À deux heures de Paris, un marché de l’art florissant

Les professionnels lyonnais bénéficient d’une clientèle de passage parisienne et internationale

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 12 septembre 2003 - 2012 mots

La ville de Lyon, forte de sa réputation en matière de gastronomie, a su développer un commerce de l’antiquité et de l’art suffisamment séduisant pour attirer les Parisiens, mais aussi de nombreux acheteurs européens. Entre le quartier historique des antiquaires de la rue Auguste-Comte, la Cité des antiquaires et les ventes aux enchères dominées par la figure charismatique de Jean-Claude Anaf, la métropole s’est construite un marché de l’art à part entière alimenté par la région.

La région lyonnaise est un véritable réservoir d’œuvres d’art. À Lyon, la vie économique est intense et le marché de l’art, fort de ses antiquaires et de ses deux hôtels des ventes, est très développé. Au centre-ville, sur la presqu’île bordée par la Saône et le Rhône, la place Bellecour est à la jonction des principales artères commerçantes. Au sud de Bellecour, la rue Auguste-Comte, autrement appelée “rue des Antiquaires”, descend jusqu’à la place Carnot. Dans cette zone commerçante privilégiée, pas moins de 80 professionnels de l’art dans les différentes catégories y sont recensés : antiquaires, libraires, galeries, artisans, décorateurs, restaurateurs d’art. “On peut dire que la rue Auguste-Comte, et la rue Vaubecour, qui lui est parallèle, sont au cœur du quartier le plus anciennement bourgeois de Lyon, dans lequel, depuis la Renaissance, les grandes familles nobles résidaient, achetaient des œuvres d’art ou les revendaient, au gré des héritages. C’est parce qu’il y avait une clientèle que les antiquaires s’y seraient installés”, raconte un historien lyonnais.
Au n° 8 de la rue Auguste-Comte, Fanély Balay assiste son père Charles, expert marchand depuis trente ans à Lyon dans le domaine des meubles et tableaux XVIIIe comme dans celui de la peinture impressionniste et postimpressionniste. “Nous avons une clientèle de particuliers européens aimant faire escale à Lyon pour la gastronomie”, note-t-il.  En septembre 2001, la galerie Balay a ouvert également une enseigne à Paris, dans la très cotée rue du Faubourg Saint-Honoré, “pour être au plus près de notre clientèle parisienne”. Les pièces vendues n’y sont pas les mêmes. “Une commode Riesner se vendrait difficilement à Lyon”, indique l’antiquaire. En revanche, la galerie lyonnaise propose volontiers des chaises cannées, du mobilier Louis XV à la décoration discrète, des meubles de Hache en marqueterie de loupe ou encore de beaux exemplaires de buffets provençaux, tous objets davantage recherchés dans la région. Installé depuis 1975 au 44 de la même rue, et en développement constant depuis, Michel Descours, d’abord spécialisé dans le mobilier et les objets d’art des XVIIe et XVIIIe siècles, est devenu de plus en plus éclectique. Son champ de recherches le conduit à chiner meubles, objets, peintures et dessins de la haute époque au XIXe siècle. Il s’est également ouvert dernièrement à l’art européen des années 1960 et 1970, “un secteur complètement dans le vent et pas encore cher. La clientèle jeune apprécie beaucoup.” Ces pièces partent le plus souvent à l’export dans sa galerie de New York où l’Art déco côtoie le XVIIIe siècle. Si Ruhlmann et Dupré-Lafon sont des noms qui reviennent souvent, Michel Descours s’attache aussi à présenter outre-Atlantique la production locale montante, à l’instar de Sornay ou de Krass. Quant à Thierry Roche, il connaît très bien les arts décoratifs lyonnais. Ce marchand d’Art déco de trente ans de carrière, basé à Lyon depuis seize ans (34, rue du Plat, au bout de la place Bellecour, côté Saône), en a fait sa spécialité : Sornay, Krass, ou Chaleyssin pour ses créations en bois et laque. “Il y a quinze ans, il n’existait aucune documentation sur eux”, souligne l’expert marchand qui a publié une monographie sur André Sornay en 2002 (éd. Beau Fixe). Même si les choses ont changé, et qu’à présent Sornay est porté au pinacle, il regrette cependant que “le marché de l’Art déco lyonnais n’ait pas pris l’essor de l’Art déco parisien”. “Il y a beaucoup de mobilier de Sornay dans les familles lyonnaises, des commandes encore in situ. Mais les Lyonnais aisés ne sont pas très vendeurs”, observe-t-il.
Le quartier Lyon-Presqu’île compte beaucoup de professionnels généralistes. Car, à l’exemple de Jacques Chaminade, un marchand de “livres anciens de tous les domaines”, “en province, on fait ce que l’on trouve. Il est trop peu de marchandises et de clients (essentiellement de passage), pour [se] cantonner à une spécialité”. “Beaucoup de marchands, confirme François Royer, président de l’association Quartier Auguste-Comte et antiquaire en armes anciennes, réalisent plus de 50 % de leur chiffre d’affaires en dehors de la région. Paris n’est après tout qu’à deux heures de Lyon en TGV. Mais, à égale distance, vient une clientèle d’Italie du Nord, de Suisse et aujourd’hui d’Espagne.” L’association Quartier Auguste-Comte vise à promouvoir l’art à Lyon, notamment à travers l’opération “Tapis Rouge”, un vernissage commun annuel pour une soirée Portes ouvertes à laquelle adhèrent environ 80 participants. Le rendez-vous 2003 est fixé au 2 octobre, à partir de 18 heures. 18 000 visiteurs sont attendus. “Pour cette 14e édition de ‘Tapis Rouge’, nous avons adopté une thématique : ‘Le quartier fait son cinéma’, en partenariat avec le Musée Lumière (lire page suivante). À cette occasion, des objets prêtés par le musée seront exposés chez les antiquaires.”

