’État, le client public, et l’architecte. Il y a eu aussi beaucoup d’autres propositions et réflexions : travailler sur des lieux d’expérimentation, des territoires d’évaluation des normes, de façon à ce que les normes n’étouffent pas l’architecture mais que celle-ci permette au contraire de les faire évoluer. La question se pose pour la norme « HQE » qui, si elle est appliquée de façon primaire, fait disparaître le confort en termes de lumière, de transparence… On passe de la cage à lapin au trou à rat. En revanche, s’il y a expérimentation de la norme HQE, elle va nécessairement évoluer, s’adapter. C’est à partir de l’expérimentation que doivent être définies les normes.

Le président a aussi parlé du « Grand Paris ». Qu’en pensez-vous ?
La question du Grand Paris a largement été évoquée, notamment quant à sa gouvernance. C’est un projet hautement politique, mais c’est évidemment un projet d’urbanisme, un projet pour mieux vivre en ville. Le Grand Paris est un nouveau territoire, une nouvelle géographie. Il est beaucoup plus difficile de parler de la banlieue négativement si l’on parle d’un « Grand Paris ». Cela ne règle pas tous les problèmes, mais cela permet à un ensemble de populations de s’identifier à un nouveau territoire, à une nouvelle forme de géographie. Transformer la France, c’est aussi créer le Grand Paris. C’est une ville plus vaste, puisque plus de gens pourront dire « j’habite Paris ».

Cette extension de Paris a connu un précédent en 1860 quand la ville a absorbé des communes limitrophes comme Belleville, Grenelle, Vaugirard et La Villette.
Cette absorption a été réalisée en un temps très court et avec une stratégie d’urbanisation extrêmement forte. J’ai fait mon travail de fin d’études pour mon diplôme d’architecte sur les mairies annexes à l’Hôtel de Ville. À cette époque, onze mairies des communes annexées, qui sont devenues les nouveaux arrondissements, ont été construites en une trentaine d’années. Très rapidement, ce nouveau territoire a pris forme, est devenu la ville. La grande différence, c’est que ces territoires étaient peu denses. Aujourd’hui, le Grand Paris, c’est à peine trois millions d’habitants à l’intérieur du périphérique, et neuf à l’extérieur.

Justement, pour redensifier Paris intra-muros, la ville a lancé une consultation relativement à des immeubles de grande hauteur. Vous y avez participé. Quel est votre projet ?
C’est un processus de workshop organisé par la Ville de Paris sur trois sites difficiles, mal connectés, situés au bord du boulevard périphérique. Les architectes ont travaillé sur le même territoire avec un architecte coordonnateur. Ce processus de réflexion est extrêmement intéressant. Mais le but de ce travail, ce n’est pas d’aboutir à des permis de construire. Ces propositions variées, plus ou moins finalisées suivant les projets, permettent de nourrir le débat, mais elles ne déboucheront pas sur des constructions. Avec ces douze équipes d’architectes, on crée de la diversité et cela ouvre des possibles. Ce type d’approche nous permet d’être plus en phase avec ce qui se passe dans les autres pays européens où il existe des lieux de réflexion permanente. En ce qui concerne la question de la hauteur dans Paris, ce qui m’intéresse, c’est le travail sur la silhouette de la ville, son paysage, comment elle apparaît avec ses reliefs. C’est une vision très géographique. Le projet que nous avons présenté consiste à bâtir l’antithèse des portes historiques qui marquaient l’entrée dans Paris séparant la ville de la banlieue. Il s’agit de ne pas être perpendiculaire à l’axe entrant pour ne pas créer un effet de porte, mais de créer une bande construite qui longe l’axe central et qui va accompagner la silhouette de Paris intra-muros au-delà du périphérique. Il s’agit plutôt d’un trait d’union, d’une agrafe, d’un système de jonction. Ensuite, la question de la hauteur doit être travaillée avec la perception, suivant les points de vue et les contextes particuliers. La ville comme un paysage est un thème central de mon travail, c’est-à-dire « construisons des lieux et non des bâtiments ». L’architecture est entendue comme un élément du paysage, de transformation du paysage, une approche environnementale par nature.

Cette question de l’environnemental est au centre de votre projet actuel pour l’université féminine Ewha, à Séoul, qui fait aussi paysage au sein de la ville. Comment est-il perçu en Corée ?
Le projet de Séoul devient emblématique en Asie pour plusieurs raisons. C’est d’abord la construction d’un paysage. C’est une colline un peu éventrée ; le projet consiste à cicatriser cet endroit en prolongeant le parc dans lequel se trouvent les pavillons de l’université. Une grande allée, qui constitue la nouvelle entrée de l’université, est creusée dans cette topographie. 22 000 étudiantes vont accéder aux bâtiments par ce que les Coréens appellent le « Campus Valley », c’est-à-dire un morceau de la ville qui se prolonge dans le territoire de l’université. Nous avons gagné ce concours international face à Zaha Hadid et Sanaa avec un projet qui disparaît dans le paysage, une attitude qui intéresse peu les Asiatiques. Ces derniers cherchent en général des projets qui se voient, qui soient les plus gros, les plus hauts, les plus brillants possible. Ce projet est au contraire extrêmement discret. Le client a voulu créer un lieu de rencontres et d’échanges et non pas à nouveau un pavillon. De plus, cette configuration enterrée présente de réelles qualités environnementales, notamment grâce au mouvement naturel des flux d’air qui traverseront le bâtiment et aussi grâce à son enfouissement protecteur. L’inauguration est prévue pour le 31 mai 2008.

