Mercredi 12 décembre 2018

Des prix en quête de notoriété

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 12 février 2013 - 1119 mots

Les Lions d’or, le Praemium Imperiale, le Turner Prize, le prix Marcel Duchamp n’ont pas encore la notoriété des Nobel, Oscars ou du Goncourt. Et pourtant l’art contemporain ne manque pas de prix et récompenses.

Quelles sont les plus grandes récompenses dans le cinéma ? Le moins cinéphiles répondra immédiatement « le Festival de Cannes » ou les Oscars américains ou encore les Césars français. Quant aux récompensés eux-mêmes, nul besoin d’attendre longtemps pour obtenir des noms. Même notoriété pour les prix littéraires. Le grand public a en tête que le Nobel de littérature est la récompense suprême et les lecteurs avertis savent que J.-M. G Le Clézio l’a obtenu en 2008. Concernant les distinctions françaises, rares sont ceux qui ne connaissent pas le Goncourt ou le Renaudot. Mais alors que les récompenses dans le cinquième et le septième art sont à peu près bien établies, celles du troisième art, les arts visuels, sont largement méconnues du grand public. Première raison qui explique peut-être cela, il n’existe pas de « prix Nobel des arts ». L’Association japonaise des beaux-arts a voulu pallier cette carence et organise depuis 1989 ses propres prix à portée internationale. Malgré le parrainage d’une multitude d’anciens dirigeants politiques (Jacques Chirac, Helmut Schmidt) ou économiques (François Pinault) et la dotation la plus élevée en ce domaine (126 000 euros), son audience reste faible, même dans le petit milieu de l’art contemporain. Qui sait que César, Balthus, Christian Boltanski, Daniel Buren ou Pierre Soulages l’ont obtenu ? Avec le temps le Praemium Imperiale finira bien par intéresser les grands médias qui se passionnent pour les prix Nobel, mais cela n’est pas gagné.

Manque de lisibilité
Encore faut-il être constant et simple. Ce qui n’est pas le cas d’une autre distinction internationale quasi contemporaine aux Nobel (1901) : les prix de la Biennale de Venise (1895). De 1938 à 1968, la Biennale remettait un grand prix qui ne manquait pas d’enjeu. Tous les manuels d’histoire de l’art se plaisent à souligner le tournant de 1964, alors que le Grand Prix fut attribué à l’Américain Robert Rauschenberg après des années de domination de l’école de Paris. Si le rôle de son galeriste Léo Castelli a été maintes fois relevé, certains auteurs y ont vu jusqu’à la main de la CIA. Mais en 1968, le mouvement de protestation qui a agité Paris et quelques grandes villes européennes a mis fin à cette tradition « bourgeoise et fasciste ». Ce n’est qu’en 1986 que les récompenses ont été réintroduites, avec, il faut bien le dire, un manque de lisibilité qui ne facilite par leur identification et donc leur reconnaissance. Entre le Lion d’or pour un ou plusieurs artistes de l’exposition internationale, celui attribué au meilleur pavillon national, celui qui récompense la carrière d’un artiste, sans compter les prix spéciaux, ou les Lions « d’argent », même la CIA y perd son latin. La confusion règne tout autant en ce qui concerne le prix du pavillon. Lorsque Annette Messager le remporte en 2005, le site officiel de la Biennale omet de mentionner le nom de l’artiste, se contentant d’indiquer la nationalité du pavillon. Pas facile dans ces conditions de construire la réputation d’un prix et de ses récipiendaires en dehors du cercle étroit des professionnels.

Le paradoxe est que les récompenses en art contemporain souffrent à la fois d’un manque de notoriété et d’une profusion inouïe. En voulant les recenser, la rédaction du JdA a dû très vite fixer des limites, sans quoi l ‘intégralité du journal n’aurait pas suffi pour les publier. Pas une biennale, pas une foire, pas une ville ni un musée qui n’organise son propre prix. À cela, plusieurs raisons. D’abord le nombre d’artistes est sans limite ; en France résident 3 000 artistes selon le site Artfacts.net, 10 000 d’après la Maison des artistes ; des chiffres à multiplier par le nombre de pays qui disposent d’une scène… D’autre part il est techniquement très facile d’organiser un prix d’art : une exposition ou des dossiers envoyés par La Poste, trois ou quatre jurés, une délibération et voici un ou plusieurs nouveaux lauréats. C’est ensuite que cela devient un peu plus compliqué, lorsqu’il s’agit de faire connaître le prix et ses vainqueurs. Pour enclencher le cercle vertueux (la notoriété du prix attirant les bons artistes qui augmentent la notoriété du prix), il faut de l’argent. Une opération pas trop difficile à monter et des budgets de communication ? De nombreuses entreprises ont compris l’intérêt de sponsoriser voire d’organiser de toutes pièces un prix. L’art contemporain véhicule une image moderne de création, de luxe, très flatteuse pour ceux qui s’y associent. Hugo Boss, Audi, les Galeries Lafayette, l’hôtel Meurice ont sauté sur l’occasion. Même le pastis Ricard a réussi à faire oublier son image pagnolesque ; du coup une autre marque du groupe, Absolut Vodka, s’y est mise. Seul problème, lorsque l’entreprise est rachetée ou qu’elle est en difficultés, les distinctions disparaissent. Ce n’est pas grave en soi, sauf pour les anciens lauréats qui ont le sentiment d’avoir subi une « dévaluation ». Qui se souvient du prix Altadis (ex-Seita) créé en 2000 et « suspendu » depuis 2008, après le rachat de l’entreprise par Imperial Tobacco ?

Turner et Duchamp

Abondance de prix nuit aux prix ? Sans doute, particulièrement au moment de la Fiac (Foire internationale d’art contemporain), qui souffre d’engorgement en la matière. Pourtant, tout doucement, deux prix commencent à s’imposer, au moins sur leur scène nationale : le Turner Prize en Grande-Bretagne, qui bénéficie il est vrai de l’appui des médias, et le prix Marcel Duchamp en France. Un seul lauréat, des règles simples, un calendrier constant, telles sont les clefs de leur succès auprès des professionnels et collectionneurs. Mais pour atteindre la notoriété des films The Artist ou Intouchables auprès du grand public, il va falloir durer encore quelques années.

Les artistes nommés pour l’édition 2013 du prix Marcel Duchamp

Conformément au calendrier habituel, Gilles Fuchs, le président de l’Adiaf a révélé le 7 février le nom des quatre concurrents pour le prix 2013 dont le vainqueur sera annoncé en octobre. Quatre, ou plutôt quatre et demi, puisque le collectif Claire Fontaine est composé d’un duo anglo-italien formé à Paris en 2004. Cette artiste collective, comme elle se présente, figure à la 234e position dans le classement Artfacts.net. Farah Atassi, née en 1981 à Bruxelles (15 874e), Latifa Echakhch (785 e) et Raphaël Zarka complètent une liste pour une fois très féminine.

Les prix d'art contemporain

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : Des prix en quête de notoriété

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