On mange et après on chine
La Cité des antiquaires est l’autre pôle d’attraction de Lyon pour le commerce de l’art. Située en bordure du parc de la Tête d’Or, à Lyon-Villeurbanne, elle réunit plus de 130 professionnels de tous les domaines artistiques, de l’Antiquité à nos jours, sur deux niveaux dans une architecture contemporaine de 4 000 m2. “Ce lieu, qui existe depuis les années 1970, avait un peu plus l’air d’une brocante. Mais le bâtiment a été refait en 1989”, rapporte son président, l’antiquaire Philippe Delage, qui veut redorer le blason de la cité. “Cela fonctionne comme un salon permanent. Du coup, on perd notre identité de marchand au profit de l’identité du lieu”, commente-t-il. “Parmi les marchands présents, nombreux sont ceux qui viennent des villes environnantes comme Grenoble, Chambéry, Bourg-en-Bresse ou Saint-Étienne, où le marché de l’art s’est beaucoup réduit ces dernières années. Ce phénomène de concentration a drainé la clientèle de ces villes vers la Cité des antiquaires.”
La Cité est en outre très fréquentée par des Parisiens et des Européens. “Une voiture sur trois est immatriculée en Suisse”, note un professionnel. Des groupes d’Américains s’y déplacent très régulièrement, l’offre y étant particulièrement large. “Le tourisme de la chine se développe énormément”, se réjouit Philippe Delage. Mais c’est surtout le tourisme gastronomique qui a pris de l’ampleur à Lyon. Dans les guides régionaux, on vante les “bouchons”, terme local pour décrire ces petits bistrots et restaurants qui servent une cuisine traditionnelle dans une ambiance populaire et chaleureuse. On y déguste une tête de veau ou un saucisson chaud suivi d’un tablier de sapeur ou de quenelles à la lyonnaise. Tradition oblige, la capitale de la gastronomie compte le plus grand nombre de chefs étoilés en France (hors Paris). Paul Bocuse, Jean-Paul Lacombe, Philippe Chavent, Nicolas Le Bec, entre autres toques, attirent les gastronomes. Le plaisir de la chine vient une fois sorti de table. D’ailleurs, c’est essentiellement de la belle ou très belle brocante que l’on vient chercher à la Cité des antiquaires. Celle qui fait les choux gras des marchands des puces parisiennes, qui descendent en masse le jeudi à Lyon pour approvisionner leurs boutiques ou leurs stands à Saint-Ouen en prévision de l’ouverture du vendredi. Quelques antiquaires de la Cité avouent cependant avoir plus de mal à vendre une marchandise de haute qualité. Ils doivent l’écouler par d’autres réseaux ou auprès de collectionneurs de leur connaissance. “On ne vient pas à la Cité pour de l’antiquité haut de gamme”, reconnaît un antiquaire.

