Samedi 27 février 2021

Des collections très riches

Le XIXe a fait entrer le Moyen Âge au musée

Le Journal des Arts

Le 20 novembre 1998 - 1125 mots

Le Moyen Âge a fait une entrée progressive dans les musées au cours du XIXe siècle, à mesure que la curiosité historique et esthétique se portait sur des époques plus anciennes. Aujourd’hui, les musées français abritent d’immenses richesses qui, le plus souvent, témoignent d’ensembles monumentaux ou décoratifs démantelés.

L’ouverture en 1796 du Musée des monuments français à l’initiative d’Alexandre Lenoir, responsable du dépôt des Petits-Augustins, sonne l’entrée de l’art médiéval au musée, à une époque où il est encore considéré avec dédain, à part peut-être en Angleterre. Au dépôt qui est à l’origine de cette nouvelle institution étaient centralisées toutes les œuvres d’art saisies dans les églises parisiennes, auxquelles vinrent bientôt s’ajouter les tombeaux royaux de la basilique Saint-Denis. Plus que leur valeur esthétique, c’est l’intérêt historique des sculptures médiévales qui intéressent Lenoir. Il envisage en effet son musée comme un “Mémorial de l’Histoire de France”, pour lequel il crée une mise en scène censée évoquer le passage des ténèbres médiévales aux Lumières de son temps. Ordonnées selon un ordre chronologique, les salles se succèdent du XIe au XVIIIe siècle, tandis que l’éclairage se fait plus intense à mesure que l’on approche de l’époque contemporaine. Très critiqué, à juste titre d’ailleurs, par ses adversaires, ce musée laissera pourtant une trace durable dans l’esprit des jeunes visiteurs – ne citons que Michelet et Hugo – et ne sera certainement pas étranger au développement du courant troubadour.

Son ouverture avait suscité un débat virulent qui, s’il s’est atténué avec le temps, n’a rien perdu de son actualité. Les sculptures mais aussi les objets d’orfèvrerie, venus des églises, sont-ils arrachés de leur écrin d’origine dans lequel ils prenaient tout leur sens ou, au contraire, sont-ils protégés du vandalisme et donc conservés pour la postérité ?

Ces préoccupations étaient certainement étrangères à Alexandre du Sommerard (1779-1842), autre pionnier dont la pléthorique collection d’art médiéval s’amoncelait dans l’hôtel de Cluny, acquis après sa mort par l’État pour y créer un Musée du Moyen Âge. Ironie du sort, c’est le propre fils d’Alexandre Lenoir qui avait été chargé, quelques années auparavant, d’aménager les anciens thermes y attenant. On serait bien en peine de faire l’inventaire de ce musée : des Apôtres de la Sainte-Chapelle à la Tenture de la Licorne, en passant par l’Autel d’or de Bâle, tous les types d’expression artistique du Moyen Âge y sont représentés de façon significative. Un autre collectionneur du XIXe siècle est à l’origine du passionnant Musée Dobrée, à Nantes, où les œuvres médiévales occupent une place de choix. Il abrite par ailleurs des statues de saints du clocher gothique, détruit vers 1874, car si les églises et les cathédrales restent les plus beaux musées de sculpture, un certain nombre de chapiteaux, de statues, de fragments ont trouvé le chemin des musées, et plus particulièrement les vestiges d’ensembles démantelés comme l’abbaye de Cluny III (Xe-XIIe siècle), dont le Musée d’art et d’archéologie de Cluny, en Saône-et-Loire, possède près de 6 000 fragments. De la même manière, le Musée des Augustins à Toulouse abrite les vestiges du monastère de la Daurade, de la cathédrale Saint-Étienne et de l’abbaye de Saint-Sernin, autant de témoins capitaux de l’histoire locale. C’est d’ailleurs pour célébrer la gloire de la région que les tombeaux des ducs de Bourgogne Philippe le Hardi et Jean sans Peur, chefs-d’œuvre du XVe siècle, ont été transportés au Palais des États de Bourgogne lors de la création du Musée des beaux-arts de Dijon.

La nécessaire dépose
Ailleurs, plus que la destruction des monuments, c’est leur altération accélérée qui incite à la dépose des sculptures les plus menacées et à leur rassemblement au sein d’institutions souvent baptisées “musée de l’Œuvre”, même si elles tiennent plus souvent du dépôt lapidaire que du musée. Il en existe à Rouen, Vézelay, Strasbourg, mais surtout à Reims, qui présente sans doute l’ensemble le plus spectaculaire avec le Couronnement de la Vierge du portail central de la cathédrale, apogée de l’art gothique. Au sein du Palais du Tau sont également exposés deux trésors, celui des tapisseries et celui des sacres. Ces trésors, plus de 280 en France, sont riches en objets d’orfèvrerie et en statues dont le regroupement dans un espace spécifique a permis la présentation au public.

Toutefois, le plus important des trésors, celui de la basilique des rois de France à Saint-Denis, se trouve au Louvre, après que ses éléments les plus remarquables eurent miraculeusement échappé à la destruction, lors de la Révolution, en raison de leur intérêt artistique. À côté de l’aigle de Suger ou du vase d’Aliénor, le musée parisien possède la plus extraordinaire collection d’objets d’art, et notamment d’émaux champlevés de Limoges, à laquelle s’ajoute un exceptionnel ensemble de primitifs flamands, français, allemands et italiens. Le Palais des Papes à Avignon, le Musée d’art et d’histoire de Nice et surtout le Musée d’Unterlinden à Colmar, avec le Retable d’Issenheim de Grünewald, font également bonne figure dans ce domaine.

Pour revenir au Louvre, au département des sculptures, le Christ Courajod (Bourgogne, XIIe) est l’exemple même d’une œuvre à laquelle son entrée au musée a donné une place éminente dans l’histoire de l’art. L’arrachement des œuvres à leur environnement stigmatisé par les adversaires de Lenoir, s’il a contribué à les vider de leur contenu spirituel, leur a parfois donné une notoriété que le maintien in situ n’aurait pas permis. Cependant, le transfert de l’œuvre dans un musée ne paraît pas être la panacée contre la dégradation. Ainsi, des sculptures en bois polychrome ont pu souffrir du passage de l’atmosphère humide de l’église à celle plus sèche du musée : la rétractation du bois a provoqué la chute de la couche picturale.

La place de l’homme
L’homme du Moyen Âge peine à prendre vie dans le contexte du musée, plus approprié à l’énonciation d’un discours historique et artistique. Pourtant, plusieurs établissements se sont attachés à évoquer son cadre de vie. Le château de Langeais, par exemple, grâce à son importante collection de meubles de la fin du Moyen Âge, a reconstitué, à l’aide de ses nombreuses tapisseries, des pièces entières. De la même façon, le Musée des arts décoratifs de Paris, dans la salle Raoul Duseigneur, a recréé la chambre à coucher du château de Villeneuve-Lembron, avec ses boiseries à motif de plis “serviette”, le lit à dais, le coffre, le cathèdre, le banc et le dressoir. Ces deux exemples s’efforcent plutôt d’évoquer la vie seigneuriale au XVe siècle, également représentée au Musée national du Moyen Âge. Mais ce dernier, s’appuyant sur la richesse de ses collections, a créé l’été dernier une salle consacrée à la vie quotidienne. Y sont présentés enseignes, coffrets, peignes, tapisseries, vaisselle évoquant aussi bien les pèlerinages que la cuisine ou les vendanges. Des dînettes en plomb ou en céramique opèrent un rapprochement inattendu avec notre époque.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°71 du 20 novembre 1998, avec le titre suivant : Des collections très riches

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