Autre chantier en cours, celui de l’agrandissement du théâtre Mariinski à Saint-Pétersbourg. Où en est ce projet pour lequel vous avez été écarté ?
Le Mariinski est une belle mais difficile histoire. L’État russe a organisé il y a quatre ans un concours international parfait en termes de transparence, d’équité, de présentation au public, un concours comme on les connaît en Europe. Un jury international m’a choisi à l’unanimité bien qu’étant architecte étranger. Pendant la première année, le travail s’est mis parfaitement en place avec le directeur du théâtre, le directeur régional au ministère de la Culture et l’architecte en chef de la Ville de Saint-Pétersbourg. Ensuite a commencé la phase des plans d’exécution, autorisations administratives et coûts. Cette partie a été beaucoup plus sombre. Nous avons énormément travaillé et créé un bureau à Saint-Pétersbourg, avec une vingtaine de sociétés russes, un acousticien japonais, des architectes allemands... Nous avons ensuite présenté l’ensemble de la documentation qui doit faire en Russie l’objet d’une procédure d’expertise d’État. Lorsque celle-ci est accordée, l’argent public est débloqué. C’est à ce moment-là que le système russe a pris ses distances. Nous n’avons pas obtenu l’expertise d’État parce que notre dossier n’était pas considéré comme exclusivement russe. Le client d’État a alors décidé de rompre le contrat avec l’architecte étranger, et l’a confié à l’équipe russe que j’avais constituée. C’est cette dernière qui a obtenu l’autorisation de construire. La question aujourd’hui est de savoir si le projet que cette équipe est en train de développer correspond au projet dont je suis l’auteur. La situation est complexe parce que l’État russe souhaite que je revienne pour que l’opéra de Dominique Perrault soit reconnu par Dominique Perrault. Le dialogue a repris. On cherche aujourd’hui un rapprochement entre les ministres de la Culture français et russe, entre les acteurs de la culture russe et française de façon à ce que cet opéra incarne un grand projet culturel entre les deux pays. Peut-être que l’on trouvera une solution avec l’Année France-Russie prévue en 2010, pour laquelle le Mariinski pourrait jouer un rôle majeur.

Votre actualité, c’est aussi l’ouverture de votre nouvelle agence, dans le 11e arrondissement de Paris. Vous y accueillez d’autres activités, notamment d’enseignement et d’exposition. Pourquoi avoir ouvert l’agence ?
Ce bâtiment industriel est aujourd’hui trop grand pour nous seuls. Nous avons réhabilité volontairement une « chaussure trop grande ». J’ai travaillé dix-sept ans dans l’hôtel industriel Berlier, situé dans le 13e arrondissement, un endroit fort et magique, mais qui était devenu trop petit. Ici nous pouvons faire venir des prototypes de taille réelle, accueillir nos clients, nos équipes étrangères… Nous avons surtout la possibilité d’inviter. L’échange avec l’école d’architecture de Washington, grâce auquel une vingtaine d’étudiants américains viennent avec leur professeur pendant trois mois étudier à Paris dans un bureau d’architectes privé, en relation avec l’école d’architecture de Paris-Val-de-Seine, est très intéressant. D’ailleurs, l’école d’architecture de Columbia à New York envisage de prendre le relais. Ensuite, l’autre espace, que nous avons appelé « la galerie », accueille actuellement des œuvres de la collection de Françoise et Jean-Philippe Billarant. Nous avons déjà une histoire entre nous avec la construction de l’usine Aplix (Le Cellier, Loire-Atlantique) et même un futur avec le projet d’un lieu pour la conservation et la présentation de l’ensemble de leur collection. Cette quarantaine de pièces très marquantes est aussi très proche de ma sensibilité architecturale. On ne peut pas dire que les concepts que je produis soient éloignés des œuvres présentées. Cette proximité esthétique et physique nourrit le quotidien de notre production.

Ces œuvres de la collection Billarant reflètent-elles votre goût en termes d’art contemporain ?
Oui, absolument. J’ai toujours été très influencé par le minimalisme, par les artistes conceptuels, mais aussi par le land art. C’est un lien fort et évident. Pour moi, ce sont des références qui m’habitent. Il est intéressant que des artistes comme Olafur Eliasson travaillent aujourd’hui dans leurs studios avec une vingtaine de collaborateurs architectes. Ce sont des artistes qui ont vraiment pris place sur le territoire de l’architecture. Ils en modifient les limites. Ils transforment la perception que l’on peut avoir des bâtiments, de la ville, qui apparaît comme un matériau que l’on peut manipuler, comme un paysage que l’on installe.

Quelles expositions vous ont marqué récemment ?
Lorsque j’ai visité l’exposition Miquel Barceló [21 avril-26 mai 2007] chez Yvon Lambert, à Paris, je n’ai pas été touché. Ensuite, durant l’été, j’ai lu plusieurs articles et entretiens de Barceló que j’ai aussi rencontré entre-temps. Cela a été une révélation. La relation esthétique qu’il a avec le vieillissement de la matière, avec la mort, que je n’avais pas perçue immédiatement, m’a vraiment bouleversé. La beauté de l’exposition m’est apparue après coup.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : Dominique Perrault, architecte

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