Jean-Claude Anaf, une locomotive dans une ancienne gare
Les ventes aux enchères font également le bonheur des marchands parisiens. N’en déplaise aux partisans d’un parisianisme exacerbé, “quand une vente est importante, tout le monde se déplace”, comme l’assure un professionnel habitué des ventes publiques. Le leader en la matière à Lyon est le commissaire-priseur Jean-Claude Anaf, considéré comme une véritable “locomotive” par ses confrères. Le premier “marteau” lyonnais emploie 35 personnes dans son luxueux hôtel des ventes de Lyon-Brotteaux, situé dans un quartier résidentiel du 6e arrondissement. Le bâtiment, à l’origine la première gare de Lyon, a été entièrement réhabilité en 1989. Le groupe Anaf a réalisé un chiffre d’affaires de 44 millions d’euros en 2002 comprenant l’activité très lucrative de ventes de véhicules à Saint-Priest (environ 7 000 par an). Mais la meilleure enchère du premier semestre 2003 plafonne à 103 200 euros, pour une table gibier d’époque Régence. Deux à trois vacations quotidiennes rythment la vie de l’hôtel des ventes, avec des ventes de prestige ou de spécialités bimensuelles. “Nous ne développons pas de spécialité particulière, précise néanmoins Jean-Claude Anaf. Nous faisons de tout et assurons un service de proximité. Nous avons une clientèle locale minime, et plutôt vendeuse. La majorité de notre clientèle est parisienne ou de la région parisienne, mais surtout internationale, et composée essentiellement de particuliers.”
Dans le domaine du mobilier, l’expert parisien Guillaume Dillée travaille avec le commissaire-priseur lyonnais depuis plusieurs années, à raison de quatre ventes de prestige l’an. “Tout le mobilier régional se vend extrêmement bien à Lyon, bien mieux qu’à Paris. Les meubles signés de l’ébéniste grenoblois Nogaret ou du Lyonnais Hache trouvent toujours preneurs dans la région. Mais, à part le mobilier Louis XV en marqueterie de fleurs et le Louis XVI en acajou, le meuble parisien de style reste moins prisé par la clientèle bourgeoise lyonnaise”, atteste Guillaume Dillée.

Des liens avec l’Orient
Il faut retourner sur Lyon-Presqu’île, de l’autre côté de la place Bellecour, pour visiter le plus vieil hôtel des ventes de Lyon, datant de 1884 et rénové il y a trois ans. Plusieurs commissaires-priseurs de trois SVV différentes s’y croisent, dont la SVV Dumas et la SVV Bremens, qui, avec un chiffre d’affaires de moins de 10 millions d’euros en 2002, disperse la plupart du temps, en plus de meubles de congrégations religieuses, du mobilier et des objets moyen de gamme. “Il est rare de vendre un objet plus de 150 000 euros”, rapporte Jean-Marc Bremens.
Autre occupante de l’hôtel des ventes Lyon-Presqu’île, la SVV Chenu, Scribe et Bérard s’est jointe au groupe Ivoire, une nouvelle association de commissaires-priseurs de province au maillage national étendu. La maison de ventes entend se démarquer en opérant ainsi un regroupement de la marchandise par lieu de vente et par spécialité. À Lyon, ce sera peut-être l’occasion de mettre l’accent sur les productions régionales de mobilier, tableaux et objets. La SVV sera en tout cas sous les feux des projecteurs le 5 novembre, car elle dispersera une vaste collection de 150 pièces signées Sornay, le créateur Art déco lyonnais le plus en vogue. Par ailleurs, comme à Paris, la nouvelle mode du design commence à s’affirmer en salle des ventes. “Les pièces des années 1950, 1960 et 1970, connues, répertoriées et signées, se vendent comme des petits pains, souligne l’expert Thierry Roche. Mais principalement à une clientèle de marchands et pour l’export.” Enfin, si Christie’s n’a plus de permanence à Lyon – l’auctioneer ayant fermé son bureau il y a un an et demi –, la multinationale n’a pas pour autant mis une croix sur le marché lyonnais. Elle se déplace deux fois l’an à Lyon avec son bâton de pèlerin pour une journée d’expertise. “Il y a de belles collections à Lyon, observe Lionel Gosset, responsable du développement en province chez Christie’s (1). Notamment pour les objets d’art islamique. La cause en est que les soyeux lyonnais entretenaient des liens avec l’Orient.” Un nouveau marché prometteur...

(1) 1,6 million d’euros de produit vendu au cours du premier semestre 2003 par Christie’s France vient ainsi de province.

- TAPIS ROUGE, le 2 octobre, 18h-minuit, rue Auguste-Comte, 69002 Lyon, tél. 04 72 40 06 92, www.antique-France-lyon.com - LA CITÉ DES ANTIQUAIRES, les jeudis, samedis, dimanches 9h30-12h30 et 14h30-19h, 117 boulevard Stalingrad, 69100 Lyon-Villeurbanne, tél. 04 72 44 91 98, www.cite-antiquaires.fr - VENTE ANDRÉ SORNAY, le 5 novembre, SVV Chenu, Scribe et Bérard, 6 rue Marcel-Rivière, 69002 Lyon, tél. 04 72 77 78 01.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°176 du 12 septembre 2003, avec le titre suivant : À deux heures de Paris, un marché de l’art florissant

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