Samedi 24 février 2018

Dominique Gonzalez-Foerster, passeport pour l’espace

Par Anaïd Demir · L'ŒIL

Le 10 janvier 2008

Dominique Gonzalez-Foerster, l’une des artistes les plus talentueuses et les plus reconnues en France comme à l’étranger, vient de remporter le Prix Marcel Duchamp. Focus sur une œuvre extra-sensorielle, à voir au Centre Pompidou.

Copacabana, Rio, Acapulco, Mexico et aussi Kyoto, Tokyo et Hong Kong, mais encore Taipei, Chandighar, Istambul... c’est une mappemonde, un atlas, une devanture d’agence de voyages ? Pas du tout, c’est le passeport de rêve de Dominique Gonzalez-Foerster, née en 1965 à Strasbourg. Profession : artiste. Signes particuliers : discrète mais ne tient pas en place et aime jouer avec l’espace. Les grands espaces surtout. Les mégalopoles sauvages avec leurs buildings de cent mille mètres de haut, les nouvelles versions de la modernité avec leurs vertigineuses façades vitrées, mais aussi les parcs et les jardins inhabités, les plages et les rivières dont on suit la respiration pour mieux se laisser aller.

C’est donc hors des frontières géographiques que l’artiste se ressource et part à la recherche de sensations et d’ambiances dont elle nous rapporte le suc en version filmée, parfois même en relief et en 3D. De petites doses d’exotisme et d’évasion sans les mauvais clichés. Car une fois plantée dans ses décors idylliques, la jeune femme au tempérament lunaire cherche à perdurer l’instant, nous entraîner avec elle dans d’interminables tunnels temporels... Etape par étape, elle réactive la carte postale. Elle l’agrémente aussi de sa propre histoire. Car circuler, se déplacer, voyager, ça signifie surtout se baigner dans d’autres ambiances et d’autres atmosphères pour éprouver des sensations étrangères ou retrouver ailleurs ce qu’on a chez soi, mais autrement. Et l’artiste diffuse alors des émotions auxquelles se superposent des réminiscences, et où se croisent ses auteurs ou réalisateurs préférés. Rossellini, Kiarostami, Wong Kar-Wai ou Fassbinder pour le cinéma. Un peu de Walter Benjamin, Paul Bowles, Raymond Roussel ou Adolfo Bioy-Casares, côté littérature et essais.
Il y a belle lurette que l’agenda des expositions de Dominique Gonzalez-Foerster fait le tour de la planète, et pas pour des manifestations de second ordre. En France, les choses ont eu l’air de mettre plus de temps à arriver mais l’artiste a probablement des antennes car elle a tout de même la faculté d’être toujours au bon endroit au bon moment. En plus, elle a toujours soigné ses amitiés et entretient des travaux communs avec ses familles de pensée qui se ramifient avec le temps : avec Elein Fleiss et l’équipe de Purple depuis les débuts, avec Ange Leccia, Jean-Luc Vilmouth, Rikrit Tiravanija, Liam Gillick... Vers la fin des années 80, elle fait d’ailleurs partie du vivier des élèves des Beaux-Arts de Grenoble. C’est là qu’elle commence à cultiver ses affinités électives avec entres autres Pierre Joseph, Bernard Joisten, et aussi Pierre Huygue et Philippe Parreno. Elle multiplie les collaborations avec ces deux derniers qui représentent presque une famille artistique en soi, tant les motivations coïncident autour de leur passion pour le cinéma, la mise en scène, en forme et en espace. C’est donc naturellement qu’ils se retrouvent depuis plus de quinze ans dans les mêmes expositions. Et c’est tout aussi logiquement qu’elle se voit hériter de la schyzophrénique Ann Lee, ce personnage manga acheté par Huygue et Parreno et qui court d’un artiste l’autre pour se voir attribuer chaque fois une nouvelle personnalité. DGF la dédouble et lui fait réciter des versets SF et manga quasi apocalyptiques. Une première pour une artiste dont les environnements et les films ne sont jamais peuplés d’êtres vivants, parce que sans doute elle ne veut mettre aucun écran entre le public et les sensations qu’elle cherche à capturer. Ses œuvres se bâtissent dans une sphère intimiste où les présences sont essentiellement suggérées.

Aujourd’hui, sa carrière est en pleine accélération. D’un côté, elle réalise une exposition personnelle à Dijon des plus réussies : « Cosmodrome » (été 2001). C’est d’ailleurs la pop star suédoise Jay Jay Johanson qui signe la musique. Un environnement qui happe le spectateur et le projette sur une rampe de lancement... vers le cosmos, évidemment. Puis, elle se fait superbement remarquer à la dernière Dokumenta de Kassel (été 2002) : avec « Parc-plan d’évasion », on se croirait dans le jardin extraordinaire de Maître Canterel, le héros de Raymond Roussel dans Locus Solus. C’est donc une installation incommensurable dans un parc qui rassemble des éléments qu’on pourrait croire glanés au cours de ses voyages : un rosier de Chandighar ou un rocher de cinq tonnes acheminé par bateau depuis le jardin d’El Perdregal au Brésil.

Et enfin, elle remporte le Prix Marcel Duchamp, décerné par un comité de collectionneurs en avril dernier, et frôle de justesse l’obtention du Pavillon français de la prochaine Biennale de Venise... Et d’un autre côté, elle remporte un concours RATP de haut niveau et se fait remarquer du grand public en relookant finement la station de métro Bonne Nouvelle à Paris. Une station avec des sensations cinématographiques dont les effets positifs sur l’humeur sont immédiats, mais dont l’éclairage et la mise en scène se révèlent petit à petit, subrepticement. On la voit aussi acclamée avec deux de ses courts-métrages au Festival de Cannes 2001, pendant la Quinzaine des Réalisateurs. On la retrouve plus tard aux côtés de Christophe. Pour le concert du chanteur 70’s renaissant de ses cendres à l’Olympia, elle s’occupe avec l’artiste Ange Leccia de la scénographie. Un DVD de Christophe sur lequel les deux artistes ont aussi travaillé vient de sortir. Et en ce moment, l’artiste prépare un long-métrage. Comme si cela ne suffisait pas, elle conçoit aussi en ce moment même le réaménagement de la boutique Balenciaga, tout en s’occupant de la maison d’un collectionneur japonais près de Tokyo. Sans oublier qu’elle prépare l’exposition personnelle que le Centre Pompidou lui consacre dans le cadre du Prix Marcel Duchamp, « Exotourisme », qu’elle décrit comme une possible suite à « Cosmodrome ».

- PARIS, Centre Pompidou, Galerie 3, niveau 6, jusqu’au 16 décembre, site internet : www.dgf5.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°541 du 1 novembre 2002, avec le titre suivant : Dominique Gonzalez-Foerster, passeport pour l’espace

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque